Cyril Brun
Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.
Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.
http://www.editionstempora.fr/
Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com (http://www.christicity.com)
Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)
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Voici maintenant trois mois que la presse est dans tous ses états, à l’affût d’un candidat aux élections, d’un candidat à la candidature, d’une déclaration d’intention, d’un morceau de programme, fût il fait de propositions contradictoires et de marches arrières démagogiques. Ségolène Royal lance affirmation sur affirmation tout en les rectifiant en fonction des réactions et des sondages. Nicolas Sarkozy, déclarations après déclarations, teste un ensemble d’idées éparses au compte goutte. Le parti socialiste se met d’accord sur un pré programme d’un coût exorbitant, fait de mesures électoralistes et de colmatage, tandis qu’Arlette Laguiller ou Jean Marie Le Pen ressortent leur fidèle programme et que François Bayrou annonce officiellement son programme et ses orientations. Comment un chrétien peut-il se retrouver au milieu de ces confusions et poser un choix cohérent et conforme à ses convictions profondes ? Certes la doctrine sociale de l’Eglise, avec ses bases et ses principes est là pour donner des repères de discernement, mais il me semble qu’il y a préalablement à ce discernement une nécessaire prise de conscience afin d’éviter malentendus, amalgames et conservatisme rigide, voire frileux. Il existe de nombreux mouvements chrétiens désireux de s’engager d’une manière ou d’une autre, directement ou indirectement dans la vie sociale, politique et économique. Ici deux écueils qui sont deux attitudes, sont à éviter. Le fatalisme complice qui pose sur le monde un regard désabusé et de ce fait se mêle aux structures de péchés que dénonçait Jean-Paul II. Cette attitude consiste à déconnecter la foi du réel vécu, voire à dénaturer la foi pour rejoindre le réel. A l’opposé, le rigorisme passéiste voudrait instaurer un Regnum Christi de forme théocratique, en imposant le monde de la foi sans tenir compte du monde réel. Cette attitude, à rebours de l’incarnation et de l’inculturation chère à Vatican II, nourrit au final le divorce entre le monde et la foi. Ces deux attitudes sont, à mon sens, le fruit d’une erreur anachronique. Même si je suis loin de le suivre dans ses conclusions qui trahissent une méconnaissance du phénomène religieux dans son acception phénoménologique, je souscris tout à fait à l’analyse que Marcel Gauchet, comme d’autres, fait du déplacement du fondement de la légitimité[1]. Il me semble que l‘erreur foncière du christianisme et son enlisement politique et économique reposent sur cette absence de prise en compte d’une réalité désormais constitutive de notre société. Parmi les nombreuses composantes d’une société religieuse, comme le furent toutes les sociétés jusqu’à il y a environ deux siècles et comme le sont encore bien des sociétés aujourd’hui, se trouve la relation à un ou des êtres extérieurs à cette société, le ou les dieux. La société est structurée et définie par son attachement à des dieux qui en sont l’emblème national, si vous me permettez un raccourci qui comporte ses limites. C’est du reste toute l’originalité d’Israël. Son Dieu est tout d’abord apparu non pas comme Dieu unique, mais, au milieu des autres dieux, comme le dieu du peuple Hébreux. Ce n’est que progressivement que La descendance d’Abraham devient le peuple élu du Dieu unique. Ce sont donc les divinités qui structurent la vie sociale, qui rythment la vie quotidienne et ordinaire des hommes en lui imposant, de l’extérieur, des règles, des normes et des valeurs. Tout pouvoir politique n’est alors conçu que comme le garant du respect de ces valeurs et lois qui sont imposées par les dieux aux hommes membres de la société sacralisée. Toute personne qui manque aux commandements met en péril l’équilibre social interne et la relation de toute la communauté avec les dieux. C’est pour cette unique raison que les chrétiens de l’empire romain furent martyrisés. Il ne faut pas aller chercher de conflits de religions. Les romains avaient une extraordinaire capacité d’intégrer, par un syncrétisme très poussé, les divinités étrangères. Mais les chrétiens, eux, refusaient de reconnaître qu’il puisse y avoir d’autres dieux. C’est cet affront fait aux dieux qui était, selon les autorités romaines, à l’origine des drames et difficultés dont pâtissait l’ensemble de l’empire. Il n’y a pas de distinction entre le politique et le religieux, car les chefs, quelque soit leur titre, sont responsables du bien de la communauté et donc nécessairement du respect par ses membres des codes venus des dieux eux-mêmes. Le christianisme s’est tout naturellement glissé dans ce lit sacré, pour parvenir jusqu’au droit divin, en passant par la théorie des trois ordres. Il était établit que la loi n’émanait pas des hommes, mais de Dieu. La transcendance des lois les rendait intangibles et immuables et par là même éternelles. Ce qui conférait à la société une stabilité et de ce fait une ouverture vers l’au-delà, car ce qui est pérenne est une participation de l’éternité. Ainsi donc, la légitimité du pouvoir et des lois ne venait pas des hommes, mais de Dieu dans la mesure ou les lois et les pouvoirs n’avaient qu’un but commun, le maintient du bien de l’ensemble de la société par le truchement des commandements divins. Les responsables politiques n’étaient donc pas responsables devant les hommes, mais devant Dieu. Ils étaient responsables de l’application correcte des lois divines et du bien être des membres de la communauté. Avec les lumières, nous servant une relecture étriquée et dévoyée de la démocratie athénienne et une certaine extrapolation de la conception platonicienne du gouvernement par les philosophes (entendons par la raison), l’idée de légitimité s’est progressivement déplacée d’une transcendance divine à une immanence personnaliste d’abord et par extension individualiste. Désormais ce ne sont plus les dieux qui donnent à la société ses lois et ses repères intangibles et immuables, mais ce sont les hommes qui se dotent eux-mêmes de leurs lois et de leurs normes. La question se pose désormais de la légitimité de ces repères puisqu’ils ne reposent plus sur une divinité extérieure et supérieure dont l’homme est en dépendance. La légitimité appartenant désormais aux hommes eux-mêmes, elle devient dépendante du modus vivendi choisi par les hommes pour demeurer en société. Le peuple sera la légitimité dans une démocratie, le tyran dans une dictature. Quoiqu’il en soit la légitimité n’est plus intrinsèque et transcendante, elle est tributaire d’un rapport de force. Que ce rapport s’exprime par voix démocratique (la majorité) ou totalitaire (l’armée, la corruption…), il n’en demeure pas moins que celui qui l’emporte fait loi. De sorte que nous sommes passés de la croyance religieuse à l’idéologie, au sens noble du terme. Désormais, le monde ne peut plus vivre cette forme de stabilité éternelle, puisque la société change au gré des majorités, des courants idéologiques ou des dominations militaires. Que nous le voulions ou non, que nous y participions ou non, le christianisme n’est plus le fondement de l’organisation politique, même si certaines de ses valeurs persistent. Le christianisme n’est plus qu’une idéologie parmi d’autre. Idéologie qui a toute sa place et qu’il faut contribuer à répandre, certes, mais idéologie tout de même. Idéologie religieuse, constitutive de notre vie de croyant, mais idéologie au yeux du monde. Nous devons prendre conscience que nous ne sommes plus la norme du monde et que cela ne peut plus être le cas du fait de ce déplacement de la légitimité transcendante devenue immanente. Désormais, pour que les hommes reviennent au Christ, il faut qu’ils y adhèrent avec conviction. Ce qui du point de vue de la liberté de choix et de la qualité de la relation à Dieu est un indéniable gain. Il me semble donc que prendre acte de ce transfert de légitimité nous permettrait de mettre un terme à un certain conservatisme qui voudrait restaurer le monde d’autrefois. Notre conservatisme n’est pas dans les formes de fonctionnement mais dans nos valeurs qui justement, elles, sont pérennes parce que nous les recevons d’un Autre. Prendre acte de ce changement, c’est aussi sortir de ce complexe chrétien d’infériorité et s’ouvrir les portes de la visibilité. Il existe une façon socialiste de concevoir le monde et les socialistes, à bon droit, la défendent. Il existe une vision libérale du monde et les libéraux, forts de la légitimité que leurs confèrent les majorités démocratiques ou la force économique, tendent à l’imposer. Il existe de nombreuses visions du monde et parmi elles la vision chrétienne. Certes le christianisme est d’abord une foi, une religion, mais c’est aussi une certaine idée du monde. Dans cette nouvelle donne nous avons donc pleinement notre place, pleinement droit de faire entendre notre voix. Je soutiens pleinement les initiatives qui percent ici ou là pour insuffler une réforme des institutions dans un esprit chrétien, pour ouvrir la voix à une école de pensée économique chrétienne, à un esprit de management chrétien. Mais il faut que l’ensemble des chrétiens sortent de cette torpeur post conciliaire, tournent la page de l’ancien monde pour, tout en restant forts de leur foi, entrer dans le monde d’aujourd’hui, le monde réel, en s’inculturant, sans renoncer à eux-mêmes, en s’incarnant de façon à ne pas être du monde, mais bel et bien dans le monde, afin que comme le disait l’épître à Diognète, les chrétiens soient au monde ce que le sang est au corps.
[1] Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2004, p. 91sq.
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