On a dit bien des choses sur la prière, on en parle souvent, tous les fidèles sont convaincus de son utilité, mais qui sait vraiment prier ? Pour certains, prier est réservé à une élite monastique, pour d’autres, prier se limite à demander. Beaucoup en définitive ne savent pas prier et plus nombreux encore sont ceux qui ne savent pas ce qu’est la prière.
‘Élévation de l’âme vers Dieu’ selon saint Thomas d’Aquin ;
‘Une douce amitié entre un père et son fils’ pour le curé d’Ars ;
‘Une nourriture de l’âme’ aux dires de saint Alphonse de Ligori.
Après l’imparfaite introduction qui va suivre, je vous engage à vous lancer directement dans les bras des experts en la matière. Ils ne sont pas si inabordables. Souvent ils font peur parce que mystiques. Alors ces quelques lignes visent à les démystifiés, en mettant sous une plume humble et sobre, ce qu’un grand nom tend à rendre inaccessible. J’espère que cette faible et confuse entrée en matière vous donnera le goût de rendre visite aux saints d’Avila, de Lisieux, de Sienne pour ne citer que les plus effrayants. Eux seuls seront à même de vous conduire au cœur même de la prière, à l’union mystique et amoureuse qui est la fin de tout homme.
Pour entrer plus avant dans la compréhension de ce que peut être la prière, je vous invite à prendre le chemin des psaumes. Les psaumes, en effet, nous ouvrent à une vie, une atmosphère de prière. Trois obstacles semblent cependant entraver la prière psalmique. En premier lieu, le contexte culturel. Tout d’abord, les psaumes ‘c’est de l’hébreu’ ! Outre les évidents problèmes de traduction – car avec une langue passe toute une culture – la culture hébraïque et le monde sémitique en général nous sont aujourd’hui totalement étrangers et la conception du monde d’alors est fort différente de celle que nous pouvons avoir de nos jours, ainsi la cosmologie du ps. 104 peut-elle, à bon droit, nous apparaître tout à fait archaïque. En outre, les psaumes regorgent d’allusions au culte liturgique de Jérusalem qui nous échappent aujourd’hui, ainsi, par exemple, la purification avec l’hysope est-elle d’abord un rite liturgique ; introduire cette demande dans un psaume nous renvoie au sens du rite. Ce qui est demandé est donc ce qui est demandé par le rite lui-même. Il faut également garder à l’esprit que, dans la mentalité hébraïque, la représentation de l’homme est naturellement théocentrique et nettement communautaire. Ce qui représente deux points importants de divergence avec le monde occidental qui est le nôtre. La méconnaissance de l’histoire et de la géographie bibliques nous ferme aussi une grande part de l’interprétation des psaumes. Qui est qui ? Où se situe l’action du psaume ? Autant de questions qui donnent sens à l’image symbolique qu’utilise le psalmiste pour nous donner son message théologique.
Pour un psalmiste, en effet, l’au-delà, c’est le shéol, domaine inconnu, où les morts ont une vie diminuée dans une sorte de dépotoir ; ce ne sont plus que des ombres (réphaïm). Les bénédictions de Dieu sont très matérielles ; ce qui est compréhensible dans la mesure où les justes doivent être récompensés de leur vivant du fait de cette conception du shéol. Les nombreuses imprécations sont aussi un obstacle à la compréhension du chrétien moderne, pourtant ce ne sont pas des cris de vengeance, car celle-ci n’appartient qu’à Dieu, c’est une exigence de justice. Et n’oublions pas que l’Ancien Testament est un itinéraire progressif de la Révélation. S’il était parfait, ce ne serait plus l’Ancien Testament, mais LE Testament et le Christ n’aurait rien ajouté, sa venue n’aurait pas eu de portée didactique. Notons aussi que cette révélation progressive n’est autre que notre itinéraire personnel. Le chemin parcouru par le peuple juif est ce chemin que nous parcourons chaque jour à la découverte de la révélation.
Autre obstacle enfin, les psaumes sont des formules toutes faites. Pourquoi dans une prière qui se veut relation intime avec Dieu, utiliser des formules toutes faites et, qui plus est, par d’autres ? C’est oublier que les psaumes sont souvent une prière commune, pour laquelle il faut tout à la fois objectivité et uniformité. Pour entrer dans la prière des psaumes, comme du ‘Notre Père’ du reste, il faut les intérioriser, donc les revivre et tendre à harmoniser son cœur avec sa voix. Le psaume exprime une expérience que je dois dire et revivre. Il faut que ce que je dis oriente ce que je désire et que ce désir devienne prière. Nous verrons, qu’à terme, il ne faut désirer que ce que dit le psaume.
En hébreu, le livre des psaumes s’appelle ‘livre des louanges’. C’est d’autant plus intéressant de le noter que plus d’un tiers des psaumes sont des imprécations. En grec, c’est le Biblos psalmôn. Le terme psallein signifie ‘action de tendre puis lâcher une corde en la faisant vibrer’ ; ce qui en soi est tout un programme mystique. Il désigne ordinairement un poème accompagné par un instrument à corde pincée. Tandis que les Hébreux insistent sur la théologie, les Grecs eux insistent sur l’art et la musique. Ceci nous donne déjà une indication de l’esprit théocentrique des Hébreux. C’est pour cela que les psaumes ne sont pas mis au hasard, mais en ordre. Il s’agit bien d’un livre des psaumes, composé de cinq ouvrages, s’achevant tous par un psaume conclu par une doxologie finale (comme il se doit pour un livre de louanges).
Les livres 1 à 41 constituent une supplication individuelle attribuée à David.
Les livres 42 à 72 sont un ensemble de chants collectifs et nostalgiques sur Jérusalem.
Les livres 73 à 89 rassemblent une méditation sur le passé. Ce sont généralement des psaumes historiques.
Les livres 90 à 106 célèbrent le règne de Dieu.
Les livres 107 à 150 enfin sont une grande action de grâce qui s’achève par le psaume 150 qui est lui-même une doxologie.
Cet ordonnancement du psautier est à lui seul une invitation mystique de haut vol qui nous entraîne de la supplication à la louange. Mais notons que l’ouverture suppliante du psautier nous donne l’attitude avec laquelle il convient d’entrer. La porte d’entrée du psautier, le psaume 1 est la supplication du juste suivi dans le psaume 2 par le messie. Dans ces deux livres qui constituent l’introduction tout est déjà rassemblé de la théologie judéo-chrétienne.
Chaque psaume comporte un titre nous indiquant souvent l’auteur présumé ou attribué, parfois le lieu et l’usage du psaume (comme les psaumes 130 à 134 pour le pèlerinage à Jérusalem) et quelque fois aussi l’air sur lequel il convient de chanter ce psaume. Les psaumes dits de David sont en fait des psaumes ‘en l’honneur de David’, désormais pris comme le type du psalmiste.
Les civilisations du Proche-Orient connaissent des psaumes beaucoup plus anciens (-3000) que les psautiers d’Israël dont les plus anciennes compositions ne doivent pas remonter au-delà de 1000 av. J.-C. et les dernières entre le Ier et IIIe siècle avant notre ère. Mais l’atmosphère biblique est très différente des chants du reste du Proche-Orient.
Pour les chrétiens, toute prière doit être marquée par le Christ. C’est la marque, la caractéristique et la différence. Notons pour commencer que les psaumes sont, avec Isaïe, le livre le plus cité dans le Nouveau Testament. Ce qui suffirait à leur donner autorité et force. Mais dès avant le Nouveau Testament, les psaumes sont un corpus de prières pour les juifs. La tradition rattache les psaumes aux grandes figures de l’Ancien Testament (comme David, Moïse, Salomon) pour marquer que, depuis toujours, les juifs les ont utilisés. Dire d’un psaume qu’il est de David, c’est dire que c’est la prière du peuple d’Israël ; du reste, vous noterez qu’il est difficile de dire si le psalmiste est ‘je’ ou ‘nous’. Le psaume est éminemment communautaire. Il y a une solidarité dans la prière nationale et collective que le Christ, juif de naissance, assumera en priant lui-même les psaumes. Mais remarquons d’emblée que cette prière n’est pas magique contrairement aux prières contemporaines païennes, où les dieux sont parfois sommés d’agir. Cette attitude n’est pas celle de l’Ancien Testament. Nous y reviendrons.
À l’époque de Jésus, trois grands moments de prière se dégagent, comme nous le rappelle le psaumes 55, 18 : le soir, au matin et à midi. À ces moments-là, on se tourne vers le Temple pour prier, car en fait ces trois heures correspondent aux trois sacrifices pratiqués au Temple, le matin, à midi et le soir à la fermeture du Temple, vers 15h (la 9ème heure). Cette prière est une prière de bénédiction dite debout, nous y reviendrons. Les juifs vont donc au Temple, ou prient en union avec la prière du Temple en se tournant vers lui. Le matin, au lever du soleil, en famille, il s’agit essentiellement d’une profession de foi. C’est le célèbre ‘shema Israël’ de Dt 6,4-9. Enfin, il existe une prière le soir avant d’aller dormir (voir Dt 6,7). Si le Christ, né d’une famille pieuse, a été fidèle à cet usage, on ne le voit jamais prier au Temple. Mais Jésus ne prie pas seulement aux heures liturgiques. Luc est celui qui insiste le plus sur la prière de Jésus, ainsi nous le montre-t-il priant au baptême, après les miracles ou encore avant le choix des apôtres ; la prière est en fait le climat normal de la vie de Jésus. Luc nous conserve trois prières de Jésus : l’exaltation d’abord, Gethsémani et bien sûr la mort sur la croix. Luc est, en outre, le seul à nous transmettre le Magnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis que nous utilisons aujourd’hui respectivement à la prière du soir, du matin et aux complies.
Le Christ n’a pas inventé une prière nouvelle, ni même une forme de prière nouvelle. Le ‘Notre Père’ n’est autre que le Kaddish des juifs, dans lequel cependant la demande de pardon est absente. La nouveauté du Christ c’est d’avoir introduit un nouveau climat de prière et donc de relation à Dieu. Quand ses apôtres lui demandent de leur apprendre à prier, ils ne lui demandent pas une nouvelle prière et lui, reprend le Kaddish, mais il l’introduit par abba. Or c’est un mot du langage enfantin et araméen et non hébreu utilisé pour la prière ; abba c’est le familier papa. Le Christ nous invite donc à entrer en familiarité avec Dieu et même à entrer dans son intimité. Saint Paul, pharisien s’il en est, ne s’y est pas trompé en reprenant lui-même ce même terme araméen. L’esprit nous fait dire abba. En Mc 14, 36, le Christ à l’agonie reprend ce même mot araméen ‘papa’. C’est donc dans cet esprit filial, familier et chaleureux que nous devons prier les psaumes. Le psaume est familier au Christ qui parle et enseigne en psaume. Il s’identifie au psalmiste et lit l’annonce de son propre mystère et de sa mort.
Nous n’avons pas moins de 360 citations des psaumes, ou allusions, dans le Nouveau Testament. Désormais, les psaumes ne nous renseignent plus sur David, mais sur le Christ. Le psautier nous parle du Christ qui l’accomplit. La mort et la résurrection du Christ sont la clef de lecture de l’utilisation des psaumes à l’époque des premiers chrétiens. Mais attention, les psaumes sont traduits et cités en grec à partir de la LXX. Dans la liturgie des premiers chrétiens on lit le livre prophétique des psaumes. Ils ne deviendront des chants que pour faire face aux chants hérétiques qui se développeront plus tard. Aux premiers siècles trois principes guident la prière des psaumes : psalmus vox Christi ; psalmus vox ad Christum ; psalmus vox ecclesiae. Les Pères ont pratiqué une double christologisation : par le bas d’abord, car le psalmiste est identifié au Christ (le psaume est la voix du Christ) ; par le haut ensuite car le Dieu des psaumes n’est autre que le Christ (le psaume est la voix vers le Christ). Saint Augustin ouvre enfin à une lecture ecclésiale des psaumes, en développant le thème du Christ total, c'est-à-dire du Christ et de l’Église. Lorsque nous chantons le psaume, nous le chantons unis au Christ, comme chef de l’Église. « Que personne en entendant les paroles de ces psaumes ne dise ce n’est pas le Christ qui les prononce. C’est le Christ qui parle et moi qui parle »dit saint Augustin ; et saint Hilaire de Poitiers de conclure : « Le psautier est comme le corps du Christ par lequel le Saint-Esprit parle et chante».
- Toutes les prières "païennes" ne sont pas magiques et les dieux ne sont pas toujours "sommés d'agir ". On connaît bien certaines pratiques et formules magiques, mais il y a aussi des prières de louange, de demande, de supplication ; on dénote dans certaines une attitude d'amour à l'égard de la divinité (je pense, p. ex., à celles adressées à Ishtar d'Arbèles ou à Isis).
- Lors de la fête du Jour de l'An (l'Akitu) à Babylone, on récitait en le mimant le Poème de la création, l'Enuma elish (ce sont les premiers mots : "Lorsqu'un jour au ciel ...") et le roi tenait le rôle du dieu Marduk. Cette fête s'inscrit dans une conception cyclique du temps qui implique qu'il faut réactiver chaque année la vitalité du cosmos, or "dire" c'est "faire" en vertu de la force efficace de la parole. Ces rites accomplis, on ne vit pas dans l'angoisse ; mais si les rites ne sont pas accomplis, il y a crainte au moins théorique de "retour au chaos", dans le cas babylonien, au mélange originel des eaux douces et salées. Mais le dieu Marduk n'est pas un dieu créateur, c'est un dieu de la 3ème génération à qui a été confiée par les autres dieux la mission de lutter contre les puissances primordiales (à la fois divinités et éléments du cosmos) qui veulent "dormir" c'est-à-dire revenir au mélange originel, à l'indistinct, donc arrêter le processus de l'émergence du monde. Marduk a accepté ce rôle, mais a éxigé qu'on lui confère la royauté. Il s'agit d'un mythe de cosmogonie, de théogonie et de souveraineté.
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