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Dans
sa dernière encyclique Caritas in Veritate, Benoît XVI souligne
l’émergence de nouvelles formes d’entreprises qu’il souhaite donner en exemple.
Cette nouvelle forme, intermédiaire entre les entreprises à but lucratif et les
organisations non lucratives propose une alternative au système actuel. Or,
cette alternative semble répondre à l’appel que le souverain pontife lance dans
cette même encyclique. Bien des aspects sont novateurs dans ce document
magistériel et ils ont été unanimement soulignés par les experts comme
solutions de sagesse et d’avenir, au point que certains, non chrétiens,
suggèrent Benoît XVI pour le prix Nobel d’économie. L’innovation majeure, qui
ne devrait pas en être une pour les chrétiens, est l’appel à la gratuité.
Introduire la notion de gratuité dans l’économie ! Voilà un pavé dans la
marre, un contresens, une utopie diront certains et sans doute cette opinion
est-elle partagée par tout le monde y compris les plus convaincus des
catholiques. Comment introduire la gratuité sans penser aux dérives
soviétiques, aux rêves du Larzac, sans sourire à la pensée du troc
d’autrefois ? Comment parler de gratuité alors que tout se monnaye, qu’il
faut bien vivre et que saint Paul lui-même affirme bien haut que tout travail
mérite salaire ?
Le Saint-Père ne parle pas de gratuité
absolue dans l’économie, mais il dit qu’il doit y avoir place pour la gratuité.
Cela signifie qu’à côté de la gratuité, ou plus exactement enlacée avec elle,
les formes commerciales de l’échange doivent être maintenues et cela est juste.
Mais il faut d’une part qu’elles soient précisément justes, c'est-à-dire
qu’elles reposent sur ce qui est dû et d’autres part, qu’elles ne soient pas
exclusives. Une fois que ce qui est dû est acquitté, il y a effectivement place
pour la gratuité. Mais pour entrer dans une telle dynamique, il faut
reconsidérer l’économie. L’idée généralement admise est que l’économie est
avant tout le vaste domaine où l’argent passe de main en main et où il faut
acheter, gagner, faire acheter pour gagner. On a peu à peu réduit l’économie à
la science des mécanismes du profit. Ainsi l’économie est devenue le lieu d’un
rapport de force en vue du profit. Si ce dernier est juste dans une certaine
mesure – il ne faut pas en effet diaboliser le profit – il ne peut être
absolutisé et moins encore devenir une fin en soi. Le profit doit être
précisément ce surplus qui permet la gratuité. Dès lors si l’économie peut
envisager le profit, elle doit l’envisager comme moyen de la gratuité. Or la
gratuité n’est pas non plus une fin en soi. La gratuité vise à rétablir ou
maintenir la justice, c'est-à-dire ce qui est dû, là où l’injustice règne, là
où la justice est précaire. Ainsi le profit devient un moyen de justice et
l’économie reprend sa place au service de l’homme. Place qu’elle a perdue
depuis bien longtemps faisant de l’homme un moyen au service de l’économie.
L’économie comprise comme service de la
justice, fait du profit un élément de ce service. Ainsi donc l’économie
traditionnelle peut tout à fait se maintenir dans la plupart de ses formes
actuelles, sans qu’il soit besoin d’une révolution économique. Il s’agit en
revanche de réorienter l’usage du profit, ce qui suppose un changement des
mentalités. Et précisément éduquer à la gratuité, donc au service, est le
changement majeur, la révolution internationale à laquelle le Pontife appelle.
Cela peut se faire à tous les niveaux, et c’est le devoir impératif des États,
mais chacun dans sa famille, autour de soi, peut et doit éduquer à cette
gratuité. Ainsi, la notion de service, et donc l’ouverture aux autres, fera son
entrée dans l’économie.
C’est dans ce cadre précis que prennent
place ces nouvelles formes d’entreprises dont parle Benoît XVI aux numéros 46
et 47 de son encyclique. Ces entreprises sont avant tout professionnelles.
Elles n’ont rien de l’amateurisme ni du bénévolat. Ceux qui y travaillent sont
des professionnels qualifiés rémunérés à hauteur de leurs compétences (ni plus
ni moins). L’Entreprise fonctionne de façon traditionnelle avec ses besoins
réels en entrées et sorties. Elle envisage les amortissements, les emprunts
nécessaires, son bilan financier est le même que celui de n’importe quelle
entreprise. Mais les excédents dus au profit sont investis pour permettre
des activités gratuites, c'est-à-dire non rentables. Ces formes d’activités
peuvent être multiples : offrir son savoir ou ses produits là où ils sont
nécessaires mais dont on n’a pas les moyens ; libérer du temps pour la
gratuité (missions humanitaires, formations….). Il ne s’agit pas de créer une
entreprise philanthropique, mais bel et bien de réorienter l’esprit même de
l’entreprise. Mon travail est quelque chose de sérieux qui mérite salaire, il
doit être épanouissant, mais il est avant tout un service rendu, tout comme le
travail des autres est un service dont je bénéficie.
Il n’est pas besoin de faire de longues
études sur la sociologie d’entreprise pour voir l’effet positif qu’une telle
perspective peut avoir sur les employés. Les PME peuvent entrer facilement dans
cette dynamique, même si le changement ne peut qu’être progressif. Il est plus
difficile de faire basculer les grosses entreprises. Il faut d’abord rééduquer
les actionnaires qui certes doivent trouver leur compte, mais doivent aussi
envisager la gratuité. Ici une finance éthique avec des portefeuilles choisis
doit pouvoir être proposée. Les actionnaires de la gratuité doivent pouvoir
trouver ce type d’entreprise ou réinvestir dans d’autres lieux. La question est
donc, pour l’actionnaire, de savoir s’il veut participer à cette économie de la
gratuité où s’il cherche son profit. Du point de vue chrétien, moralement
l’alternative est claire. Aux actionnaires chrétiens les premiers de réclamer
ce type de portefeuille. Dans cette optique l’actionnariat des employés est
certainement le chemin le plus sûr et le plus stable. Il va en outre dans le
sens de la responsabilisation que prône la doctrine sociale de l’Église. Il
convient ensuite dans les grands groupes de modifier l’esprit, l’image même de
l’entreprise. Si la volonté politique du groupe y est, alors le reste suivra.
Les gros groupes ont toujours réussi à impulser « l’esprit
d’entreprise » qu’ils souhaitaient. Cela suppose que les chrétiens
responsables de ces groupes ouvrent en ce sens. Cela suppose que ceux qui en
ont la possibilité entrent dans les organes de direction plutôt que de les
fuir. Cela suppose enfin de la part des organismes chrétiens comme les EDC
(entrepreneurs et dirigeants chrétiens), MCC (mouvement des cadres chrétiens)
mais aussi des syndicats comme la
CFTC d’œuvrer ensemble et de promouvoir cette nouvelle
culture d’entreprise. L’homme s’est toujours épanoui par le don et l’ouverture.
L’économie même a tout à gagner à cette culture de la gratuité.
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