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Blog mis à jour: 24/04/2008 16:39




Cyril Brun

 

Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.

Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.

http://www.editionstempora.fr/

Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com  (http://www.christicity.com)

Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)



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[12/05/2006 16:01]
VERS UNE EUROPE CHRETIENNE




     Nous venons de commémorer cette semaine le 56ème anniversaire de la déclaration de Robert Schumann impulsant ce qui allait devenir l’Union Européenne que nous connaissons actuellement. Cette Union Européenne, aujourd’hui en panne, est diversement appréciée chez les chrétiens, et particulièrement chez les catholiques. Pour certains, elle est un cheval de bataille, une chance pour l’avenir du monde ; pour d’autres, elle n’est que l’expression d’un totalitarisme, qu’il soit de gauche ou de droite ; et pour l’immense majorité, elle est un vaste point d’interrogation. Ces courants divergents ne sont pas spécifiquement catholiques, mais de nombreux catholiques les animent néanmoins. Peut-être est-il temps de redéfinir certains termes et certaines exigences.
        Les sondages publiés à l’occasion de la journée de l’Europe montrent que les Européens, Français en tête, sont favorables à l’Europe à près de 80%, ce qui laisse songeur au regard des différents rejets de la constitution européenne proposée par Valéry Giscard d’Estaing. Il semble que ce soit bien une certaine Europe, et non l’Europe, qui soit rejetée, une Europe dite technocratique qui régirait depuis Bruxelles la vie locale et surtout empêcherait les gouvernements nationaux d’agir. Il est indéniable que des dysfonctionnements de ce genre existent. Mais il est également facile pour les gouvernements de reporter la faute sur une bureaucratie européenne anonyme. Le rejet de l’Union Européenne est certes le fait d’un refus du texte constitutionnel lui-même, mais aussi le résultat d’une certaine diabolisation de l’Union Européenne. Il convient donc de faire la part de la désinformation et de la réalité. Il n’est pas l’endroit ici de montrer les apports évidents de l’Europe en matière de niveau de vie, de développement et de normalisation. Il n’est pas l’endroit non plus d’en révéler les excès, les travers et les manques. Chacun se construira son opinion. Ce qui paraît souhaitable, en revanche, c’est de donner certains éléments de réflexions sous l’éclairage chrétien.
        Trois points sont à prendre en considération.
        Le premier d’entre eux n’est autre que le principe fondamental de la subsidiarité. Le pouvoir, la responsabilité, appartiennent en propre à chaque être humain. Toute réalité civile, économique, sociale ou politique n’a de raison d’être qu’en dépendance de la personne humaine. Toute entité ou groupement n’est que l’émanation de la personne humaine qui délègue sa responsabilité, son autorité, à un autre qui agit en son nom. Il s’agit bien d’une délégation et non d’un renoncement. Le fondement de cette délégation est le bien commun. Cela signifie que ce que la personne indépendante ne peut faire seule, à son niveau, elle le délègue à un niveau supérieur dont elle est partie prenante et qui agit en son nom. Ce principe fondamental de la Doctrine sociale de l’Eglise repose sur la dignité inaliénable de la personne humaine, image de Dieu.
        Si l’Europe fait peur, c’est essentiellement parce que ce principe de subsidiarité non seulement n’est pas respecté, mais il est inversé. L’Europe tend à s’approprier des fonctions et des pouvoirs, non par délégations des Etats, mais par renonciation de ceux-ci. Nous assistons à une certaine centralisation qui redistribue les pouvoirs aux échelons inférieurs par délégation comme si la légitimité du pouvoir et de la responsabilité appartenait en propre à l’Union Européenne, alors qu’elle est par nature le propre de la personne humaine. Il n’est donc pas surprenant que les peuples européens aient massivement refusé le traité constitutionnel. Il n’est pas surprenant que les peuples qui l’ont ratifié majoritairement, comme l’Estonie ces jours-ci, soient des peuples issus de la domination communiste. Le traité de l’Union paraît à cette aune plus libérateur. Il était prévisible, en effet, que des régimes démocratiques, qu’ils soient monarchistes ou républicains, ne pouvaient accepter de perdre leur responsabilité propre ni renoncer à leur pouvoir décisionnel. Une Europe jacobine ne peut humainement satisfaire des populations habituées à se prendre en main quelles que soient les limites du système démocratique. Au regard du principe de subsidiarité, l’Europe ne peut qu’être démocratique. Ici, il conviendrait de remettre les choses au clair. Pour nombre de Français, la distinction entre démocratie et république n’est pas claire. Bien qu’il ne soit pas ici l’endroit d’un tel débat, notons que l’un et l’autre ne sont pas nécessairement liés. Les républiques soviétiques n’étaient pas des démocraties, c’est une évidence. A l’inverse, être monarchiste, comme nombre de catholiques français le sont, n’est pas incompatible avec le régime démocratique. Nous avons suffisamment d’exemples parmi nos voisins. Cette précision me paraît importante de façon à éviter de rejeter l’Europe sous couvert de monarchisme. Il faut aller au-delà. De même, il convient de dépasser l’amalgame entre souverainisme et monarchisme. Cet amalgame a le mérite de mettre en lumière le flou dans lequel baigne la question européenne. Ce flou demeurera aussi longtemps que la démarche de subsidiarité n’aura pas été clarifiée et correctement assimilée. C’est à ce niveau que se situe la profondeur du débat entre ‘Europe Fédérale’ ou ‘Europe des nations’. Nous serions, à mon sens, forts surpris de voir que le simple fait de répondre de façon appropriée à cette question de la subsidiarité réconcilierait ces deux thèses aujourd’hui antithétiques. La légitimité ne vient pas du haut de la pyramide, mais des personnes humaines qui constituent l’ensemble de cette pyramide.
        Le second point à prendre en considération est celui de l’identité de l’Europe. Des questions fondamentales se sont perdues dans les couloirs des commissions européennes et dans les dédales des pensées idéologiques. « Il convient de rappeler d’une part que les différences nationales doivent être maintenues et cultivées comme le fondement de la solidarité européenne ; et, d’autre part, que l’identité nationale elle-même ne se réalise que dans l’ouverture aux autres peuples et à travers la solidarité envers eux[1]» L’Europe, qu’on le veuille ou non, n’est pas le fruit d’une construction arbitraire et idéologique, mais l’héritage d’une longue histoire. Nier cette histoire, avec ses gloires et ses hontes, est un leurre aussi dangereux que refouler son passé peut l’être pour un être humain. Une Europe adulte ne peut naître que de l’acceptation de son histoire qui constitue sa vérité propre, et même ontologique si l’on peut dire. Aussi certaines questions mérite-t-elles d’être posées, sans quoi les peuples européens risquent fort de rejeter l’ensemble de l’idée européenne.
        La première de toutes les questions n’est autre que celle que le pape Jean Paul II posait dans son exhortation apostolique sur l’Eglise en Europe : « Reprenant cette invitation à l’espérance, je te le répète encore aujourd’hui, Europe qui es au troisième millénaire : ‘ Retrouve-toi toi-même. Sois toi-même. Découvre tes origines. Avive tes racines[2]’. [3]» L’inertie actuelle de l’Europe n’est pas à chercher ailleurs. Avant d’aller plus loin, les Européens veulent savoir où ils vont et, pour ce faire, il leur faut savoir ce qu’ils sont. Quelle Europe leur propose-t-on ? Cette Europe est-elle conforme à ce qu’ils sont, à leur histoire, à leurs racines, à ce à quoi Robert Schumann les avait engagés ?
        La question de la Turquie se situe à ce carrefour. Les faux semblants qui habillent cette polémique ne font que freiner l’ensemble de la construction européenne. Mais ces faux semblants reposent sur les propres doutes et peurs de l’Europe elle-même. A la question ‘qui suis-je ?’, l’Europe est incapable de répondre.
        Elle est dans cette impasse notamment parce que l’idéologie a pris le pas sur la réalité. Le débat sur l’Europe oppose aujourd’hui des conflits d’intérêts économiques et idéologiques. L’Europe sera-t-elle sociale ? L’Europe sera-t-elle libérale ? Que cherchons-nous à construire ? Un vaste marché libéral, un succédané de l’espace soviétique, ou un peuple européen uni par une histoire, une culture et un avenir ? Toutes ces questions légitimes sur le droit des travailleurs, l’harmonisation du droit, devraient être en dépendance d’un projet de fond, alors qu’elles sont des mesures éparses que l’on s’efforce d’unifier par une constitution. Tant que le débat ne portera pas sur l’identité de l’Europe, l’Europe sera un leurre, un épouvantail, un ‘machin’ comme disait mardi soir Bruno Goldnisch à Christine Ockrent. Mais dans ce marasme idéologique, il faudrait poser une question qui gêne, LA question qui dérange : quelles sont les racines de l’Europe ? Quel est le ferment d’unité ? Il est intéressant de voir toute la littérature sur le sujet. L’essentiel de celle-ci s’évertue à trouver des racines non chrétiennes à l’Europe, parfois jusqu’au ridicule. Certains, comme Jean-Paul Willaime, n’hésitent pas à consacrer la totalité de leurs recherches pour contrer les positions de l’Eglise catholique qui, avec jean Paul II, ne cesse de redire à l’Europe : « Au cours des siècles, tu as reçu le trésor de la foi chrétienne. Il fonde ta vie sociale sur les principes de l’Evangile et on en voit les traces dans l’art, la littérature, la pensée et la culture de tes nations. Mais cet héritage n’appartient pas seulement au passé ; c’est un projet pour l’avenir, à transmettre aux générations futures, car il est la matrice de la vie des personnes et des peuples qui ont forgé ensemble le continent européen. [4]» « Plus qu’un espace géographique cet héritage peut être qualifié de concept majoritairement culturel et historique, caractérisant une réalité née comme continent grâce, entre autre, à la force unificatrice du christianisme ; celui-ci a su fondre entre eux des peuples différents et des cultures diverses, et il est intimement lié à la culture européenne tout entière. [5]» Aussi, un travail de fond se révèle impérieusement nécessaire pour faire la lumière et la vérité sur le sujet. Les historiens, les enseignants et les media catholiques ont peut-être ici une carte de choix à jouer. L’avenir de l’Europe passe inévitablement par cette acceptation de sa vérité, de son passé.
        Troisième point enfin, mais nous pourrions en développer bien d’autres : le cas français. Comme le rappelait récemment Jacques Barrot, commissaire aux transports et ancien ministre français des Affaires Etrangères, l’Europe n’est pas française. Il nous faut sortir du prisme franco-français qui voudrait une Europe à sa propre mesure. L’Europe est un héritage commun dont la France fait partie et à l’avenir de laquelle elle prend part. La France ne peut se passer des autres pays de l’Union, et réciproquement. Il lui faut donc accepter de construire un système qui respecte le Bien Commun, c'est-à-dire une Europe qui soit la meilleure possible pour chacun. Cela signifie, évidemment, certains renoncements. Il est évident que l’Europe ne peut se faire au détriment des personnes, qu’elles soient françaises ou de toute autre nationalité. Mais il est évident aussi que la mondialisation actuelle est une réalité qu’il faut prendre en compte et que la France ne pourra demeurer seule face au monde. Il nous faut donc penser l’avenir de façon réaliste. Vouloir tout contrôler, garder notre indépendance aujourd’hui, risque bien de nous coûter l’un et l’autre dans un futur relativement proche. L’Europe n’est pas française, mais la France est européenne. C’est pourquoi, si nous ne voulons pas subir l’Europe, il nous faut prendre part à sa construction. Elle sera ce que nous en faisons ou n’en faisons pas !

 

        En tant que catholiques, nous avons des repères à proposer : la subsidiarité, l’identité chrétienne, le bien commun de tous les peuples, mais aussi tous les éléments de la doctrine sociale. L’Europe se construit en ce moment, elle légifère, elle impulse et définit ses normes, ses repères, ses valeurs. C’est aujourd’hui que nous devons être attentifs à ce que cette construction se donne des bases solides et saines, à la lumière de l’Evangile.
        C’est aujourd’hui que nous devons dire à l’Europe « Ne crains pas ! L’Evangile n’est pas contre toi, il est en ta faveur (…) Aie confiance ! Dans l’Evangile qui est Jésus, tu trouveras l’espérance forte et durable à laquelle tu aspires (…) Sois en sûre ! L’évangile de l’espérance ne déçoit pas. Dans les vicissitudes de ton histoire d’hier et d’aujourd’hui, c’est une lumière qui éclaire et oriente ton chemin ; c’est une force qui te soutient dans l’épreuve ; c’est une prophétie d’un monde nouveau.[6] »

Cyril Brun

 


 

[1] Synode des Evêques, deuxième assemblée spéciale pour l’Europe, Instrumentis laboris n° 85, 1999

[2] Jean Paul II, discours à différentes autorités européennes 9 novembre 182 n 4

[3] Exhortation apostolique l’Eglise en Europe, 120, 28 juin 2003

[4] Id Ibid
[5] Id Ibid 108
[6] Id Ibid 121




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