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Blog mis à jour: 24/04/2008 16:39




Cyril Brun

 

Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.

Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.

http://www.editionstempora.fr/

Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com  (http://www.christicity.com)

Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)



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[12/05/2006 15:57]
A PROPOS DU PROTECTIONNISME



 


        Les actuelles négociations de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) sur la baisse des barrières douanières semblent dangereusement en panne. Jeremy Hobbs, membre de l’Oxfam[1], les dénonçait jeudi 27 avril en ces termes « Nous pensons que c’est une recette pour une catastrophe. » Oxfam dénonce l’intransigeance de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Bien sûr, les intérêts économiques sont évidents et à l’heure de la mondialisation, le protectionnisme apparaît comme un conservatisme nationaliste d’un autre âge. Indépendante des impératifs de rentabilité économique, l’Eglise analyse froidement et avec une certaine hauteur cette question. Ce recul lui permet de proposer une vision plus ouverte sur l’avenir, libre du carcan de l’immédiateté et résolument centrée sur l’homme.

 

        « Le commerce représente un élément fondamental des relations économiques internationales, en contribuant de manière déterminante à la spécialisation et à la croissance économique des différents pays. Plus que jamais aujourd’hui, le commerce international, s’il est orienté de façon opportune favorise le développement et est capable de créer de nouveaux emplois et de fournir des ressources utiles. La doctrine sociale a plusieurs fois mis en lumière les distorsions du système commercial international qui, souvent à cause des politiques protectionnistes, discrimine les produits provenant des pays pauvres et y entrave la croissance d’activités industrielles et le transfert des technologies. La détérioration continuelle des termes d’échange des matières premières et l’aggravation des fossés entre pays riches et pays pauvres a poussé le Magistère à rappeler l’importance des critères éthiques qui devraient orienter les relations économiques internationales : la poursuite du Bien Commun et la destination universelle des biens ; l’équité dans les relations commerciales ; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale. Sinon ‘les peuples pauvres restent toujours pauvres et les riches deviennent toujours plus riches. [2]’ [3] »

 

        « On ne saurait user ici de deux poids et deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu'on admet entre pays développés, vaut aussi dans les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. Sans abolir le marché de concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral, et donc humain. Dans le commerce entre économies développées et sous-développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances. Cette dernière est un but à long terme. Mais pour y parvenir il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utile : elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes. Qui ne voit qu'un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables ? [4]»
        « [au sujet de l’intérêt actif des plus pauvres], je désire rappeler notamment : la réforme du système commercial international, grevé par le protectionnisme et par le bilatéralisme grandissant  la réforme du système monétaire et financier international, dont on s'accorde aujourd'hui à reconnaître l'insuffisance ; le problème des échanges des technologies et de leur bon usage; la nécessité d'une révision de la structure des organisations internationales existantes, dans le cadre d'un ordre juridique international.
Le système commercial international entraîne souvent aujourd'hui une discrimination des productions des industries naissantes dans les pays en voie de développement, tandis qu'il décourage les producteurs de matières premières. Il existe, par ailleurs, une sorte de division internationale du travail selon laquelle les produits à faible prix de revient de certains pays, dénués de législation du travail efficace ou trop faibles pour les appliquer, sont vendus en d'autres parties du monde avec des bénéfices considérables pour les entreprises spécialisées dans ce type de production qui ne connaît pas de frontières.
Le système monétaire et financier mondial se caractérise par la fluctuation excessive des méthodes de change et des taux d'intérêt, au détriment de la balance des paiements et de la situation d'endettement des pays pauvres.
Les technologies et leurs transferts constituent aujourd'hui un des principaux problèmes des échanges internationaux, avec les graves dommages qui en résultent. Il n'est pas rare que des pays en voie de développement se voient refuser les technologies nécessaires ou qu'on leur en livre certaines qui leur sont inutiles.
Les Organisations internationales, selon de nombreux avis, semblent se trouver à un moment de leur histoire où les mécanismes de fonctionnement, les frais administratifs et l'efficacité demandent un réexamen attentif et d'éventuelles corrections. Evidemment un processus aussi délicat ne peut être mené à bien sans la collaboration de tous. Il suppose que l'on dépasse les rivalités politiques et que l'on renonce à la volonté de se servir de ces Organisations à des fins particulières, alors qu'elles ont pour unique raison d'être le bien commun.
Les Institutions et les Organisations existantes ont bien travaillé à l'avantage des peuples. Toutefois, affrontant une période nouvelle et plus difficile de son développement authentique, l'humanité a besoin aujourd'hui d'un degré supérieur d'organisation à l'échelle internationale, au service des sociétés, des économies et des cultures du monde entier.[5] »
        Si j’ai tenu à citer jusqu’au bout ce passage de Sollicitudo Rei Socialis , c’est afin de mettre en relief que la question du protectionnisme ne peut être réduite à elle-même, ni considérée de façon isolée. Une interrogation de fond se pose à son sujet. A l’heure de la mondialisation, le protectionnisme est-il encore légitime ? Entendons, n’est-ce pas un  conservatisme frileux, voire un nationalisme d’un autre âge ? Alors que l’ouverture des marchés et la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes sont des données essentielles de la paix et de la stabilité internationales, les mesures protectionnistes ne représentent-elles pas un risque potentiel de crise ?
Il me semble qu’ici plusieurs remarques d’ordre général s’imposent afin de ne pas en rester aux habituelles considérations simplistes. Le vieux continent, comme les Etats-Unis d’une certaines manière, a été fortement marqués par les trois derniers grands conflits qui se sont déroulés sur son sol. Depuis la guerre de 1870, les conflits armés étaient entretenus et exacerbés par les nationalismes de chaque pays. De sorte que nationalisme est devenu synonyme de volonté hégémonique et d’intolérance. Le mot fait peur désormais, car dans l’inconscient collectif, il ne peut que dégénérer en conflit. Par réaction, les pacifistes sont devenus anti nationalistes. Poussant les choses à l’extrême, cet antinationalisme a pris en aversion toute forme de sentiment national, de fierté nationale ou tout simplement d’amour du pays. Le protectionnisme, longtemps instrument de ce nationalisme issu du XIXème siècle, n’a pas tardé à subir le même sort pour être présenté comme l’arme d’un nationalisme étroit et dépassé.
Mais un autre handicap de taille affecte le protectionnisme. Il est associé, dans la mémoire collective et dans les enseignements scolaires au puritanisme américain du premier XXème siècle. A l’heure où la libéralisation des mœurs porte le discrédit sur toute forme de norme morale, le puritanisme américain est devenu l’anti-type du modernisme, emportant dans son sillage le protectionnisme. Associé à la puissance controversée de l’Amérique d’après guerre, le protectionnisme bénéficie du même rejet né d’un certain anti-américanisme. Curieusement, enfin, cette Amérique protectionniste s’est muée en fer de lance du libéralisme, après la cuisante défaite au Vietnam. Déjà fortement battu en brèche, le protectionnisme s’est finalement effondré sous la volcanique éruption du commerce international issu des grandes firmes américaines. Ainsi, aujourd’hui, prendre des mesures protectionnistes est-il devenu très impopulaire sur la scène internationale.
        Pourtant, au-delà du bien pensant ambiant, des pressions économiques, qu’en est-il réellement ? Comme souvent, il est facile d’écarter d’un revers de main ce qui nous gêne. Or la question du protectionnisme s’est peu à peu patinée d’idéologie, sur fond de libéralisme et de socialisme. De ce fait beaucoup sont pour ou contre par principe. Or, il convient d’analyser chaque situation. Si le protectionnisme revêt une forme standard de barrière douanière et d’incitation à consommer ‘national’, les objectifs de ses politiques peuvent être très variés. Or c’est l’usage que l’on fait de cette protection qui en fera une mesure bonne et acceptable ou au contraire mauvaise et condamnable. Si le protectionnisme vise au repli sur soi, pour diverses raisons (militaires, idéologiques…), alors il est moralement condamnable, car il tend à réduire la liberté des individus et concourt au risque d’instabilité internationale.
        Le compendium cité plus haut nous rappelait les éléments à prendre en compte pour qualifier le protectionnisme.  « La poursuite du Bien Commun et la destination universelle des biens ; l’équité dans les relations commerciales ; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale[6]. » Le bien commun peut en effet justifier la mise en place de mesures protectionnistes. Si un pays pour développer son tissu industriel naissant a besoin de le protéger le temps de sa croissance et de sa maturité, alors il est moralement licite de le faire. Continuer cette protection au-delà du nécessaire devient, en revanche illicite. La destination universelle des biens nous rappelle que tous les biens de la terre sont à tout le monde. Le protectionnisme ne peut avoir pour conséquence de priver une partie de la population mondiale d’un bien auquel elle a droit. Par exemple bloquer des marchandises pour en augmenter la rareté et donc le prix est contraire à l’éthique la plus évidente. L’équité dans les relations commerciales nous ramène, pour sa part,  au cœur du problème actuel des négociations de l’OMC. A l’inverse, augmenter ses tarifs douaniers pour freiner les importations de produits venant d’autres pays plus compétitifs ou en développement est moralement indéfendable. Si ce blocage vise à protéger une industrie nationale en difficulté, alors cette protection peut être acceptable pour un temps limité. Derrière cette question s’en profile une autre, celle du partage des richesses. Si je me protège, au détriment d’un pays pauvre, simplement pour ne pas perdre le superflu de mon niveau de vie, alors je participe à la paupérisation de ce pays. Moralement, je suis tenu d’assurer à moi-même et à ma famille un niveau de vie décent et rien ne peut justifier que je mette en péril cet équilibre nécessaire à ma vie. Mais conserver le superflu au détriment du nécessaire d’autrui est moralement inacceptable. Saint Basile allait radicalement plus loin en affirmant. ‘Mon superflu est le vol du nécessaire des pauvres.’ Les mesures protectionnistes doivent prendre cet aspect élémentaire de la solidarité humaine en considération. Car, « ou bien le développement devient commun à toutes les parties du monde, ou bien il subit un processus de régression même dans les régions marquées par un progrès constant. Ce phénomène est particulièrement symptomatique de la nature du développement authentique : ou bien tous les pays du monde y participent, ou bien il ne sera pas authentique[7]. »

 

        En d’autres termes, le protectionnisme n’est pas mauvais en soi. Mais il peut être effectivement mauvais dans ses conséquences et condamnable dans l’intention qui le met en œuvre. Le protectionnisme doit protéger ce qui a besoin de l’être pendant toute la durée nécessaire à l’acquisition d’une autonomie viable, il doit prendre en considération non seulement l’objet protégé, mais aussi les conséquences sur les populations et les marchés extérieurs. « La liberté des échange n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale[8]
        Enfin, il faut que chacun prenne de plus en plus conscience, de cette vérité que les économistes expriment de plus en plus, le développement des pays pauvres n’est en aucun cas un obstacle à celui des pays riches, c’en est au contraire un stimulant potentiel. Il y a pour l’ensemble de l’humanité un pas à faire vers la solidarité et pour les chrétiens en particulier un saut décisif dans la foi, avec l’assurance que : « même dans l'imperfection et le provisoire, rien ne sera perdu ni ne sera vain de ce que l'on peut et que l'on doit accomplir par l'effort solidaire de tous et par la grâce divine à un certain moment de l'histoire pour rendre «plus humaine» la vie des hommes. Le Concile Vatican II l'enseigne dans un passage lumineux de la constitution Gaudium et spes: les ‘valeurs de dignité humaine, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père "un royaume éternel et universel" [...]. Mystérieusement, le royaume est déjà présent sur cette terre’[9] ».

 

 

 

           

Cyril Brun



 

[1] « Oxfam International est une confédération de 12 organisations qui, avec leurs 3000 partenaires répartis dans plus de 100 pays, élaborent des solutions durables à la pauvreté, à la douleur et à l'injustice.
Pour maximiser l’impact de leurs actions, les 12 organisations membres d’Oxfam International abordent de manière collective les multiples facteurs de la pauvreté, qui par nature, sont d’ordre mondial. »
Pour en savoir plus www.oxfam.org

[2] Paul VI, P.P. 57

[3] Compendium de  la Doctrine Sociale 364

[4]  Paul VI, P.P. 61

[5] Jean Paul II, SRS 43

[6] Compendium 364

[7] SRS 17

[8] PP 59

[9] SRS 89





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