Cyril Brun
Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.
Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.
http://www.editionstempora.fr/
Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com (http://www.christicity.com)
Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)
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La semaine dernière, fort des manifestations anti CPE, nous nous étions arrêtés sur la notion de travail en tant que telle et je vous avais promis une étude plus linéaire de l’encyclique Laborem Exercens de Jean-Paul II. Sans revenir sur cette promesse, je vais me permettre de la différer d’une semaine, pour m’attarder sur un autre aspect de l’actualité que me suggère également cette même encyclique. Avec le passage qui suit vous comprendrez immédiatement l’enjeu et l’actualité du magistère pétrinien. « Le droit d’association est le droit de s’associer, de s’unir pour défendre les intérêts vitaux des hommes employés dans les différentes professions. Ces unions portent le nom de syndicats. Les intérêts vitaux des travailleurs sont jusqu’à un certain point, communs à tous ; en même temps cependant, chaque genre de travail, chaque profession a une spécificité propre, qui devrait se refléter de manière particulière dans ces organisations. Les syndicats diffèrent des corporations médiévales sur un point essentiel : les syndicats modernes ont grandi à partir de la lutte des travailleurs ; du monde du travail et surtout des travailleurs de l’industrie, pour la sauvegarde de leurs justes droits vis-à-vis des entrepreneurs et des propriétaires des moyens de production. Leur tâche consiste dans la défense des intérêts existentiels des travailleurs dans tous les secteurs où leurs droits sont en cause. La doctrine sociale catholique ne pense pas que les syndicats soient seulement le reflet d’une structure de classe de la société ; elle ne pense pas qu’ils soient les porte-parole d’une lutte de classe qui gouvernerait inévitablement la vie sociale. Certes, ils sont les porte-parole de la lutte pour la justice sociale, pour les justes droits des travailleurs selon leurs diverses professions. La caractéristique du travail est avant tout d’unir les hommes et c’est en cela que consiste la force de construire une communauté. En définitive, dans cette communauté doivent s’unir de quelque manière et les travailleurs et ceux qui disposent des moyens de production ou en sont propriétaires. [Dans cette lumière], l’union des hommes pour défendre les droits qui leur reviennent, née des exigences du travail, demeure un élément créateur d’ordre social et de solidarité, élément dont on ne saurait faire abstraction. Les justes efforts pour défendre les droits des travailleurs unis dans la même profession doivent toujours tenir compte des limitations imposées par la situation économique générale du pays. Les requêtes syndicales ne peuvent pas se transformer en une sorte d’égoïsme de groupe ou de classe, bien qu’elles puissent et doivent tendre à corriger aussi, en égard au bien commun de toute la société, tout ce qui est défectueux dans le système de propriété des moyens de production ou dans leur gestion et leur usage. La vie sociale et économico-sociale est certainement comme un système de vases communicants et chaque activité sociale qui a pour but de sauvegarder les droits des groupes particuliers doit s’y adapter. En ce sens, l’activité des syndicats entre de manière indubitable dans le domaine de la politique entendue comme un souci prudent du bien commun. Mais en même temps, le rôle des syndicats n’est pas de faire de la politique au sens que l’on donne généralement aujourd’hui à ce terme. Les syndicats n’ont pas le caractère de partis politiques qui luttent pour le pouvoir, et ils ne devraient jamais non plus être soumis aux décisions des partis politiques, ni avoir des liens trop étroits avec eux. En effet, si tel est leur situation, ils perdent facilement le contact avec ce qui est leur rôle spécifique, celui de défendre les justes droits des travailleurs dans le cadre du bien commun de toute la société, et ils deviennent, au contraire, un instrument pour d’autres buts. On doit toujours souhaiter que, grâce à l’action de ses syndicats, le travailleur, non seulement puisse avoir plus, mais aussi et surtout puisse être davantage, c'est-à-dire qu’il puisse réaliser plus pleinement son humanité sous tous ses aspects. En agissant pour les justes droits de leurs membres, les syndicats ont également recours au procédé de la grève, c'est-à-dire à l’arrêt du travail conçu comme une sorte d’ultimatum adressé aux organismes compétents et, avant tout, aux employeurs. C’est un procédé que la doctrine sociale catholique reconnaît comme légitime sous certaines conditions et dans de justes limites. Les travailleurs devraient se voir assurer le droit de grève et ne pas subir de sanctions pénales personnelles pour leur participation à la grève. Tout en admettant que celle-ci est un moyen juste et légitime, on doit également souligner qu’elle demeure, en un sens, un moyen extrême. On ne peut pas en abuser et spécialement pour faire le jeu de la politique. En outre, on ne peut jamais oublier que lorsqu’il s’agit de services essentiels à la vie de la société, ces derniers doivent toujours être assurés, y compris, si c’est nécessaire, par des mesures légales adéquates. L’abus de la grève peut conduire à la paralysie de toute la vie socio-économique. Or cela est contraire aux exigences du bien commun à la nature bien comprise du travail lui-même. » (LE 20) Il n’est finalement que peu de commentaire à ajouter à cette position si clairement exprimée par un pape que l’on a vu aux côtés de Solidarnosc en Pologne. Toute la lutte pour la liberté et l’amélioration des conditions de vie et de dignité des travailleurs menée par le Saint Père est présente dans ces quelques lignes finalement très incarnées. Conscient de la distance qui sépare le but à atteindre de la réalité humaine concrète, le pape passe en revue jusqu’aux excès des biens eux-mêmes. Nous pourrions reprendre, sans en changer une virgule, ce court paragraphe de Laborem excercens dans une allocution très actuelle, comme un rappel cinglant des dérives que nous constatons en ce moment dans la rue. Toute la classe politique ainsi que le monde économique vit durement la crise du syndicalisme. La question se pose alors pour des syndicats de moins en moins représentatifs, de savoir quelle est leur légitimité dans des négociations qui concernent plus que leurs simples adhérents. Mais en dehors d’eux, vers quels interlocuteurs les pouvoirs politiques et économiques peuvent-ils se tourner ? Il est de bon ton aujourd’hui de s’affirmer indépendants de partis politiques dans lesquels on ne se reconnaît pas. Mais il ne semble pas encore commun de remettre en cause le système syndicaliste hérité de cette lutte des classes qui, disons-le sans ambages, constitue tout de même le fond de roulement de la plus grande partie des syndicats. L’Eglise refuse un syndicalisme révolutionnaire fondé sur la lutte. Il est toujours plus facile, en effet, d’être contre que de s’unir pour. Le problème de cette attitude est une nécessaire course en avant dans l’opposition, car une fois l’objectif de destruction atteint, il faut en trouver un autre pour continuer à légitimer l’existence de l’organisme de destruction. Pour certains syndicats, diaboliser le patronat et les divers gouvernements, est un mode de cohésion et de recrutement facile, mais, désastreux car idéologique et finalement conservateur. C’est pour cela que l’Eglise invite à une refonte de l’idée syndicale, peut-être en ressuscitant le concept ancien de corporation, où toute une profession serait unie, du haut de l’échelle au bas de celle-ci, pour défendre et promouvoir les intérêts de cette profession. Mais à cette perspective corporatiste, il faut un garde fou essentiel qui ne peut être que l’intérêt général. Chaque profession doit avoir le souci de ne pas se construire au détriment des autres corporations. C’est ici que doit intervenir de façon indépendante l’Etat, garant du bien commun, agissant comme juge entre les différents équilibres professionnels et nationaux. Ainsi, si chaque profession se regroupe pour tendre vers une amélioration des conditions de vie, de travail et de dignité de la profession elle-même, elle n’aura de cesse d’être tirée vers le haut et non plus figée dans un conservatisme frileux systématiquement destructeur. Les syndicats passeraient alors d’une légitimité du « toujours contre » à une légitimité du « toujours mieux ». Certes, tous les syndicats ne sont pas à ranger sous cette étiquette, mais demeure, que tous sont surreprésentatifs de la réalité de leur impact. La crise actuelle et les affrontements idéologiques sous jacents sont un criant signal d’alerte. L’œuvre accomplie par M. Bailly, alors PDG de la RATP, me parait être un signe du réalisme des propositions citées plus haut Qui ne se souvient des sempiternelles grèves de la RATP qui bloquaient interminablement la vie parisienne ? L’Alerte sociale, mise en place par M. Bailly, avec ses commissions d’alerte pré-grève, pour discuter des problèmes, a eu, semble-t-il, deux effets capitaux. Elle a d’abord quasiment annihilé les grèves internes à la RATP, et d’autre part, elle a également donné une conscience d’entreprise et de qualité d’entreprise ce qui par la suite modifia la qualité de vie de l’ensemble du personnel. Preuve que le dialogue constructif en vue d’un avenir est possible. Cela répond en outre, au droit à la responsabilisation des employés, droit constitutif de la dignité humaine. Il est donc possible de repenser les relations entre les patrons et les employés, au profit des employés, comme de l’entreprise et donc du consommateur. La France est donc bien réformable, ce me semble, mais peut-être au prix de l’abandon d’un certain nombre de préjugés idéologiques qui n’ont pour but, finalement, que de maintenir en vie artificiellement des momies d’un autre temps. Cyril Brun
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