La France et le Brésil soutiennent le projet de taxer les billets d’avion afin d’aider les pays africains. Le président congolais, Denis Sassou Nguesso, actuellement président en exercice de l’Union africaine s’en réjouit, mais reste méfiant. Voilà maintenant 20ans que les pays riches promettent régulièrement des actions en faveur de l’Afrique, mais les réalisations concrètes restent timides. Notons toutefois une amélioration dans la forme de l’aide apportée. Désormais, les pays industrialisés ne souhaitent plus, autant que possible, jouer les pompiers et combler des déficits énormes ou envoyer de simples aides humanitaires de première urgence.
L’idée dominante aujourd’hui est l’aide au développement. Il s’agit non plus de colmater les brèches, mais d’aider les pays pauvres à acquérir ce qui leur est nécessaire pour gagner l’autonomie. Nous passons de l’assistanat providence et asservissant, à l’éducation constructive et libérante. Il est fort probable qu’une telle entreprise soit longue, car former des hommes, acquérir des moyens de productions demande du temps. Comment concilier ce temps de gestation avec les besoins immédiats d’une population parfois aux abois ? C’est un équilibre et un credo que la doctrine sociale de l’Eglise tente de faire entendre depuis de nombreuses années et particulièrement depuis 1987 et l’encyclique
Sollicitudo Rei Socialis (SRS). Encyclique ‘choc’ qui bouleversa le monde politique et économique et qui valut bien des soucis à Jean Paul. Il y prônait la remise de la dette et l’aide à la reconstruction au nom de la solidarité. Mais ‘solidarité’ entendu au sens chrétien.
Cette encyclique développe une véritable théologie de la solidarité et de la charité. Dieu a créé tous les hommes égaux en dignité. Cette dignité comprend de façon intrinsèque le droit à la subsistance, au développement intégral de la personne (cher à Paul VI) et la liberté. Cette dignité repose sur un autre don fondamental que le créateur fait à chacun, la destination universelle des biens. Tous les biens créés appartiennent à Dieu et non à l’homme. L’homme en a la simple gérance. Cette gérance lui impose de faire fructifier ces biens, mais aussi de les partager. L’homme ne peut avoir plus que ce dont il a besoin. Saint Basile affirme pour sa part que ‘mon superflu est le vol du nécessaire de celui qui n’a rien’. Autrement dit les biens de la terre doivent être répartis entre tous de façon non pas égale, mais équitable, car tous n’ont pas les mêmes besoins. Un chef d’Etat n’a pas les mêmes besoins qu’un musicien.
Nous sommes là au cœur de la théologie de la solidarité et de la charité. La solidarité chrétienne n’est pas un don pour aider l’autre, elle est d’abord un lien organique qui nous unit. L’homme est, par nature, en relation avec les autres en qui il trouve ce qui lui manque personnellement. Cette complémentarité essentielle est le fondement des relations intrahumaines, en même temps que la clef de lecture de la vie en société. Nous sommes habitués à utiliser les compétences des autres dans notre quotidien. Ce que nous mangeons a été cultivé par un autre qui le fait mieux que nous. De même les impôts servent, comme nous le voyons actuellement avec les aviculteurs, à aider ceux qui sont dans la gène. C’est une façon de rééquilibrer cette destination universelle des biens et de vivre cette solidarité organique. Il en va donc de même de l’aide aux pays pauvres. Quelle différence fait-on entre un pauvre en France et un pauvre en Afrique ? Les frontières nationales ne brisent pas la solidarité organique des hommes et ne parcellisent pas la destination universelle des biens, sans quoi nous n’avons aucun droit de prélever le pétrole d’Extrême Orient. Il faut en effet tirer jusqu’au bout la logique des choses. Du point de vue chrétien, mon droit à avoir du pétrole n’est recevable qu’en vertu de la destination universelle des biens, applicable à tous.
Il est évidemment plus difficile d’aider les pays africains que les plus démunis à la porte de chez nous. Le retard économique et structurel de ces pays est tel que l’aide parait irrationnelle. Dans son encyclique Jean Paul II rappelle pourtant quelques points essentiels. Je ne reviens pas sur la dignité et la responsabilisation humaine, je m’arrêterai seulement à l’aide internationale. Le pape ne s’oppose pas au crédit ni au remboursement de la dette qu’il considère comme normal. Il relève en revanche l’impasse du surendettement. Se fondant sur le lévitique et la loi jubilaire, il demande, en revanche, la remise des dettes asphyxiantes. Le lévitique en effet prévoit l’annulation des dettes lors des années jubilaires (Lv 25,8-55) et la remise en liberté des esclaves. Il s’agit de soulager les pays pauvres, pour leur permettre de reprendre un nouveau départ. Mais cette annulation doit s’accompagner d’aides concrètes, non pas financières, mais au développement.
Nous entrons là dans une nouvelle dialectique qui a fait école, le développement durable. Très pragmatique l‘encyclique s’appuie sur la solidarité pour faire valoir que ce développement profitera bien plus aux pays riches eux-mêmes que de maintenir les pays pauvres dans la dépendance. Cette mesure proposée par Paris et Brazzaville est donc en droite ligne inspirée de la doctrine sociale de l’Eglise, mais elle doit impérativement être conditionnée à une aide technique et humaine de façon à conduire ces pays à l’âge adulte.
De nombreuses associations et entreprises se sont lancées depuis plusieurs dans le développement durable, mais bien des obstacles demeurent. La corruption sur place, les lenteurs de la formation, les réticences face à la délocalisation des entreprises, sont autant de forces contraires. Le phénomène de délocalisation participe au développement durable dans la mesure où il créé des emplois et des compétences sur place. Comme à chaque fois, il y a des risques de récupérations économiques et d’exploitation d’une main d’œuvre peu chère. Le tout sous couvert d’œuvre caritative.
Le développement durable s’inscrit donc dans la durée et suppose une vision à long terme du ‘retour sur investissement’, pour débloquer les peurs nourries par la crise des pays occidentaux. Il suppose également un contrôle plus strict et peut être une planification et pourquoi pas la mise en place d’une structure internationale chargée d’organiser, de conditionner et de surveiller ce large mouvement désormais impulsé, mais encore frileux. Ici, les catholiques devraient courageusement se faire les champions d’un combat qu’ils sont en droit de revendiquer. Mais à eux, comme au autres, il revient d’abord de sortir des réflexes individualistes et frileux. N’oublions pas, comme le rappelle SRS que comme tout enjeu économique, il y a un pari sur l’avenir et pour nous chrétien un acte de foi.
Cyril Brun