Cyril Brun
Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.
Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.
http://www.editionstempora.fr/
Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com (http://www.christicity.com)
Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)
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« Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu et ils sont justifiés par la faveur de sa grâce en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus : Dieu l'a exposé, instrument de propitiation par son propre sang moyennant la foi ; il voulait montrer sa justice, du fait qu'il avait passé condamnation sur les péchés commis jadis au temps de la patience de Dieu ; il voulait montrer sa justice au temps présent, afin d'être juste et de justifier celui qui se réclame de la foi en Jésus. » Rm 3, 23-26
Après la pause des fêtes de fin d’année, il me paraissait important de reprendre la dernière chronique sur le bien et le mal, afin de répondre aux interrogations diverses qu’elle a pu susciter. Gardons à l’esprit que l’engagement dans le monde, l’action sur la société, partent toujours de ce monde qui nous entoure et émanent toujours d’un homme composé de qualités et de failles, de talents et de limites, de vertus et de vices. Aussi pour bien agir dans le monde et sur le monde, il faut certes en connaître les mécanismes, mais il faut également comprendre la complexité de celui qui agit. L’une des facettes de cette complexité n’est autre que le péché. L’homme est pécheur. Nous le savons, nous l’entendons régulièrement, trop peut-être. L’homme est pécheur. Au fond qu’est-ce que cela veut dire ? Pour certains, ce n’est qu’une bagatelle, pour d’autres, une invention culpabilisante pour conduire les foules, pour d’autres encore, c’est une fatalité. Le péché, composante indéniable du quotidien humain, ne laisse, quoi qu’il en soit, pas indifférent. Soit on le combat, soit on s’y délecte, soit on le subit, soit on l’occulte volontairement. Le péché est d’abord relatif à Dieu. Si je pèche, c’est contre Dieu et lui seul. Je ne pèche pas contre moi-même, je ne pèche pas contre les autres. « Contre toi et toi seul j’ai péché » nous dit le psaume 50. Le péché n’est pas essentiellement un acte mauvais. Il est une rupture avec Dieu. Même un acte bon s’il est commis contre Dieu devient un péché. Il convient, en effet de distinguer, mal, faute et péché. Ce qui nous permettra, au passage, de mieux saisir la notion de justice et d’injustice. Le mal est la privation d’un bien auquel j’ai droit. Ne pas avoir de jambe est mal pour un homme, mais pas pour un poisson, car il n’entre pas dans l’être du poisson d’avoir des jambes, comme il entre dans l’être de l’homme d’en avoir. Le mal en soit n’est pas qualifiable moralement, car pour qu’il y ait morale, il faut qu’il y ait un acte volontaire et libre de la part de l’homme. A partir du moment où un homme pose un acte de son plein gré et en toute connaissance, il est qualifiable comme bon ou mauvais. Si je me retourne violemment sous le coup d’une surprise et que dans mon mouvement j’éborgne mon voisin, il y a objectivement un mal, car il perd l’intégrité de son œil, mais il n’y a pas de faute car l’acte posé n’était pas volontaire. Si c’est volontairement que je le frappe, il y a mal et faute de ma part. Si en outre je sais que ce que je fais déplaît à Dieu, il y a péché. Le péché est toujours une rupture par rapport à l’amour de Dieu. Aussi, tout mal n’est-il pas nécessairement faute et toute faute n’est-elle pas nécessairement péché. Les occasions de péché sont donc tout à la fois moins nombreuses qu’on ne le pense et plus nombreuses qu’on ne l’imagine. Nous avons en effet, parfois tendance à considérer comme péché ce qui n’est qu’une faute, parce que nous ne savions pas que tel acte déplaisait à Dieu. Souvent aussi, le scrupule nous fait accuser des fautes, là où il n’y a que mal, parce qu’il n’était pas en notre pouvoir d’éviter ce mal, ou parce que je n’étais pas libre de mes actes. La question est alors de savoir pourquoi je n’étais pas libre. Si je tue quelqu’un car je conduisais en état d’ivresse, le mal est la mort de la personne, mais la faute est dans le fait de s’être enivré. En outre, si je sais que m’enivrer risque de produire un tel acte et que je m’enivre tout de même, alors même si l’acte n’est pas commis, j’endosse la faute, car j’ai adhéré volontairement à l’idée de tuer si cela arrivait. Ainsi, si je sais que cela déplaît à Dieu, même s’il n’y a pas mort, le péché est tout de même là, car j’ai accepté l’éventualité de déplaire à Dieu. Le péché n’est pas dans l’acte lui-même, mais dans l’intention. L’intention qui se résume en ceci : je fais ce que je veux quoiqu’en pense Dieu. Le péché quelle que soit sa gravité se résume toujours à cette considération ; c’est toujours une rupture parce que je préfère ma volonté à celle de Dieu qui m’empêche de faire ce que je veux. Entre le bien et le mal je choisis le mal, parce que cela me plaît. A l’inverse, il peut m’arriver de commettre un mal réel, voire même une faute, sans qu’il y ait péché, si mon intention était bonne, mais à une seule condition, c’est d’avoir été acculé au moindre mal et en l’absence d’autres choix. Comme le rappelle cette même lettre aux Romains, un bien ne peut jamais justifier un mal. Je ne peux faire volontairement un mal pour obtenir un bien, sauf si dans les choix proposés il n’y avait pas de bien objectif. Le péché est donc bien une réalité quotidienne de l’homme voulant soustraire tout ou partie de sa vie au regard de Dieu. Il convient donc de le relativiser, sans pour autant le minimiser. Pécher est grave parce que pécher n’est autre que refuser Dieu et donc se condamner soi même à l’asphyxie. C’est pourquoi, il convient de redonner au péché sa juste place, c'est-à-dire celle d’un acte destructeur et non d’une condamnation morale de Dieu. Dieu ne se situe pas avec nous comme un juge, mais comme un père. Le juge c’est notre péché lui-même. C’est ce péché qui révèle si oui ou non j’aime Dieu. Car qui refuse Dieu peut-il affirmer qu’il l’aime ? Dieu ne nous jugera pas, nous le ferons-nous même. Dieu prend acte de notre réponse à sa demande d’amour. C’est pour cela qu’il a envoyé son Fils, non pour nous donner les prémices d’un jugement ou une loi morale discriminatoire, mais pour nous révéler sa demande d’union intime avec lui. Or il est évident que le pécheur en refusant Dieu, refuse cette union. La racine de la morale n’est donc pas à chercher dans une somme de permis et d’interdits, mais dans la découverte d’une route qui conduit à l’amour de Dieu. Or cette route se trouve au bout d’un pont en forme d’une question que Dieu me soumet à chaque acte que je pose : « Veux-tu vivre avec Moi ? » En quoi tout cela concerne-t-il la doctrine sociale de l’Église ? Tout d’abord en ce que cette doctrine sociale est une des lanternes qui permet de distinguer le bien du mal dans ce domaine qu’est la vie sociale, c'est-à-dire ce rapport que chacun entretient avec l’autre et avec la communauté. La première implication concrète de la doctrine sociale est de mettre en lumière le chemin qui conduit à Dieu au milieu des vicissitudes et des interrogations les plus pragmatiques de l’économie et de la politique. Dans l’imbroglio extrêmement complexe des réalités qui constituent l’univers politique et économique, la doctrine sociale est un éclairage primordial nécessaire au discernement de celui qui agit et qui portera devant les hommes et devant Dieu la responsabilité de ses actes. Car celui qui regarde de loin, voire avec mépris, les décideurs politiques et économiques, oublie parfois qu’il s’agit toujours d’hommes réels et concrets. Jamais une décision n’est anonyme ou le fait d’une administration impersonnelle. Il s’agit toujours, même dans le cas d’un vote à l’Assemblée Nationale, d’une décision qu’un homme a été amené à prendre. Il est donc extrêmement important pour le chrétien engagé de maîtriser les éléments de doctrine sociale qui lui permettront de prendre en conscience une décision dont il sera seul responsable. En second lieu, connaître cette distinction “péché, faute, mal” est libérant et responsabilisant. Libérant car cela peut déculpabiliser le mal et relativiser la faute. Cela permet en outre de comprendre qu’il y a, dans le monde sur lequel nous devons agir, une différence de nature dans les problèmes liés au mal. On ne traite pas le mal comme on traite la faute et moins encore le péché. Cela permet également de regarder le mal et par extension l’injustice, dans leur objectivité. Si le mal et donc l’injustice sont une privation d’un bien auquel nous avons droit, la seule action possible est de restaurer ce bien ou d’aider la victime à vivre sans ce bien comme s’il le possédait. L’injustice et le bien ne consistent pas à avoir ce que les autres ont, mais bel et bien à pouvoir jouir de ce à quoi nous avons droit. Or dans l’agir social, le droit le plus fondamental est la dignité humaine. La faute n’est pas de priver quelqu’un de cette dignité, mais de le faire volontairement. Cela suppose d’abord d’éclairer chaque personne sur ce que représente cette dignité et d’encadrer légalement son respect pour prévenir ou punir la faute. Enfin l’engagement et l’agir politique et économique ne passent pas d’abord par les décideurs, mais dans le cœur de chacun. Tout acte que je pose, dans le quotidien le plus intime de ma vie, ma façon de consommer, d’éduquer mes enfants, de regarder ou juger mon voisin, est un acte politique et économique, au sens où il a des répercussions sur la société. Savoir que le mal est la privation d’un bien auquel j’ai droit peut relativiser certaines revendications infondées, ou modifier mon comportement pour ne pas spolier l’autre. Et cela est responsabilisant car la doctrine sociale n’est pas un livre de recettes applicables et interchangeables. Elle est une orientation de l’engagement chrétien enraciné dans le désir personnel d’avancer vers Dieu. Elle suppose de la part du chrétien une unité personnelle profonde qui ne compartimente pas les différents aspects de sa vie. Au fond elle suppose des habitus, c'est-à-dire d’acquérir des dispositions ordinaires et quotidiennes à choisir le bien. C’est pourquoi si la doctrine sociale peut donner une forme à l’action du chrétien engagé, l’âme qui animera cette forme ne peut être que la profondeur de la vie spirituelle. Autrement dit, la doctrine sociale, pour ne pas rester lettre morte ou bel humanisme, doit s’enraciner dans une vie spirituelle de laquelle jaillira l’agir social. Nous savons bien que vie spirituelle et vie quotidienne sont intimement liées, aussi, la doctrine sociale, par les cadres de vie qu’elle propose au quotidien, constitue une aide précieuse. Elle peut, mutatis mutandis, s’apparenter, pour le laïc dans le monde, à une règle de vie comparable à celle du religieux dans son couvent.
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