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Blog mis à jour: 26/01/2010 9:13




Cyril Brun

 

 

Auteur de, Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.

http://www.editionstempora.fr/

 

 



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24/04/2008 16:39
La prière 4  -1 commentaire

 

Pour conclure, je voudrais résumer ces quelques considérations en prenant comme base l’intercession. Avant tout autre chose, il faut considérer que l’efficacité de la prière tient dans l’amour que je mets à faire cette prière.  Dans la prière ce n’est évidemment pas moi qui agis directement pour la personne, mais je demande à Dieu de faire quelque chose pour une personne, ou une situation. Je prie du reste pour une situation que je ne peux dénouer seul et qui nécessite l’intervention divine, mais ma prière est ma part dans le dénouement de la situation ; de l’intensité de ma prière dépendra donc ma part dans le dénouement. N’oublions pas que nous sommes coopérateurs de Dieu. Dieu a choisi de vouloir nous associer à son œuvre de salut, car notre prière d’intercession ne peut porter que sur le salut. Ne nous attendons pas à être exaucé si notre demande est contraire au plan de Dieu. Or le plan de Dieu est que chaque homme soit uni à lui. Aussi, même si nous demandons des choses bonnes en elles-mêmes, elles ne nous seront accordées que si elles nous permettent d’avancer vers Dieu. Voilà pourquoi toutes nos demandes ne sont pas systématiquement exaucées. Une sucrerie n’est pas en soi une chose mauvaise, mais si l’enfant est diabétique, il serait mal venu que les parents accèdent à sa demande ; il en va de même pour nos demandes auprès de Dieu. C’est pour cette raison que la meilleure des prières doit être purifiée par deux demandes du Notre Père ‘Que ta volonté soit faite’ et ‘Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour’. Dans nos détresses et dans celles de ceux pour qui nous prions, nous ne sommes pas forcément clairvoyants. Il nous faut d’abord demander à Dieu le discernement, puis l’aide pour accepter de recevoir selon sa volonté. Cela suppose d’abord notre confiance en lui.

En demandant à Dieu de donner, à nous comme à ceux pour qui nous prions, que la volonté de Dieu soit faite, nous sommes sûrs de demander des choses bonnes et donc d’être exaucés. Ne nous préoccupons pas de connaître le vrai besoin de la personne, sauf si nous devions être amenés à lui procurer directement ce qu’il lui faut ; au contraire confions à Dieu cette charge qui nous dépasse. Notre prière est donc un appel à Dieu pour qu’il se tourne vers ceux que nous lui recommandons.

Cela voudrait-il dire que Dieu ne s’occupe des hommes que lorsqu’il est sollicité par eux ou pour eux ? Certes pas ! Mais Dieu nous a fait solidaires et responsables les uns des autres. Nous sommes responsables les uns des autres parce que nous sommes à l’image de Dieu et à ce titre l’amour, et donc l’attention aux autres, fait partie de nous-mêmes. Nous sommes responsables également parce que nous nous sommes unis au Christ sauveur et que, comme dit saint Paul, j’achève dans ma chair ce qu’il manque à la croix du Christ. Non pas que la croix soit inefficace par elle-même, mais nous sommes le corps du Christ et à ce titre nous avons notre part à prendre dans le salut. Aussi, Dieu nous confie-t-il les uns aux autres et tout en prenant soin de chaque homme, entoure d’une attention particulière ceux qui lui sont recommandés. En fait, c’est notre recommandation qu’il transforme en grâce. Car notre recommandation n’est pas une simple sonnette d’alarme pour éveiller l’attention de Dieu, elle est notre participation active que Dieu laisse à notre liberté. Aussi, plus ma recommandation sera insistante, plus elle sera porteuse de grâce.

La question qui se pose alors est : « Quelle forme doit prendre cette recommandation ? » Car il est évident que le simple fait de dire à la va vite : « Seigneur je vous confie untel » est une fort légère participation que je daigne donner entre deux autres activités. Pour faire court, l’unique forme de participation est l’amour. Ce ne sont pas les œuvres accumulées qui rendront efficace la prière, mais l’intensité amoureuse de mon acte. Comment cela se peut-il ? Dieu créa par amour. Seul l’amour est créateur. Aussi, à chaque fois que je pose un acte d’amour, je participe à l’action créatrice de Dieu. Dieu utilise alors ce bien créé pour le redéployer aux hommes ; donc, plus je mettrai d’amour dans mes actes, plus ma recommandation sera porteuse de fruits. Voila pourquoi sainte Thérèse de Lisieux affirmait que l’on pouvait sauver le monde en ramassant une aiguille, pourvu que ce geste ordinaire et anodin soit fait avec le plus pur amour. Disons au passage que c’est parce que l’acte de sacrifice du Christ sur la croix était un acte d’amour pur qu’il était salvifique ; c’est pour cela aussi que de leur vivant les saints pouvaient obtenir des miracles. Leur prière était un acte d’amour. Il faut donc que notre prière, ou notre sacrifice, soit d’abord un acte d’amour. Plus cet acte sera pur, c'est-à-dire gratuit, désintéressé et charitable, plus ma part et l’efficacité de mon intercession seront grandes. Mais ne nous y trompons pas, c’est Dieu qui agit, car cet acte d’amour, je le lui donne et c’est lui qui le transforme en grâce. Il n’y a rien de magique ni de dû. Aussi il n’est pas tant nécessaire d’accumuler des actions héroïques et des prières sans fin que de faire de petites choses avec un grand amour. Pour bien prier il faut d’abord bien aimer ; il faut exciter son amour, le faire grandir et le désintéresser. Il prendra alors toute son efficacité.

C’est pourquoi je comparerai la prière d’intercession à un bouquet. Si nous sommes ordinairement tournés vers Dieu, c’est qu’en nous déjà il y a de l’amour et cet amour est déjà porteur de grâce, même si je ne fais que confier distraitement une intention, car elle repose sur un terreau d’amour. Il est évident que plus ce terreau sera amoureux, plus il sera en soi porteur de fruit et plus mes actions quotidiennes seront porteuses, par elles-mêmes, de fruit. Mais sur ce terreau, je peux y planter des fleurs diverses simplement en prenant un peu de temps pour prier, pour intercéder. Le fait de se retrancher, de choisir d’aller prier est aussi un acte d’amour qui vient se surajouter à ce terreau. Et de même, plus cet acte d’aller prier sera pur et amoureux, plus, il sera à son tour porteur de fruit. Aussi, même si je suis fatigué et que je n’arrive pas à être attentif, le fait d’être là par amour est déjà une participation amoureuse au salut. Maintenant, je peux encore aller plus loin en confectionnant moi-même le bouquet. Je prie pour telle personne et sur ce terreau rehaussé du temps pris pour la prière, je viens avec amour déposer une fleur. Plus je mettrai d’amour à prier pour cette fleur-là, plus son parfum sera transformé en grâce par Dieu.

En fin de compte, je peux intervenir à trois niveaux : tout d’abord par une disposition amoureuse ordinaire que je dois faire grandir (le terreau) ; ensuite par ce temps que je choisis de passer par amour, au salut et à l’intercession (le bouquet) ; enfin à la confection de chacune des fleurs, de sorte que le simple fait de prier est en soi porteur de fruit, mais certains jours je serai plus en forme ou plus disponible pour faire de belles fleurs. Mon acte d’amour porte donc sur ma disposition générale à aimer, la disponibilité que je mets au service d’autrui par amour et l’amour même de la personne ou de la cause pour laquelle j’intercède.

            Bien sûr nous ne savons pas aimer comme il faut et notre première prière, avant toute autre intercession, est de demander l’intervention du Saint-Esprit pour qu’il réchauffe notre cœur et nous fasse toujours aimer plus et mieux, pour qu’il purifie nos intentions et nos intercessions. Pour bien prier, pour bien servir, il faut bien aimer. Aussi, après avoir invoqué le Saint-Esprit pour qu’il réchauffe notre cœur, il ne faut pas hésiter à implorer le Christ lui-même : « Jésus doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre ». Plus notre cœur sera brûlant d’amour plus notre prière sera efficace. Que Dieu nous donne un cœur brûlant d’amour, mieux encore, que Dieu fasse de tout notre être un cœur brûlant d’amour, de sorte que chacun de nos actes soit une prière amoureuse et constitue ainsi un terreau riche et fertile.

            Ces prémices accomplies, confectionnons notre bouquet fleur après fleur. Comment les confectionner avec amour sans nous enfoncer dans une routine répétitive et mécanique ? Le mieux est de demander l’aide de grands intercesseurs. Marie est notre plus grande avocate, prenons là comme guide. Mieux encore, entrons dans sa propre prière et confions-lui la charge de nos propres intercessions : « Ô Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour ……, pauvre pécheur, maintenant et à l’heure de sa mort. » En entourant la personne du manteau de la Vierge, nous faisons davantage ressortir à notre cœur le nom même de celle que  nous confions. Ici la routine est brisée et nous rappelle à notre intention. La prière même de l’Ave est comme le cocon duquel nous entourons, par la récitation de ces mots mille fois répétés, le nom même de celui pour qui nous prions, ce qui nous laisse le temps de nous recentrer sur cette intention et de la présenter à Dieu comme le papillon sortant de sa chrysalide.

C’est ce papillon que Dieu prend et charge de ses grâces pour les répandre sur la personne pour laquelle nous prions. Il est évident que plus nous confectionnons ce papillon avec amour, plus il sera beau et digne de porter les grâces du Seigneur. Pour l’embellir encore, nous pouvons le confier aux saints patrons et à d’autres intercesseurs, comme saint Dominique qui passait ses nuits à prier pour la conversion des âmes.

« Ô Sainte Marie, Mère de Dieu, Saint Dominique, Saint François Xavier, priez pour Xavier, pauvre pécheur, maintenant et à l’heure de sa mort. »

            Invoquons Marie avec amour, aimons la cause ou la personne pour qui nous prions, soyons des amoureux toujours plus fervents de Dieu, par la grâce de l’Esprit- Saint.

 

Mais la prière la plus efficace est celle-là même par laquelle Dieu veut être prié, celle que nous a laissée le Christ, le Pater. Je ne donnerai pas un commentaire de cette prière, d’autres, et des grands, l’ont fait mieux que ce que je pourrais effleurer. Que voulons-nous au fond, sinon le bonheur de celui pour lequel nous prions ? Alors tout est dit !

 

            Notre Père qui êtes aux cieux que votre nom soit sanctifié (honoré et aimé) par Pierre, mais aussi en lui et pour lui.

            Que votre règne vienne (que votre vie amoureuse avec lui) en lui, par lui et pour lui. (Qu’il l’inonde, qu’il en soit rayonnant pour les autres, qu’il en vive)

            Que votre volonté (l’application amoureuse de vos commandements qui conduisent à l’amour et à la liberté) soit faite en lui, par lui et pour lui, sur la terre comme au ciel.

            Donnez-lui aujourd’hui son pain quotidien (ce dont il a besoin pour être heureux, libre et s’accomplir, pour vous aimer).

            Pardonnez-lui ses offenses.

            Qu’il pardonne aussi à ceux qui l’ont offensé. (Pardonner n’est pas toujours facile, Seigneur !  Donnez lui cette force du pardon).

            Ne le laisser pas succomber à la tentation (soyez son soutien, augmentez en lui son amour de vous pour qu’il vous choisisse toujours plus).

            Délivrez-le du mal (de ce qui l’enchaîne, l’entrave et l’avilit. Faites-en un homme libre et digne).

 

            Ce n’est qu’une suggestion de prière d’intercession. Il faut laisser l’Esprit- Saint nous guider vers ce qui nous permettra de mettre le plus d’amour. Il n’est pas tant besoin de beaucoup prier, mais de beaucoup aimer. Il n’est pas utile de multiplier les heures de prières, mais d’accroître l’intensité amoureuse que l’on y consacre. C’est pourquoi, poser des actes amoureux dans sa journée en faveur de telle intercession est sans doute une fleur encore plus belle à déposer sur le bouquet.

 

Pour être tout à fait honnête, en ayant dit ces quelques mots sur la prière, je n’en ai finalement pas dit grand-chose. Le meilleur résumé me paraît cette triple citation de l’introduction à méditer : ‘Élévation de l’âme vers Dieu’ ; ‘Une douce amitié entre un père et son fils’ ; ‘une nourriture de l’âme’. L’oraison est profondément un cœur à cœur amoureux dans lequel l’âme ne fait plus qu’un avec l’objet de son désir. Pour mieux comprendre cette union de l’âme et du désir, il conviendrait d’entrer davantage dans l’amour. Mais il est vrai que le plus sûr chemin de l’amour est l’oraison. Allez à l’oraison et laissez-vous faire par Dieu. Il est le maître de l’oraison. Lui vous enseignera. Ces subtilités de l’amour tendent malheureusement à m’échapper. J’aimerais parfois avoir moins de pudeur pour mieux en parler. Je préfère laisser le mot de la fin à l’un des hérauts de la prière :

 « Toute âme, même chargée de péchés […] en dépit de sa damnation et de son désespoir, peut encore trouver en elle-même les raisons, non seulement d’aspirer aux noces du Verbe, pourvu qu’elle ne craigne pas de conclure un traité d’alliance avec Dieu et de se placer avec le roi des anges sous le joug de l’amour. Elle peut se permettre toutes les audaces envers celui dont elle est l’image glorieuse et dont elle porte noblement la ressemblance. […] L’époux n’est pas seulement un amant, Il est l’amour. » (S. Bernard, Cant., sermon 83)

 

 

 

           

 

    

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

Dans la bibliographie qui suit, m’est avis qu’il n’est pas nécessaire de passer par les trois premiers ouvrages qui n’iront pas vraiment au-delà des quelques lignes qui précèdent. Après cette imparfaite introduction, il vaut mieux se lancer directement dans les bras des ‘experts’.

 

Fr. Charmot, s.j., L’oraison, échange d’amour.

B.Bro, Apprendre à prier.

Un moine, L’ermitage.

Frère Vesco, o.p., Conférence sur les psaumes.

L’oraison en quelques mots, Cahiers de Montligeon, Mai-juin 2002.

Saint Alphonse de Ligori, Le grand moyen de la prière.

Sainte Catherine de Sienne, Dialogues





24/04/2008 16:38
La prière 3  0 commentaire

Si le Père et le Fils sont un, l’oraison est aussi un échange d’amour avec le Fils. Or, nous sommes le corps du Christ. Le Christ est tellement uni à son corps mystique qu’il est notre oraison même. Il n’y a pas de véritable oraison en nous qui ne soit l’oraison du Fils. Nous prions par Lui, avec Lui et en Lui ; nous sommes faits ce qu’Il est lui-même, enfant du Père par l’onction de l’Esprit : « Nous avons été faits le Christ » dit saint Augustin.

Per Ipsum : La grâce du Christ est la source à laquelle toute âme puise sans jamais l’amoindrir : « Le Christ Jésus, telle une vigne à ses sarments, verse la sève, infuse sans cesse aux justes une vertu qui prépare, accompagne et suit les bonnes œuvres et de qui elles tirent valeur et mérite aux yeux de Dieu. » (Concile de Trente).

 In Ipso : Nous sommes plongés dans le Christ, le Christ est en nous et nous sommes en Lui. « Vous êtes tous fils de Dieu dans le Christ Jésus, par la foi […] vous avez revêtu le Christ ; vous n’êtes tous qu’une personne dans le Christ. » (Gal 3, 16-21) C’est ce que l’on appelle le Christ Total.

« Nous avons été faits concorporels dans le Christ, nourris d’une même chair et unifiés par le sceau d’un même Esprit ; et comme le Christ est indivisible, nous sommes tous un en Lui, suivant le corps et suivant l’Esprit. » (Saint Cyrille de Jérusalem). Ceci n’étant accompli en perfection que dès lors que l’âme unie à son époux devient épouse et donc ne fait plus qu’un avec lui. « Le Christ, avec toute son Église, soit celle qui travaille sur la terre, soit celle qui règne déjà au ciel, est une seule personne. Et comme il n’y a qu’une âme pour vivifier les divers membres d’un même corps, ainsi, l’unique Esprit Saint vivifie et éclaire l’Église entière. » (S. Grégoire le Grand). Aussi, comme Fils, Jésus est-il toujours totalement tourné vers le Père. Tous les aspects de la prière humaine sont donc en lui : action de grâce adoration, louange, intercession, obéissance, sacrifice. Car la prière c’est bel et bien tout cela. Dans cet échange d’amour, qu’est l’oraison, le Christ agit non seulement comme le Père qui est la cause de tous les biens, mais avec le Père, comme la personne par la quelle et dans la quelle nous prions. Il s’unit à nous de telle façon que ce n’est pas seulement nous qui prions, mais le Christ Lui-même en nous.

In Ipso, cum Ipso.  Avec Lui et en Lui, nous cessons d’être livrés à nos propres ressources, nous empruntons tout ce qui fait la valeur de notre oraison et notre misère devient une enveloppe vide qui contient un or précieux, un encens et une myrrhe d’un prix quasiment infini. « Dieu ne pouvait pas faire aux hommes un plus grand don que de leur donner comme tête son Verbe par lequel il a fait toutes choses et de les rattacher à cette tête comme des membres. Ainsi, le Verbe devient-il Fils de Dieu et Fils de l’homme, un seul Dieu avec son Père, un seul homme avec les hommes. Quand donc nous présentons à Dieu nos supplications, ne nous séparons pas du Fils ; quand prie le corps du Fils qu’il ne se sépare pas de la tête (…) Il prie pour nous comme notre prêtre ; il prie en nous comme notre tête, il prie par nous comme notre Dieu. »( S. Augustin) Voilà pourquoi, la Messe est la prière du Christ  L’oraison se révèle finalement un entretien du Fils de Dieu en nous avec le Père. Si nous voulons faire une bonne oraison, il nous faut alors louer Dieu par et avec le Fils. L’oraison consiste donc à faire prier le Christ en nous, parler et vivre le Christ en nous et à recevoir son Esprit d’une façon intense. Comme chrétiens, nous portons les intérêts de la Chrétienté avec Jésus et nous en traitons avec le Père au moment de l’oraison. Aussi pouvons nous affiner notre définition : l’oraison est une invitation d’amour du Père à traiter avec Lui des intérêts du Christ.

 

            C’est enfin par la mission du Saint-Esprit que le Père et le Fils se donnent et sont donnés, c’est par elle qu’Ils habitent en nous. Le don que nous fait Dieu est l’Amour c’est à dire le Saint-Esprit. Le Père et le Fils nous aiment comme ils s’aiment eux-mêmes par le Saint-Esprit.  L’oraison est donc tout d’abord une grâce due à l’initiative gratuite du Père et du Fils qui descendent jusqu’à nous pour nous donner leur amour. Mais ce don n’est pas seulement un acte ou une source, c’est une personne, personne égale aux deux autres et inséparables d’elles. Cette personne, le Saint-Esprit, est donc le principe de notre unité avec Dieu, il agit comme un lien ; mais c’est beaucoup plus encore puisque Dieu, Père, Fils et Esprit, demeure en nous et nous en Dieu : c’est une communion. « Pour exprimer la tendresse réciproque du Verbe et de l’âme, on n’a pas trouvé de noms plus doux que ceux d’époux et d’épouse ; car entre eux tout est commun ; chacun ne possède rien en propre qui ne soit aussi à l’autre. » (S. Bernard, Cant. Serm VII) Dans l’oraison à laquelle le Père nous invite, le Verbe vient à nous comme l’époux de notre âme avec l’amour du Saint-Esprit, prêt à nous faire participer à la plénitude de sa divinité. « De là vient que l’état de ces âmes est semblable à celui du bois qui est toujours assailli par le feu ; les actes de cette âme sont la flamme qui procède du feu d’amour, laquelle sort avec d’autant plus de véhémence que le feu de l’union est véhément, car en cette flamme les actes de la volonté, ravie et absorbée en la flamme du Saint-Esprit, s’unissent et montent à Dieu. […] Et ainsi, en cet état, l’âme ne peut exercer d’acte. C’est le Saint-Esprit qui les faits tous et y meut l’âme. »( S. Jean de La Croix,  Vive flamme d’amour, Str 1,1). L’âme est ainsi élevée à une opération de Dieu en Dieu.

 

           

Le chrétien n’est pas quelqu’un qui cherche ; il sait que Dieu l’a trouvé. Dès que nous osons enfin croire que nous sommes saisis par Dieu, la vie devient autre ; une nouvelle assurance s’établit en nous, accompagnée de paix et de joie. La prière devient alors l’affaire de Dieu. Nous ne cherchons plus à tendre vers Dieu puisque nous l’avons déjà atteint. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. » (S. Augustin). Nous nous reposons dans le but, c’est la jouissance; même dans mes distractions, si c’est Dieu qui m’a saisi, je demeure avec Lui. Soyons donc assurés d’une chose, si nous ne sommes pas épris de Dieu, nous ne saurons jamais prier et apprendre à prier ne serait qu’une mécanique vide : il faut d’abord aimer, et aimer un époux et un père.

            L’exemple de la prière par excellence demeure le ‘Notre Père’. Aussi, pour avoir une idée du contenu de la prière, regardons le contenu du Pater. D’une manière générale regardons le Christ prier. Il commence toujours par une invocation au Père. Car le destinataire ultime de notre prière est bel et bien le Père. Le but que nous devons rechercher dans la prière c’est le royaume, la face de Dieu. Nous avons dans et par notre prière à construire le royaume pour nous et pour les autres. Aussi, comme les psaumes nous l’ont révélé, la prière comprend une part de louange, une part d’action de grâce, une part de supplication pour nous et pour les autres et enfin une demande de pardon. Comme le Christ, comme le psalmiste, notre prière doit animer nos activités quotidiennes et notre vie ordinaire, dans sa totalité doit être prière. Aussi, parfois, la meilleure façon de faire notre prière peut être d’ouvrir notre agenda et de donner existence en nous à chacun de nos actes devant Dieu. Que sera ma journée ? Sera-t-elle sous le regard de Dieu ? « Celui qui ne médite plus les vérités éternelles ne peut sans miracles vivre en parfait chrétien. » ( Marthe Robin) La prière est un grand moyen de salut : « Celui qui prie se sauve certainement, celui qui ne prie pas se damne certainement. » (S. Alphonse de Ligori) Et maintenant que nous savons que prier s’est d’abord aimer, nous comprenons le bien fondé de cette sentence apparemment sans appel. « La prière est le commencement, le progrès et le couronnement de toutes les vertus » (S. Charles Borromée)

 

            Cela étant dit, les néophytes ne semblent pas plus avancés. Or il faut bien commencer un jour et par quelque chose ! Alors, où et comment prier ? Tout ce qui favorise l’intimité dispose à l’oraison.

Il convient de créer un climat de recueillement. Lorsque la prière sera vraiment devenue un acte d’amour, ces dispositions seront secondaires, comme les roulettes du vélo devenues inutiles au cycliste aguerri.

 Le lieu peut aider : l’église, les beautés de la nature, ou tout autre disposition qui élèvent l’âme et l’apaisent.

Le temps diffère selon les états de vie. Il n’est pas demandé à un militaire de prier autant qu’un moine. Cela ne veut pas dire que sa sainteté sera moindre. La sainteté commence par le respect de son devoir d’état. Je ne serai heureux que si je suis là où Dieu m’attend. Trente minutes est cependant la bonne mesure, mais le plus important est de s’y tenir.

La fidélité est extrêmement importante. Seule elle nous permet de tenir dans les moments de doute et de difficultés. C’est un véritable contrat passé avec Dieu. Mieux vaut commencer petitement et grandir avec le temps. L’aide d’un conseiller spirituel est le gage d’une progression constante et fidèle ! Mais il n’y a pas de méthode type ni de miracle ; chaque oraison est personnelle et unique. L’essentiel est la rencontre de deux personnes. Le véritable obstacle à notre vie de prière vient d’un amour désordonné : l’amour de nous-mêmes. Qu’est-ce que je préfère à Dieu qui m’empêche d’aller prier ?

            Demeure qu’il y a dans le temps de prière une période préalable de mise en présence de Dieu. Ce moment où je sors de mes activités quotidiennes, la tête pleine de ce que je viens de faire et de ce que j’ai encore à résoudre, est un véritable sas de décompression. Ici toutes les méthodes peuvent être envisagées : changer de lieu, marcher, dire tout ou partie du chapelet, lectures bibliques ou spirituelles, invocations à la Vierge, aux saints ou à la Trinité, aide du Saint-Esprit, faire le vide … C’est un moment important qui sera décisif pour mon oraison. Il faut se rassembler intérieurement ; plus notre vie est agitée, plus le sas est important ; plus ma vie deviendra prière, plus cette étape se réduit.

Vient alors le temps de la discussion avec Dieu. Temps où je lui confie mes intentions, je prie pour moi et les autres, je prends la mesure de ce qu’Il attend de moi, je lui soumets mes problèmes etc. ; c’est la supplication psalmique qui, souvenons-nous, ouvre rapidement au temps le plus délectable de la contemplation : découvrir un peu de Dieu dans un face à face amoureux, pour cela il suffit de se laisser conduire, c’est Dieu qui se révèle à moi. Nous pouvons partir d’un support, telle manifestation de Dieu que nous méditons, mais laissons nous saisir par Dieu qui nous enseigne, qui se révèle qui se découvre qui se livre et se laisse saisir par ceux qui l’aiment. Si je sens la présence de Dieu, que je laisse mon chapelet inachevé pour goûter cette ineffable présence. Il n’est pas important d’aligner des actes de prière, puisque la prière est une rencontre intime et réelle. Alors tout naturellement notre prière s’achèvera en action de grâce, parce que l’amour vécu nous y poussera, nous retrouverons la louange et au-delà l’union intime, car la contemplation n’est que la première étape de la béatitude. La fin de l’homme n’est pas seulement de regarder Dieu, mais de s’unir à Lui et ne faire qu’un avec Lui. C’est pour cela que la prière peut être spontanée et à tout instant.

            Notons enfin que nous sommes corps et âme. Notre être tout entier est concerné par la béatitude que Dieu nous promet et dont Il nous donne un avant goût dans la prière. Il convient donc de faire participer le corps pour qu’il ne soit pas une gêne. Au demeurant, l’offrande de nos souffrances peut tenir lieu d’oraison. En outre les positions peuvent changer et traduire quelque chose qui se passe en nous. Saint Dominique avait neuf attitudes de prière. Plus le désir de l’union augmente en nous, plus notre âme tend vers Dieu au point que le corps lui-même se révèle une telle gêne que l’âme n’a plus d’autre désir que d’être soustrait à sa pesanteur pour ne plus être distrait par lui, un seul instant de cette douce délectation. Mais avant d’en arriver là, il ne faut pas se voiler les réelles difficultés. La prière n’est pas un moment facile. C’est un temps de combat. Combat pour y aller, combat pour y demeurer, combat pour rester en présence de Dieu. Cela demande souvent une vraie forme physique. La fidélité prend dès lors toute son importance. J’y vais parce que Dieu m’attend. J’y vais parce que je l’aime. Même dans la sécheresse il faut y aller. C’est de toute façon du temps pour Dieu et Lui est présent. Même si je ne sens rien, il est là. Mais son désir est que je vienne à lui pour lui et non pour en retirer une consolation. Les différentes méthodes ne doivent pas alors devenir le moyen de passer le temps, de meubler ! Il n’y a pas de prière sans silence. N’ayons pas peur de ce silence. Nous avons mille raisons d’arrêter de prier, mais une de continuer : le commandement et l’exemple du Christ. L’amour. « La fidélité à l’oraison requiert un courage plus grand que celui du soldat au combat. » (Sainte Thérèse d’Avila) Jésus ne fait pas une prière, mais est en prière. « Il faut se souvenir de Dieu plus souvent que l’on respire. » (S. Grégoire de Nazianze)

Dans les difficultés nous pouvons identifier deux types de cause, pour faire court. Les causes volontaires d’abord : acceptation des distractions, absence de préparation, dissipation de la vie, immortification des sens (je me laisse guider par eux) ; et les causes involontaires : instabilité des puissances de l’âme (orgueil..) et le démon.

 

 





11/04/2008 8:25
la prière 2/ Les psaumes suite  0 commentaire

 

 

            Avant d’appliquer la prière psalmique à la prière chrétienne, entrons plus avant dans l’étude du contenu et de la forme des psaumes. C’est de soi une large explication de la prière. Il y quatre genres bien distincts dans les psaumes. Vous n’êtes pas sans savoir que les psaumes sont la prière du Christ et de l’Église, que les psaumes ce sont les mots mêmes de Dieu pour prier Dieu. Il est très instructif d’étudier les psaumes, pour connaître ce qu’est la prière. Alors en voici une rapide ébauche.

Distinguons l’hymne pour commencer. D’abord chant de victoire puis chant liturgique, l’hymne se structure en trois parties : l’invitatoire ; l’exposé des motifs de la louange ; une conclusion. L’invitatoire est la caractéristique de l’hymne, c’est une exhortation à la louange. L’objet de la louange est Yahvé ou son nom. L’invitatoire suppose un auditoire et donc une dimension communautaire de la louange. C’est le sentiment d’admiration qui pousse à exhorter à la louange.  La conclusion va souvent reprendre un des thèmes de l’hymne et lui donner une dimension d’éternité.

L’hymne correspond au besoin le plus profond de toute religion : adorer dans la poussière celui qui est au dessus de tout. La perspective de l’hymne est théocentrique. Elle parle de Dieu à Dieu. Les hymnes babyloniennes ou égyptiennes comportent toujours une supplication qui transforme l’hymne en demande de faveur ce qui n’est pas le cas de l’hymne hébraïque. En Israël, la louange est gratuite. Dieu est loué pour sa beauté ou la beauté de ses actes. La louange divine est considérée comme l’attitude humaine la plus commune. Le vivant, dans la Bible, est celui qui loue. Les morts ne louent pas Dieu (voir Ps 115,17-18). Le Dieu loué est grand, transcendant ; or cette transcendance est indicible, d’où le recours au langage poétique[1] de la mythologie. Dieu n’est pas décrit, ce que l’on célèbre, c’est son dynamisme et sa Puissance. C’est le Dieu vivant qui s’oppose aux idoles mortes et, à ce titre, il intervient dans l’histoire. Aussi, la louange est-elle commémorative : Dieu est loué pour ses interventions plus que pour ce qu’il est ; mais la louange est une confession de foi admirative dans l’action de Dieu et non une action de grâce. La louange inclut l’action de grâce, mais la déborde largement. Pour le remerciement, il suffit de deux personnes, le bienfaiteur et le bénéficiaire, tandis que pour la louange, il faut un auditoire, tant pour louer que pour témoigner des bienfaits. Israël ne remercie jamais ni Dieu, ni les hommes ; la bénédiction tient la place du remerciement. Quand Dieu bénit, il ne s’agit pas d’un remerciement, mais d’un don par lequel Dieu communique sa vie. Quand l’homme bénit Dieu, il reconnaît que Dieu est source de tout. Quand l’homme bénit son prochain, il sert de canal aux bénédictions de Dieu qu’il appelle sur autrui ; ce qui est autrement plus fort que de remercier, car en remerciant je n’apporte rien, en bénissant je donne Dieu lui-même.

            Les deux événements les plus fréquemment loués sont l’Exode et l’Exil. L’Exode est en effet la première intervention de Dieu dans l’histoire d’Israël. Israël n’est né que parce que libéré de l’esclavage. Aussi cette libération est-elle l’événement type d’Israël : tout est lu et vu à cette image. La Création est vue comme un exode au niveau de l’univers. Si nous reprenons la Genèse, c’est par un combat que Dieu crée le monde en séparant les eaux. C’est déjà une libération du chaos. Dans une théologie plus avancée, les chrétiens y verront une libération du néant. Pour les juifs, savoir que Dieu a libéré son peuple et créé l’univers est sécurisant, car il a pouvoir sur lui. En Mésopotamie, à la même époque, le jour de l’an est conçu comme un jour déterminant pour l’année entière car dans un combat les dieux bons ou mauvais vont décider de ce que sera l’année. D’où une insécurité permanente qui domine dans la littérature angoissée et inquiète de Babylone.

Mais Dieu est aussi proche de l’homme, il prend intérêt pour chacun. Cette humanité des psaumes est propre à Israël. Il est aussi beau pour Dieu de créer l’univers que de soutenir un faible. Finalement, l’unique originalité biblique dans le Proche Orient ancien est que Dieu intervient dans l’histoire et fait alliance. L’histoire, et c’est capital, se fait à deux ! C’est LA clef de lecture de la Bible. Dieu intervient et intervient en libérateur pour faire alliance avec son peuple. Au demeurant, les verbes sont tous au présent car Dieu intervient en permanence.

Nous retiendrons donc que l’état normal de l’homme c’est la louange. Lorsqu’il sort de la louange c’est que quelque chose n’est plus à sa place et alors, il supplie. La supplication comprend généralement six parties. Un cri d’appel vers Dieu ; l’exposé de la situation ; une protestation de confiance ; une demande d’intervention ; les motifs qui justifient d’être entendus et une action de grâce. Le cri d’appel est lancé vers Dieu à l’impératif : « Prends pitié de moi ; viens à mon secours… » Ils introduisent l’exposé de la situation. Ce dont se plaint le psalmiste c’est d’une situation dénaturée qui lui a fait perdre l’état normal de louange dans lequel il se tenait jusque là. Il se plaint de ne pas avoir ce qui lui est nécessaire pour vivre auprès de Dieu, d’où une protestation de confiance qui est souvent un appel au passé. Dieu est déjà intervenu, il n’y a pas de raison qu’il laisse son enfant abandonné. Vient alors la demande d’action, mais la demande a pour objet fondamental Dieu Lui-même. Le psalmiste ne dit pas à Dieu comment il veut être comblé ou exaucé, il lui demande un retour à la normale qui lui permettra d’être heureux, à savoir louer Dieu en paix ; puis l’action de grâce vient conclure toute supplication. Le mouvement spirituel du psalmiste est riche d’enseignement. Il se trouve dans un état normal et habituel de louange, de communion intime avec Dieu, mais quelque chose (qui peut être son péché) lui fait perdre cette intimité et donc son bonheur. Il quitte alors la louange pour demander à Dieu de lui donner ce qu’il lui faut pour retourner à la louange. Confiant d’être exaucé, il retourne à la louange par l’action de grâce. Les supplications qui représentent tout de même un tiers des psaumes ne sont pas des demandes au sens où elles ne demandent jamais rien d’explicite. Le psalmiste se contente d’exposer sa détresse et, confiant dans la bonté de Dieu à son égard, il laisse Dieu libre d’agir à sa guise. Lorsque nous formulons une demande, nous sommes plutôt enclins à exposer le problème et à choisir nous- mêmes la solution (contre un cierge de préférence !). Or dans les psaumes, la partie la plus détaillée n’est pas la demande, mais l’exposé de la situation. Il y a une dimension d’abandon et de confiance en la volonté divine que la demande ne déploie pas.

Comparativement, dans les complaintes babyloniennes le psalmiste se livre souvent à un long monologue désespéré, tandis que le psalmiste biblique dialogue avec Dieu. (‘Quand je crie tu réponds’). Le vrai problème c’est justement quand Dieu ne répond plus. D’où l’unique question réellement angoissante : pourquoi ? Que se passe-t-il ? Le silence de Dieu n’est pas habituel. La mort c’est Dieu qui n’intervient plus. D’où l’angoisse fondamentale de la rétribution. La maladie qui ouvre à la mort est un silence de Dieu, une conséquence du péché (comme à Babylone). Comment le juste peut-il mourir alors ? Comment le juste peut-il être soumis aux ennemis ? Comment le juste peut-il souffrir ? Ce sont là les trois objets de la supplication qui au fond se résume en une seule, ne pas être abandonné de Dieu. Et c’est une exigence de justice. Comment Dieu peut-il abandonner quelqu’un qui l’aime ? Aussi, le psalmiste qui vit ces douleurs se définit-il comme un pauvre humilié, mais ce qui est magnifique dans ce cri de détresse, c’est sa finale en action de grâce. N’est-ce pas l’attitude du Christ sur la croix qui fait l’expérience de l’abandon et de la souffrance ? « Père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce cri n’est autre que celui que le psalmiste lance dans le psaume 22 et qui se déploie en supplication « sauve moi de la gueule du lion » (Ps 22,22), mais qui se termine en magnifique louange d’espérance :            « “J'annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai : Vous qui craignez Yahvé, louez-le, toute la race de Jacob, glorifiez-le, redoutez-le, toute la race d'Israël.” Car il n'a point méprisé, ni dédaigné la pauvreté du pauvre, ni caché de lui sa face, mais, invoqué par lui, il écouta. De toi vient ma louange dans la grande assemblée, j'accomplirai mes vœux devant ceux qui le craignent. Les pauvres mangeront et seront rassasiés. Ils loueront Yahvé, ceux qui le cherchent : “que vive votre cœur à jamais !” Tous les lointains de la terre se souviendront et reviendront vers Yahvé ; toutes les familles des nations se prosterneront devant lui. À Yahvé la royauté, au maître des nations ! Oui, devant lui seul se prosterneront tous les puissants de la terre. » Ps. 22,23-30

Les supplications ont d’abord été nationales face aux épreuves, puis elles sont devenues plus individuelles dans la détresse personnelle. D’ailleurs, le psalmiste passe indifféremment du ‘je’ au ‘nous’. La dimension de solidarité est essentielle.

La louange et la supplication sont donc les deux attitudes fondamentales du psalmiste et de ce fait du chrétien, mais, redisons-le, la louange est la situation normale. Elle se distingue de l’action de grâce qu’elle n’exclut pas. Tout comme la supplication interrompt la louange pour demander une aide afin de pouvoir retourner à la louange, l’action de grâce retrouve le chemin de la louange.

 

À côté de ces psaumes, se trouvent les psaumes dits de confiance. Ils se situent entre la supplication et l’action de grâce où l’on retrouve des manifestations de la confiance, mais il existe des psaumes dont l’objet est d’exprimer la confiance en Dieu forteresse, refuge, héritage… Ici, le psalmiste entre dans le mystère même de Dieu. Ce n’est plus son action qui est centrale, mais Dieu lui-même dans sa relation avec le psalmiste. C’est ici que surgit l’espérance d’une communion éternelle que la mort n’interrompra pas (voir ps. 16 ; 49 ;  73). Dans l’Ancien Testament, trois voies nous conduisent peu à peu à la résurrection : la voie mystique qui expérimente la confiance comme le psaume 16 ; le martyre qui prend toute sa dimension au IIe siècle avec la persécution d’Antiochus Épiphane. Comment concevoir que Dieu abandonne, ne récompense pas ceux qui meurent pour lui ? La résurrection est précisément cette récompense ; et enfin, la sagesse issue des Grecs d’Alexandrie qui introduit l’immortalité et l’incorruptibilité.

Enfin, pour être complet, il me faut évoquer en passant la quatrième catégorie que sont les psaumes didactiques. Le but principal de ces psaumes est l’enseignement et la contemplation. Ils répondent aux questions qui se posent devant l’expérience concrète de la vie, avec le problème de la rétribution, de la Loi et de la crainte de Dieu. Fondamentalement, il y a deux voies : celle du juste et celle de l’impie, d’où la question de la rétribution, du bonheur et de la souffrance, et de la fragilité humaine. Le juste est nécessairement récompensé et l’impie puni (ps. 34), mais la vie nous montre que ce n’est pas toujours le cas (ps. 73). Car le bonheur que donne Dieu n’est pas terrestre, c’est Dieu lui-même (ps. 17,13).

 

            Fort de tout cela qu’est-ce que l’oraison ?

Comme les psaumes nous y invitent, il faut d’abord et avant tout la voir comme une initiative d’amour de la Sainte Trinité à l’égard des âmes, comme une  effusion de sa miséricorde en nous, comme une sorte de prolongement de l’incarnation du Verbe dans ses membres.

L’oraison est d’abord un dialogue avec la Sainte Trinité, encore que cette expression introduise dans l’essentiel quelque chose d’accidentel : le langage humain. Voilà pourquoi il conviendrait encore mieux de dire que l’oraison est un échange d’amour entre l’homme et Dieu.  Les âmes qui désirent s’entretenir avec Dieu ne doivent se préoccuper que d’une chose : aimer ou plutôt répondre aux avances d’un Dieu qui se donne par amour. Voilà pourquoi saint François de Sales assimile l’oraison à une ‘théologie mystique’ : théologie parce qu’on n’ y parle que de Dieu ; mystique parce qu’elle tend non à la connaissance spéculative de Dieu, mais à l’amour de Dieu. Elle nous rend non pas savants, mais ‘ardents, affectionnés, amateurs de Dieu.’« La conversation y est toute secrète et il ne s’y dit rien entre Dieu et l’âme que du cœur à cœur par une communication incommunicable à tout autre qu’à ceux qui la font. »

            Pour connaître cet échange d’amour dans sa perfection totale et absolue, il n’est qu’un moyen, auquel nous ouvrent les psaumes de louange notamment : contempler cette vie infiniment amoureuse du Père et du Fils dans la Sainte Trinité. N’oublions pas, en effet, que nous sommes créés à l’image de Dieu, aussi observer Dieu nous révèle à nous-mêmes ce que nous sommes. Les trois personnes divines sont venues habiter en nous pour nous faire participer à cet amour trinitaire. Il est donc important que les âmes connaissent ce qu’elles doivent imiter et reproduire : le mystère de la vie de Dieu dont l’oraison n’est autre que le prolongement. Voilà la réalité absolue de la prière, prolonger en nous la vie divine. L’idéal de l’oraison n’est donc pas dans la multiplicité des pensées et des actes, mais dans l’union de l’âme avec Dieu, produite par l’amour. Puisque l’amour du Père et du Fils conduit à leur unité, notre oraison doit être à cette image.

 L’oraison n’est pas un acte d’amour humain excité par la beauté de Dieu, mais une participation de grâce à la communion des personnes divines. L’oraison est donc l’activité la plus humaine que nous puissions accomplir, car rien ne nous exalte plus que l’amour. C’est en même temps l’activité la plus surhumaine, car elle nous fait sortir des limites du créé et vivre de la vie même de Dieu. L’oraison est donc, par essence, un acte de charité active. C’est ainsi que la louange est comme nous l’avons vu l’état permanent de l’homme. Dès qu’elle fait oraison, l’âme vit déjà sur terre de la vie qu’elle possèdera éternellement, car la béatitude éternelle est une éternelle oraison. La seule différence est que la lumière de gloire transformera sa contemplation en vision face à face de la Sainte Trinité ; ce sera alors un éblouissement que la foi ne lui avait jamais donné.

 

            En outre, parce qu’elle est un échange d’amour avec Dieu, l’oraison est une libération de l’amour humain, une libération des profondeurs de notre être. « Toute la souveraineté et la liberté du monde, comparées à la liberté et à la souveraineté de l’esprit de Dieu ne sont que servitude profonde, angoisse et esclavage […] toutes les richesses et la gloire des créatures comparées à la richesse souveraine qui est Dieu ne sont que pauvreté absolue et misères profondes. » Saint Jean de La Croix nous permet de comprendre que cette lumière s’obscurcit dès que l’âme n’est plus en oraison et se livre de nouveau aux luttes que demande la vie quotidienne ; la lumière divine semble elle-même s’éteindre. Au contraire, si l’âme se remet en oraison, elle voit clairement que « toute la beauté des créatures comparée à la beauté infinie de Dieu n’est que souveraine laideur » (Montée du Carmel I, IV).

            C’est pour cela que dans son Dialogue avec sainte Catherine de Sienne, Dieu invite à l’oraison permanente qui, comme l’explique saint Augustin est le désir. Si j’ai en moi ce désir permanent de Dieu, alors mon âme est toujours orientée vers Lui. La prière n’est rien d’autre que cela. J’ai parlé en d’autres endroits du désir, je n’y reviens donc pas ici[2]. L’oraison est encore une libération de l’intelligence parce que l’amour fait connaître Dieu d’une façon supérieure à la science théologique. Parce que l’oraison est un échange d’amour, l’amour que l’âme reçoit de Dieu est une expérience ineffable. Dieu y fait souvent croître la lumière par l’amour. Cette connaissance  expérimentale et savoureuse de Dieu est le fruit du don de Sagesse.  « Une âme, dit saint Thomas, peut connaître par expérience qu’elle a la grâce en percevant qu’elle fait ses délices de l’action de Dieu. » L’expérience de Dieu peut nous conduire bien plus loin dans l’amour que la connaissance. La comparaison des psaumes et des traités théologiques suffirait à nous en convaincre. Et sainte Thérèse de conclure : « Le progrès de l’âme ne consiste pas à penser beaucoup, mais à aimer beaucoup » ( Les fondements, V).

            Aussi est-il important de garder à l’esprit que faire l’expérience de l’amour de Dieu, ce n’est pas toujours faire l’expérience de la consolation : « Non l’amour ne consiste pas à répandre des larmes, ni à goûter ces douceurs et ces tendresses que l’on désire ordinairement pour y trouver de la consolation. Il consiste à servir Dieu dans la justice, dans la force d’âme et dans l’humilité. Sans cela, nous semblerions toujours recevoir et ne rien donner... »(Thérèse, Vie par elle-même, XI).

            Pour nous résumer à ce moment de notre entretien, retenons cinq points fondamentaux. L’oraison n’est pas seulement ni premièrement humaine, elle vient de Dieu. Elle n’est ni pensée ni spéculation. Elle n’est ni consolation ni émotion. Elle n’est pas effort de la volonté, exercice ascétique ni vertu. Tout cela peut exister dans l’oraison et la faciliter, mais ce n’est pas l’oraison. L’oraison est fondamentalement amour réciproque.

            Si l’oraison est une relation d’amour, alors l’oraison est une participation de foi à la vie trinitaire qui habite en nous. C’est une participation consciente et voulue à la vie trinitaire sous forme non seulement de grâce, mais aussi d’échange d’amour. Nous le savons, le Père nous a aimés le premier. Nous sommes donc appelés par le Père à l’oraison et à nous entretenir avec Lui. L’oraison est une invitation du Père, rendez-vous qui nous est donné fréquemment par les inspirations de l’Esprit. Les âmes dociles au Saint-Esprit ne peuvent pas se passer d’entretien avec Dieu parce qu’elles s’y sentent attirées et parfois d’une façon irrésistible. Sainte Thérèse d’Avila et sainte Catherine de Sienne sont les chantres de cet attrait irrésistible. Aussi, lorsque par notre faute, nous manquons notre heure d’oraison, nous sommes infidèles à une invitation du Père. Or, ce rendez-vous est un rendez-vous d’amour. C’est par amour que Dieu nous invite et c’est pour nous témoigner son amour. « Dieu est en nous, au fond de notre âme, toujours là, nous écoutant et nous demandant de causer un peu avec Lui » dit Charles de Foucauld. Si j’aimais une épouse comme Dieu m’aime, à n’en pas douter, ce serait pour moi une intolérable déception de l’entendre dire chaque jour : « Je n’ai pas le temps de t’écouter ». Or Dieu est ainsi traité par ceux qui ne font pas oraison. Ce qui nous manque au fond, c’est de comprendre l’amour de Dieu pour nous. Nous ne savons pas recevoir de Dieu ni nous laisser aimer par Lui. Or notre sainteté et notre action dépendent surtout de ce que nous recevons du Père. C’est ici que prend toute sa dimension la nécessaire connaissance de soi et de Dieu, à laquelle nous invitent les psaumes[3]. Pour aimer Dieu en vérité, il faut le connaître, donc le fréquenter et se connaître soi-même dans notre vérité vis-à-vis de lui.  Finalement et pour faire court, cette invitation est une invitation à nous entretenir avec le Père comme des fils. Or cette filiation nous divinise, ce n’est pas une simple adoption. Dès lors, celui qui agit comme fils fait oraison et devient un saint. Car c’est en étant épouse du fils que, ne faisant plus qu’un avec Lui, je peux devenir fils à mon tour. Fondamentalement, l’oraison est une union amoureuse au Christ et par lui au Père.



[1] Voir P. Schoekel sj., La poésie des psaumes.

 Saint Jean de La Croix est un des premiers à avoir compris la poésie des psaumes. Le rythme, intraduisible, est très important dans les psaumes hébreux. Il est binaire ou ternaire, ou irrégulier (ce qui traduit l’émotion). Les sonorités tout aussi intraduisibles nous font entrer dans un sens. Ainsi le ‘i’ est la voyelle du cri, tandis que le ‘o’ est la voyelle de majesté. Demeurent les parallélismes par lesquels chaque ligne est divisée en deux par pensées répétitives, sous forme de juxtaposition de d’affirmation, l’hébreu ne connaissant pas les mots de liaison.

 

[2] Voir Cyril Brun, Le serviteur.

[3] Id., L’humilité, l’orgueil.





04/04/2008 13:09
LA PRIÈRE 1 Les psaumes  0 commentaire

 

 

 

 

 

            On a dit bien des choses sur la prière, on en parle souvent, tous les fidèles sont convaincus de son utilité, mais qui sait vraiment prier ? Pour certains, prier est réservé à une élite monastique, pour d’autres, prier se limite à demander. Beaucoup en définitive ne savent pas prier et plus nombreux encore sont ceux qui ne savent pas ce qu’est la prière.

‘Élévation de l’âme vers Dieu’ selon saint Thomas d’Aquin ;

‘Une douce amitié entre un père et son fils’ pour le curé d’Ars ;

‘Une nourriture de l’âme’ aux dires de saint Alphonse de Ligori.

             Après l’imparfaite introduction qui va suivre, je vous engage à vous lancer directement dans les bras des experts en la matière. Ils ne sont pas si inabordables. Souvent ils font peur parce que mystiques. Alors ces quelques lignes visent à les démystifiés, en mettant sous une plume humble et sobre, ce qu’un grand nom tend à rendre inaccessible. J’espère que cette faible et confuse entrée en matière vous donnera le goût de rendre visite aux saints d’Avila, de Lisieux, de Sienne pour ne citer que les plus effrayants. Eux seuls seront à même de vous conduire au cœur même de la prière, à l’union mystique et amoureuse qui est la fin de tout homme.

 

            Pour entrer plus avant dans la compréhension de ce que peut être la prière, je vous invite à prendre le chemin des psaumes[1]. Les psaumes, en effet,  nous ouvrent à une vie, une atmosphère de prière. Trois obstacles semblent cependant entraver la prière psalmique. En premier lieu, le contexte culturel. Tout d’abord, les psaumes ‘c’est de l’hébreu’ ! Outre les évidents problèmes de traduction – car avec une langue passe toute une culture – la culture hébraïque et le monde sémitique en général nous sont aujourd’hui totalement étrangers et la conception du monde d’alors est fort différente de celle que nous pouvons avoir de nos jours, ainsi la cosmologie du ps. 104 peut-elle, à bon  droit, nous apparaître tout à fait archaïque. En outre, les psaumes regorgent d’allusions au culte liturgique de Jérusalem qui nous échappent aujourd’hui, ainsi, par exemple, la purification avec l’hysope est-elle d’abord un rite liturgique ; introduire cette demande dans un psaume nous renvoie au sens du rite. Ce qui est demandé est donc ce qui est demandé par le rite lui-même. Il faut également garder à l’esprit que, dans la mentalité hébraïque, la représentation de l’homme est naturellement théocentrique et nettement communautaire. Ce qui représente deux points importants de divergence avec le monde occidental qui est le nôtre. La méconnaissance de l’histoire et de la géographie bibliques nous ferme aussi une grande part de l’interprétation des psaumes. Qui est qui ? Où se situe l’action du psaume ? Autant de questions qui donnent sens à l’image symbolique qu’utilise le psalmiste pour nous donner son message théologique.

            Pour un psalmiste, en effet, l’au-delà, c’est le shéol, domaine inconnu, où les morts ont une vie diminuée dans une sorte de dépotoir ; ce ne sont plus que des ombres (réphaïm). Les bénédictions de Dieu sont très matérielles ; ce qui est compréhensible dans la mesure où les justes doivent être récompensés de leur vivant du fait de cette conception du shéol. Les nombreuses imprécations sont aussi un obstacle à la compréhension du chrétien moderne, pourtant ce ne sont pas des cris de vengeance, car celle-ci n’appartient qu’à Dieu[2], c’est une exigence de justice. Et n’oublions pas que l’Ancien Testament est un itinéraire progressif de la Révélation. S’il était parfait, ce ne serait plus l’Ancien Testament, mais LE Testament et le Christ n’aurait rien ajouté, sa venue n’aurait pas eu de portée didactique. Notons aussi que cette révélation progressive n’est autre que notre itinéraire personnel. Le chemin parcouru par le peuple juif est ce chemin que nous parcourons chaque jour à la découverte de la révélation.

Autre obstacle enfin, les psaumes sont des formules toutes faites. Pourquoi dans une prière qui se veut relation intime avec Dieu, utiliser des formules toutes faites et, qui plus est, par d’autres ? C’est oublier que les psaumes sont souvent une prière commune, pour laquelle il faut tout à la fois objectivité et uniformité. Pour entrer dans la prière des psaumes, comme du ‘Notre Père’ du reste, il faut les intérioriser, donc les revivre et tendre à harmoniser son cœur avec sa voix. Le psaume exprime une expérience que je dois dire et revivre. Il faut que ce que je dis oriente ce que je désire et que ce désir devienne prière. Nous verrons, qu’à terme, il ne faut désirer que ce que dit le psaume.

 

            En hébreu, le livre des psaumes s’appelle ‘livre des louanges[3]’. C’est d’autant plus intéressant de le noter que plus d’un tiers des psaumes sont des imprécations. En grec, c’est le Biblos psalmôn. Le terme psallein signifie ‘action de tendre puis lâcher une corde en la faisant vibrer’ ; ce qui en soi est tout un programme mystique. Il désigne ordinairement un poème accompagné par un instrument à corde pincée. Tandis que les Hébreux insistent sur la théologie, les Grecs eux insistent sur l’art et la musique. Ceci nous donne déjà une indication de l’esprit théocentrique des Hébreux. C’est pour cela que les psaumes ne sont pas mis au hasard, mais en ordre. Il s’agit bien d’un livre des psaumes, composé de cinq ouvrages, s’achevant tous par un psaume conclu par une doxologie finale (comme il se doit pour un livre de louanges).

 

Les livres 1 à 41 constituent une supplication individuelle attribuée à David.

Les livres 42 à 72 sont un ensemble de chants collectifs et nostalgiques sur Jérusalem.

Les livres 73 à 89 rassemblent une méditation sur le passé. Ce sont généralement des psaumes historiques.

Les livres 90 à 106 célèbrent le règne de Dieu.

Les livres 107 à 150 enfin sont une grande action de grâce qui s’achève par le psaume  150 qui est lui-même une doxologie.

 

Cet ordonnancement du psautier est à lui seul une invitation mystique de haut vol qui nous entraîne de la supplication à la louange. Mais notons que l’ouverture suppliante du psautier nous donne l’attitude avec laquelle il convient d’entrer. La porte d’entrée du psautier, le psaume 1 est la supplication du juste suivi dans le psaume 2 par le messie. Dans ces deux livres qui constituent l’introduction tout est déjà rassemblé de la théologie judéo-chrétienne.

Chaque psaume comporte un titre nous indiquant souvent l’auteur présumé ou attribué, parfois le lieu et l’usage du psaume (comme les psaumes 130 à 134 pour le pèlerinage à Jérusalem) et quelque fois aussi l’air sur lequel il convient de chanter ce psaume. Les psaumes dits de David sont en fait des psaumes ‘en l’honneur de David’, désormais pris comme le type du psalmiste.

Les civilisations du Proche-Orient connaissent des psaumes beaucoup plus anciens (-3000) que les psautiers d’Israël dont les plus anciennes compositions ne doivent pas remonter au-delà de 1000 av. J.-C. et les dernières entre le Ier et IIIe siècle avant notre ère[4]. Mais l’atmosphère biblique est très différente des chants du reste du Proche-Orient.

 

            Pour les chrétiens, toute prière doit être marquée par le Christ. C’est la marque, la caractéristique et la différence. Notons pour commencer que les psaumes sont, avec Isaïe, le livre le plus cité dans le Nouveau Testament. Ce qui suffirait à leur donner autorité et force[5]. Mais dès avant le Nouveau Testament, les psaumes sont un corpus de prières pour les juifs. La tradition rattache les psaumes aux grandes figures de l’Ancien Testament (comme David, Moïse, Salomon) pour marquer  que, depuis toujours, les juifs les ont utilisés[6]. Dire d’un psaume qu’il est de David, c’est dire que c’est la prière du peuple d’Israël ; du reste, vous noterez qu’il est difficile de dire si le psalmiste est ‘je’ ou ‘nous’. Le psaume est éminemment communautaire. Il y a une solidarité dans la prière nationale et collective que le Christ, juif de naissance, assumera en priant lui-même les psaumes. Mais remarquons d’emblée que cette prière n’est pas magique contrairement aux prières contemporaines païennes, où les dieux sont parfois sommés d’agir. Cette attitude n’est pas celle de l’Ancien Testament[7]. Nous y reviendrons.

À l’époque de Jésus, trois grands moments de prière se dégagent, comme nous le rappelle le psaumes 55, 18 : le soir, au matin et à midi[8]. À ces moments-là, on se tourne vers le Temple pour prier, car en fait ces trois heures correspondent aux trois sacrifices pratiqués au Temple, le matin, à midi et le soir à la fermeture du Temple, vers 15h (la 9ème  heure). Cette prière est une prière de bénédiction dite debout, nous y reviendrons. Les juifs vont donc au Temple, ou prient en union avec la prière du Temple en  se tournant vers lui. Le matin, au lever du soleil[9], en famille, il s’agit essentiellement d’une profession de foi. C’est le célèbre ‘shema Israël’ de Dt 6,4-9[10]. Enfin, il existe une prière le soir avant d’aller dormir (voir Dt 6,7). Si le Christ, né d’une famille pieuse, a été fidèle à cet usage[11], on ne le voit jamais prier au Temple[12]. Mais Jésus ne prie pas seulement aux heures liturgiques. Luc est celui qui insiste le plus sur la prière de Jésus, ainsi nous le montre-t-il priant au baptême, après les miracles ou encore avant le choix des apôtres[13] ; la prière est en fait le climat normal de la vie de Jésus. Luc nous conserve trois prières de Jésus : l’exaltation d’abord[14], Gethsémani et bien sûr la mort sur la croix. Luc est, en outre, le seul à nous transmettre le Magnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis que nous utilisons aujourd’hui respectivement à la prière du soir, du matin et aux complies.

Le Christ n’a pas inventé une prière nouvelle, ni même une forme de prière nouvelle. Le ‘Notre Père’ n’est autre que le Kaddish des juifs, dans lequel cependant la demande de pardon est absente. La nouveauté du Christ  c’est d’avoir introduit un nouveau climat de prière et donc de relation à Dieu. Quand ses apôtres lui demandent de leur apprendre à prier, ils ne lui demandent pas une nouvelle prière et lui, reprend le Kaddish, mais il l’introduit par abba. Or c’est un mot du langage enfantin et araméen et non hébreu utilisé pour la prière ; abba c’est le familier papa. Le Christ nous invite donc à entrer en familiarité avec Dieu et même à entrer dans son intimité. Saint Paul, pharisien s’il en est, ne s’y est pas trompé en reprenant lui-même ce même terme araméen. L’esprit nous fait dire abba[15]. En Mc 14, 36, le Christ à l’agonie reprend ce même mot araméen ‘papa’. C’est donc dans cet esprit filial, familier et chaleureux que nous devons prier les psaumes. Le psaume est familier au Christ qui parle et enseigne en psaume. Il s’identifie au psalmiste et lit l’annonce de son propre mystère et de sa mort.

Nous n’avons pas moins de 360 citations des psaumes, ou allusions, dans le Nouveau Testament. Désormais, les psaumes ne nous renseignent plus sur David, mais sur le Christ[16]. Le psautier nous parle du Christ qui l’accomplit. La mort et la résurrection du Christ sont la clef de lecture de l’utilisation des psaumes à l’époque des premiers chrétiens. Mais attention, les psaumes sont traduits et cités en grec à partir de la LXX[17]. Dans la liturgie des premiers chrétiens on lit le livre prophétique des psaumes. Ils ne deviendront des chants que pour faire face aux chants hérétiques qui se développeront plus tard. Aux premiers siècles trois principes guident la prière des psaumes : psalmus vox Christi ; psalmus vox ad Christum ; psalmus vox ecclesiae. Les Pères ont pratiqué une double christologisation : par le bas d’abord, car le psalmiste est identifié au Christ (le psaume est la voix du Christ) ; par le haut ensuite car le Dieu des psaumes n’est autre que le Christ (le psaume est la voix vers le Christ). Saint Augustin ouvre enfin à une lecture ecclésiale des psaumes, en développant le thème du Christ total, c'est-à-dire du Christ et de l’Église. Lorsque nous chantons le psaume, nous le chantons unis au Christ, comme chef de l’Église[18].  « Que personne en entendant les paroles de ces psaumes ne dise ce n’est pas le Christ qui les prononce. C’est le Christ qui parle et moi qui parle »dit saint Augustin ; et saint Hilaire de Poitiers  de conclure : « Le psautier est comme le corps du Christ par lequel le Saint-Esprit parle et chante».



[1] L’étude qui suit est inspirée des conférences du Fr. Vesco o.p.

[2] Le verbe Nâquan, venger a toujours Dieu pour sujet dans les psaumes.

[3] Hallal = louer ; Hallelu-ia = louer Yavhé.

[4] Il est impossible de dater les psaumes, sauf le ps. 137 qui doit se situer après l’Exil et le ps. 55 car il utilise le calendrier post exilique.

[5] Isaïe et les psaumes sont également les manuscrits les plus abondants à Qumrân.

[6] Ce rattachement historique est une originalité par rapport à la Mésopotamie.

[7]  - Toutes les prières "païennes" ne sont pas magiques et les dieux ne sont pas toujours "sommés d'agir ". On connaît bien certaines pratiques et formules magiques, mais il y a aussi des prières de louange, de demande, de supplication ; on dénote dans certaines une attitude d'amour à l'égard de la divinité (je pense, p. ex., à celles adressées à Ishtar d'Arbèles ou à Isis).

 

- Lors de la fête du Jour de l'An (l'Akitu) à Babylone, on récitait en le mimant le Poème de la création, l'Enuma elish (ce sont les premiers mots : "Lorsqu'un jour au ciel ...") et le roi tenait le rôle du dieu Marduk. Cette fête s'inscrit dans une conception cyclique du temps qui implique qu'il faut réactiver chaque année la vitalité du cosmos, or "dire" c'est "faire" en vertu de la force efficace de la parole. Ces rites accomplis, on ne vit pas dans l'angoisse ; mais si les rites ne sont pas accomplis, il y a crainte au moins théorique de "retour au chaos", dans le cas babylonien, au mélange originel des eaux douces et salées. Mais le dieu Marduk n'est pas un dieu créateur, c'est un dieu de la 3ème génération à qui a été confiée par les autres dieux la mission de lutter contre les puissances primordiales (à la fois divinités et éléments du cosmos) qui veulent "dormir" c'est-à-dire revenir au mélange originel, à l'indistinct, donc arrêter le processus de l'émergence du monde. Marduk a accepté ce rôle, mais a éxigé qu'on lui confère la royauté. Il s'agit d'un mythe de cosmogonie, de théogonie et de souveraineté.

Note Pr Françoise Thélamon

[8] C’est après l’Exil que l’on s’est mis à commencer la journée le soir.

[9] Lever du soleil : quand on peut distinguer un fil noir d’un gris

[10]  « Écoute, Israël: Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé.  Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. 6 Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent dans ton coeur! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout ;  tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau ;  tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. »

[11] Pour le matin : Mc 1,35 ; le soir : Mc 6,46-47 ; l’après-midi : Mt 6,2.

[12] Voir à ce sujet I. de la Poterie, La prière de Jésus.

[13] Lc 3,21 ; 6,12.

[14]  « A cette heure même, il tressaillit de joie sous l'action de l'Esprit Saint et il dit: "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir ». Lc 10, 21sq.

[15] Rm 8,15.

[16] Voir à ce sujet Cyril Brun, La promesse.

[17] Voir par exemple l’utilisation du ps. 16 par saint Pierre en Ac 2,22sq et par saint Paul en Ac 13,17sq, ou le commentaire en Hb. 3-4 du psaume 94, appliqué à la vie chrétienne.

[18] Voir plus loin.


14/03/2008 11:51
Méditation sur la semaine sainte  0 commentaire

 

 Dans quelques jours, nous entrerons  dans la Semaine Sainte. Au cours de cette semaine, nous allons revivre avec le Christ les événements les plus marquants de la fin de sa vie. Nous allons le voir porté aux nues par la foule lors de son entrée triomphale dans Jérusalem, nous le retrouverons fêtant la Pâque avec ses disciples. Nous l’accompagnerons dans ses inquiétudes au Jardin des Oliviers alors qu’il sue du sang en demandant à son Père d’éloigner de lui cette coupe que pourtant il désirait tant boire. Nous serons à ses côtés alors que ses apôtres le lâchent, que le coq chante, que Judas se pend au lieu de se repentir. Nous entendrons son cri sur la croix mettant fin aux heures interminables d’un supplice qu’il ne lui est pas dû.

Curieux parcours qui fait de Jésus un roi, puis un paria ! Tout comme la messe dominicale, le temps de la Passion n’est pas une simple commémoration. Il ne s’agit pas de perpétuer le souvenir d’une période exceptionnelle de l’Église. Il nous faut rendre présent, actualiser pour nous aujourd’hui, ce drame que le Christ a vécu. Nous ne devons pas être de simples spectateurs, ni de nonchalants auditeurs écoutant une histoire qui n’est pas faite pour eux. Bien au contraire, nous sommes avec le Christ. Plus encore, nous sommes dans le Christ sur le chemin de croix, sur la croix. Communier aux souffrances du Christ pour achever dans ma chair ce qu’il manque à la croix du Christ, voilà le sens du jeûne du Vendredi Saint. Il me faut vivre avec le Christ cette Semaine Sainte. Pour ce faire, il convient de ne pas le perdre de vue. Communier à sa gloire lors des Rameaux ; communier à sa peine devant la trahison de Judas ; prendre part à sa solitude après le chant du coq ; assumer avec lui les péchés du monde sur la croix, pour, enfin, faire mourir en nous le péché et ainsi avoir part à la Résurrection du Christ.

Jésus nous le dit lui-même : « Là où je suis, je veux qu’ils soient avec moi ». Là où je suis, c’est le Jeudi Saint quand il confie à ses apôtres l’Eucharistie ; c’est le Vendredi Saint, sur la croix ; c’est le Samedi Saint, au tombeau ; c’est le Dimanche de Pâques, ressuscité ; c’est à l’Ascension, à la droite du Père.

            Voilà pourquoi je vous invite pour achever ce carême, à contempler chaque jour le Christ, avec cette question : aujourd’hui, où est il ? Là où il est, suis-je avec lui ? Ne restons pas des spectateurs de la vie du Christ, sans quoi nous pourrions bien être spectateurs de sa Résurrection. Mais prenons garde de ne pas être des acteurs malgré nous. Prenons garde de ne pas tenir à notre insu la place de Pilate, le rôle des prêtres juifs, ou de nous confondre avec la foule hystérique. Il est si facile de se retrouver à la place de Judas ! Il est tellement plus simple de se confondre avec Pierre qu’avec le Christ. Alors pour cette Semaine Sainte, soyons des icônes du Christ. C’est l’unique moyen de ne pas vivre un carême éternel. Car, c’est unis au Christ que nous monterons à la droite du Père. Il est le chemin et il n’y en a pas d’autre.

L’histoire de Jésus de Nazareth remonte à la nuit des temps. « La table des origines de Jésus, fils de David, fils d’Abraham » (Mt 1,1), en ouvrant l’Évangile de Matthieu, place le Christ au cœur même de l’histoire de l’humanité. En remontant aux ‘origines’, Matthieu, comme Luc, nous rappelle que le plan de Dieu est de toute éternité, que l’Histoire Sainte se déroule au rythme de Dieu dans un peuple choisi comme témoin de son projet.

La lignée de Jésus est celle d’Abraham, le père des croyants, le premier à avoir dit ‘oui’ au Dieu unique. En naissant de la descendance d’Abraham, le Christ est la réponse vivante à la promesse de Dieu : « Je ferai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel ». Tout s’accomplit avec Lui, même la promesse faite à David, « de toi viendra le messie ». Le sauveur du monde pouvait-il venir d’une dynastie moins prestigieuse ?

Et pourtant, c’est de la branche la plus humble de cette dynastie royale prestigieuse que le Fils de Dieu est issu. C’est au charpentier de la famille que Dieu confie son unique :

« Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse. L’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit ; elle mettra au monde un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, c’est-à-dire Dieu sauve. » (Mt 1,21-22)

Joseph n’est pas un simple maillon de la chaîne généalogique. Il sera pendant toute l’enfance de Jésus son protecteur. Il va, avec Marie, assumer la venue au monde du Sauveur. C’est au couple, chacun dans sa vocation, que le Sauveur est confié. Ils sont là, tous les deux, durant l’attente de la naissance. Ils sont là, tous les deux, à Bethléem. Ils sont là, tous les deux, pour accueillir les bergers à la crèche. Bien piètre résidence pour un roi, fils de roi, fils de Dieu, Dieu lui-même.

 

L’enfant de la crèche parle de lui-même. Dieu, il s’est fait homme, humblement, ne recherchant ni les honneurs, ni la considération des hommes. C’est par son sourire d’enfant, son regard d’innocence, qu’Il a voulu être aimé. Plus que cela, c’est en nourrisson sans défense qu’il a voulu montrer à l’homme combien Il l’aimait et lui faisait confiance. Il va jusqu’à se soumettre aux lois des hommes. Lui, Dieu et porteur de la nouvelle Alliance avec les hommes, va recevoir dans sa chair, comme tous les autres, le signe de l’Alliance par la circoncision de Moïse. Enfin, être faible, enfant dans les bras de son père, Il va s’abandonner à Joseph pour fuir la vindicte jalouse d’Hérode et aller se réfugier en Egypte pendant que le roi de Judée fait massacrer tous les innocents de moins de deux ans. Plainte éternelle des premiers martyrs chrétiens, morts pour le Christ. Sang des purs répandu encore aujourd’hui à chaque mort injuste. Sang innocent qui préfigure celui que le Christ Lui-même versa trente ans plus tard du haut de la croix.

Hérode décédé, Joseph revient au pays. Mais par peur du fils d’Hérode, il ne retourne pas dans sa province, mais se rend en Galilée dans le petit village de Nazareth, où il sera charpentier, comme son fils plus tard.

Commence alors, l’humble vie de Nazareth. Une vie ordinaire, vie de tous les jours, faite de levers, de couchers, de repas, de labeur, de veillées, de joies et de peines. Pendant la plus grande partie de sa vie terrestre, Jésus va vivre la vie des hommes dans ses moindres recoins, dans ses plus plates banalités. Il va assumer le quotidien des hommes en toutes choses, excepté le péché. Quand l’âge viendra, il aidera sa mère puis son père. Il partagera la vie du village, les jeux des enfants de son âge. « L’enfant grandissait et se fortifiait, Il était rempli de sagesse et la faveur de Dieu reposaient sur Lui. »(Lc 2,40)

Vie ordinaire où déjà point la grâce propre de cet enfant. À douze ans, lors du  pèlerinage annuel de ses parents à Jérusalem, Il prêche aux docteurs de la Loi. À Cana, sur la prière attentionnée de sa mère, Il permet que la fête soit plus belle en transformant l’eau en vin.

            Pendant ce temps, « un homme crie dans le désert ‘‘préparez le chemin du Seigneur, faîtes lui des sentiers bien droits.” » (Mt 3,3) C’est son cousin Jean-Baptiste, de quelques mois son aîné. Depuis longtemps, il appelle à la conversion des cœurs pour recevoir celui qui doit venir.

Jésus se rend alors au Jourdain où se trouve Jean-Baptiste et à son tour, Il se fait baptiser dans l’eau du fleuve, non pour purifier ses péchés, mais pour assumer la démarche de Jean le Baptiste, pour purifier l’eau elle-même, pour aller encore plus loin que Jean-Baptiste. « Au même moment, le ciel s’ouvrit pour Lui. Il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur Lui et une voix du ciel déclara : “Celui-ci est mon Fils bien aimé, je mets en Lui toute ma joie.” » (Mt 3,16)

Jésus est alors emmené au désert et là, Satan va tout entreprendre pour le faire tomber. Quarante jours et quarante nuits de jeûne et de tentations que le Christ vaincra, renvoyant le démon à son propre destin. « Le diable le laissa. Des anges vinrent alors auprès de Jésus et se mirent à le servir. » (Mt 4,11)

De retour à Nazareth, Jésus dérange et finit par être rejeté. Il se rend alors à Capharnaüm pour y commencer sa vie publique et y appeler ses disciples. De là, Il parcourra la terre d’Israël pour annoncer la Bonne Nouvelle, soigner les malades, pardonner aux pécheurs ; en un mot, pour étendre et rendre visible la bonté et l’amour de Dieu, et ce jusqu’à sa mort.

 

Les disciples affluaient autour de lui : « Maître, je te suivrai partout où tu iras. » Pourtant, Jésus ne les ménageait pas, ne leur cachait pas la vérité. Il ne cherchait pas à les attirer par la démagogie de ses paroles, mais par la vérité de l’amour qui l’animait. « Les renards, répond Jésus, ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » (Mt 8,18-22) Le Christ vit hors du confort, loin des commodités. Sa vie est une vie de labeur et de pèlerin, pour parcourir le monde et sauver les hommes. Il ne s’arrête pas en cours de route pour se reposer, Il ne cherche pas à prendre du temps pour lui. Le temps presse justement. Il faut donner Dieu au monde, soulager la misère des hommes. Pour cela, Jésus ne prend pas le temps de s’arrêter. Et l’on pouvait dire de lui : « là où Il passait, il faisait le bien et il guérissait tous ceux qui étaient dans le pouvoir du démon. Car Dieu était avec Lui. » (Ac 10, 39) ‘Tous ceux’, Jésus n’en oubliait aucun, Il est venu pour tous.

 

 Mais ce n’est pas simplement un homme qui fait du bien. Les gens s’étonnent de Lui : « D’où Lui vient cette sagesse et ces miracles. N’est-il pas le fils du charpentier ? » (Mt 13, 54-55) ; « Il enseignait en homme qui a autorité. » (Mc 1, 22) Sa Parole, ses actes, toute sa vie est une lumière pour les hommes. ; Il est un guide par ses enseignements. Ses enseignements sont la vie en plénitude pour chacun. C’est pourquoi Il ne s’est pas contenté d’enseigner, mais Il a voulu vivre notre vie pour mettre en application, comme un exemple vivant, ce qu’Il prêchait.

À notre tour, nous devons vivre de sa parole et de son exemple. Mais Il est encore allé au-delà. Il a vécu en homme et en Dieu, guérissant les malades, sauvant les pécheurs et, par-dessus tout, inondant  le monde du simple regard de son amour. Tel le bon berger, « Il appelle chacune de ses brebis par leur nom ». Il nous connaît individuellement et non pas collectivement. Il a une relation personnelle et intime avec chacun. Dans ses miracles, Il ne se contente pas d’agir, Il prend le temps de s’attarder avec chacun. Il a un mot pour tous.

« Moi, nous dit-il, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ». Dieu ne veut pas de petites choses pour nous, Il veut le meilleur. Il ne veut pas d’un petit bonheur, mais d’un bonheur surabondant. Or l’Amour de Dieu pour nous est ce bonheur surabondant.

Homme extraordinaire, Dieu insondable, Il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir l’homme en lui donnant la voie de la liberté et du bonheur.

 

« Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps.

« Tu n’as pas accepté les holocaustes, ni les expiations du péché ;

« Alors j’ai dit, me voici mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté

« Car c’est bien de moi que parle l’écriture (Ps 39)

 

Le Christ est venu de son plein gré, par amour des hommes et de son Père. Il est venu donner aux hommes ce qu’il y a de meilleur : Lui-même.

 

Pourtant, Jésus n’est pas un démagogue qui cherche à recueillir les suffrages des hommes. Il est venu pour donner aux hommes la liberté et la vérité. Pour leur offrir la vie, par la liberté, en leur enseignant la vérité. Il n’hésite pas à reprendre vertement et parfois durement, ceux qui trompent le peuple : « Serpents, engeance de vipères, comment éviteriez-vous le châtiment de la géhenne ? » (Mt 1,33) dit-Il aux pharisiens, considérés comme les plus purs pratiquants.

Il les dénonce sans détour : « ils disent et ne font pas. » (Mt 1,1sq) Cela devrait nous faire réfléchir nous-mêmes. Comment pratiquons-nous notre foi ? En paroles ou en actes ? Ce que nous condamnons chez les autres, le condamnons-nous aussi chez nous ? Ne nous arrangeons-nous pas  parfois avec les commandements du Seigneur, ne nous trouvons nous pas mille excuses pour ne pas être des saints ? Comme les pharisiens, n’agissons-nous pas pour être bien vus ? ‘Je suis un bon catho, je vais à la messe’. Tout cela ne suffit pas et nous risquerions bien d’entendre le Christ nous interpeller : « Pharisiens, vous purifiez l’extérieur de la coupe et du plat, mais à l’intérieur vous êtes remplis de cupidité. Insensés ! » (Lc 11,39) Le Christ est venu pour nous sauver, mais le salut passe par la correction de nos défauts, de nos vices, de nos péchés.

Or là-dessus, le Christ est ferme et sans appel. Il condamne le mal, le péché, mais il aime le pécheur. « Le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Lc 19,10) C’est Jésus Lui-même qui l’affirme. Et contrairement aux pharisiens, il met en acte ses paroles. À la femme adultère, il dit bien : « Va et désormais ne pèche plus ». (Jn 8,11) Ce qui signifie : ‘je te garde dans mon cœur, mais je désapprouve tes actes, alors corrige-les’.

Il est le miséricordieux. Il est venu pour tous et Il est pressé. À Zachée, pécheur public lui aussi, Il dit : « Descends vite ». Jésus est impatient de lui donner l’accès à la vie divine. « Descends vite ! Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer chez toi. » (Lc 19,3) Il faut, c’est une nécessité pour le Christ et pour Zachée. Mais que propose Jésus ? De passer, de guérir ? Non, Il ne propose rien de moins que de ‘demeurer’. Le Christ veut faire de notre cœur, de notre âme, sa demeure, le lieu de résidence de son amour. Lorsque Zachée comprend cela, il saisit tout de suite la nécessité de sa conversion. À l’image de Jésus, il met sa foi en acte et répare le mal qu’il a fait. Touché par l’amour même du Christ, il est habité par Lui et, à son image, il répare au-delà du mal engendré par ses actions. Le résultat ne se fait pas attendre et la grâce de Dieu vient encore surabonder. Jésus peut alors exulter : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison. » (Lc 19,5) Nous sommes tous des Zachée, en puissance et en actes, du reste. Le Christ nous fait cette même demande pressante pour venir demeurer en nous. Mais faisons-nous la même réponse que Zachée ? Le Christ peut-Il être fier de nous et, rempli de joie, affirmer : « Le salut est arrivé pour cette maison ? »

 

Il y a une belle méditation à faire, et je vous invite à y entrer, sur les attitudes, les regards de Jésus. Ils sont profondément troublants et saisissants. Nous ne pouvons rester indifférents à eux. Ils forcent l’amour.

 

"Parcourant du regard ceux qui étaient assis autour de Lui…"

 

            Le regard du Christ.

Existe-t-il joie plus profonde que de sentir sur soi le regard de Celui qui nous aime, de Celui que nous aimons?

            Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi? Qu'est ce que l'homme pour que Dieu s'intéresse à lui?

 

Aucune thèse bien construite, aucun discours si bien charpenté soit-il, ne répondra jamais à cette question. Il leur faudra passer par la froideur de la logique, par l'artifice de la rhétorique, au mieux par l'éloquence du silence.

            La réponse pourtant, est simple, mais elle est ineffable. Elle est limpide et clairement exprimée dans le regard du Christ.

 

Ce regard qu'il pose sur le jeune homme riche : "Il le regarda et il l'aima." Courte incise dans une longue péricope ; profonde vérité dans la vie de cet homme.

N'est-ce pas ce même regard que Jésus plonge sur cette foule autour de Lui ? N'est-ce pas ce même regard qui appelle Pierre et les autres à suivre le Christ ? N'est-ce pas ce regard qui, au final rendit triste le jeune homme riche ? N'est-ce pas ce regard qui relève Zachée, qui attache à jamais Marie-Madeleine au destin de Jésus ?

 

            Quel est ce regard qui parcourt ceux qui étaient assis en cercle autour de Lui ? Quel est ce regard qui nous parcourt encore aujourd'hui ? Quel est ce regard qui sonde les reins et les cœurs, qui incendie mon âme ? Quel est ce regard qui peut bouleverser un destin ?

 

            Qu'y a-t-il dans ce regard plein de larmes devant le tombeau de Lazare ?

            Qu'y a-t-il dans ce regard fustigeant saint Pierre ?

            Qu'émane-t-il de ce regard en butte à l'hypocrisie des pharisiens ?

            Qu'attend ce regard tourné vers saint Pierre après le chant du coq ?

            Qu'atteint-il, ce regard bouleversé par la douleur, sur la croix ?

           

Qu'attend-il, sinon la réponse à cette inlassable question « Ô mon peuple  vas tu m'écouter ? », «  Pierre m'aimes-tu ? », Pierre m'aimes-tu comme je t'aime ?

 

Qu'attend-il sinon de plonger à son tour dans notre propre regard pour y trouver la profondeur du sien ?

 

Qu'attend-il d'autre que d'être l'océan amoureux dans lequel celui qu'Il regarde, qu'Il relève ou qu'Il corrige, décide enfin de se jeter ?

 

Qu'attend-il d'autre que de nous offrir par une infusion intime et ineffable la réponse à la lente question de l'humanité : Qu'est-ce que l'homme pour que Dieu s'intéresse à lui ? Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi ?

 

 

Mais quel est le regard que le Christ pose sur moi ?

            Celui qu'Il réserve au jeune homme riche, celui qui glace le sang de saint Pierre assimilé à Satan, celui qui réconfort Marthe, celui à qui le chant du coq annonce l'abandon ou celui qui relève Marie-Madeleine ?

            Ne dois-je pas accueillir tout à la fois l'un et l'autre ?

            Le regard qui fustige est aussi celui qui relève car il est fondamentalement celui qui m'aime.

 

Où que je sois, si indigne que je me pense, rien ne doit m'empêcher de me plonger dans ce regard et de laisser le Christ m'en inonder.

 

 

            Du haut de l'hostie élevée par le prêtre, le Christ parcourt du regard ceux qui sont assis autour de Lui. Du haut de cette hostie, son regard nous appelle par notre propre réponse à une communion profonde dans laquelle, exprimant l'amour, nos deux regards n'en font plus qu'un pour qu'entraînés dans la spirale de l'océan insondable de son amour nous nous retrouvions avec Lui dans les bras du Père, afin de contempler pour l'éternité Celui qui nous contemple de toute éternité.

 

 

            Regardez-le avoir pitié de la foule qui le suit. Il s’inquiète pour elle et ne veut pas la renvoyer à jeun. Non seulement il s’inquiète, mais là encore il agit et la nourrit. Il lui donne ce dont elle a besoin et, comme il convient à Dieu, Il lui donne bien plus que le nécessaire (Mt 15,32-39).

Regardez-le guérir les malades et pardonner aux pécheurs. Ils ne sont jamais humiliés par son aide ou son pardon, ils en sortent au contraire grandis. À cette prostituée qui lui lave les pieds de ses larmes, il rend une dignité supérieure à celle du pharisien chez qui il dînait (Lc 7,36-50).

Regardez-le embrasser les enfants qu’Il bénit(Mc 10,10). Il aurait pu simplement les bénir. Or Il les prend dans ses bras. Jésus n’est pas un être froid et lointain. Il est proche des hommes. Imaginez-le vous prenant dans ses bras, posant sa main sur vos cheveux pour vous bénir.

Imaginez un jour qu’il vous arrive ce qui est arrivé au jeune homme riche : « Posant son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer » (Mc 10,21). Qui peut dire ce qu’a pu ressentir ce jeune homme en croisant le regard de Jésus. Quel frisson a dû lui traverser tout le corps en se sentant inondé par un tel regard !

Imaginez combien Pierre a dû être glacé lorsque, le coq ayant chanté pour la troisième fois, Jésus se retourna et posa « son regard sur lui » (Lc 22,61). Un regard qui devait en dire long. Un regard qui rappelait à Pierre tout l’amour que Jésus lui portait, tout ce qu’ils avaient vécu ensemble et toute la douleur que Pierre ajoutait, par sa trahison, à la Passion que le Christ était en train de vivre. Nous participons à la même douleur chaque fois que nous trahissons Jésus et nous sommes transpercés du même regard et de la même interrogation : « Que t’ai-je donc fait pour que tu me trahisses ainsi ? ».

Jésus est venu sur terre pour nous montrer l’amour de Dieu pour nous et Il le fait par sa propre vie d’homme. Jésus aimait Marthe et Marie ainsi que Lazare. Il les aimait à tel point qu’il fut « bouleversé d’une profonde émotion » (Lc 11,33) à la mort de Lazare et qu’Il pleura.

 

Côtoyez le Christ, faites-en votre plus fidèle et intime ami, apprenez à le connaître, vivez avec Lui. Découvrez qui Il est dans les Évangiles. Vous ferez alors l’expérience la plus intime de l’amour. Vous découvrirez un homme à suivre, un exemple à imiter. Laissez-vous prendre dans ses bras pour vivre la plus fantastique histoire d’amour qu’il vous sera donné de connaître.

 

Nous entrons maintenant à la suite du Christ dans les heures les plus cruciales de sa vie, et donc de la nôtre. Ce soir Jésus va manger la Pâque avec ses disciples. Ce n’est pas la première fois qu’ils partagent ensemble le repas pascal. Mais cette fois-ci Jésus sait que ce sera son dernier repas avant la Résurrection. Dernier mais éternel repas. Éternel parce que désormais des générations vont faire mémoire de ce repas. Éternel parce que ce repas va se prolonger dans l’éternité par le sacrifice de la Croix. Désormais les hommes vont être invités à ce même repas à chaque communion. Chaque fois que le Saint Sacrifice de la Messe est célébré dans le monde, nous sommes à la table du Christ. Pas à une table parmi d’autres à laquelle le Christ aurait pu s’installer, mais précisément à cette table du Jeudi Saint. Lorsque nous célébrons la Sainte Messe, nous sommes à cette même table, non pas pour commémorer un souvenir, mais à cette table rendue présente par le mystère du sacrement de l’Eucharistie que le Christ a institué une fois pour toutes ce soir-là. Ce que nous vivons à chaque messe, c’est l’agonie du Christ sur la croix ce Vendredi Saint il y a quelques deux mille ans, déjà présente dans la Sainte Cène que l’Agneau de Dieu fait partager à ses disciples. C’est bel et bien ce repas auquel nous participons et pas un autre. Ce banquet des noces de l’Agneau auquel nous sommes conviés dans l’éternité commence pour nous dès ce jeudi saint où Dieu se donne à nous. Désormais, par le sacrement de l’Eucharistie, nous pouvons vivre ce à quoi nous sommes appelés dans l’éternité : la communion intime avec la Sainte Trinité. Ce n’est pas pour rien que ce sacrement s’appelle aussi la Communion. Nous recevons réellement ce que nous sommes appelés à posséder en plénitude dans l’éternité. Mais n’oublions pas qu’à ce même repas est associée la trahison de Judas. La Croix sans laquelle ce repas serait une table ordinaire est donc bien présente. La place vide de Judas en est le cinglant rappel. C’est parce que le Christ est monté sur la Croix pour nous sauver qu’Il a ouvert les portes du Royaume à ceux qui le reçoivent. La Sainte Communion est intimement liée à la Croix du Christ, donc à notre salut, c’est-à-dire à notre ouverture à la grâce divine salvifique. La communion suppose donc une nécessaire purification et conversion. Comment pouvons-nous nous approcher de la communion si notre vie tourne le dos à Dieu ? Notre participation à la Sainte Cène induit donc notre participation à la Croix, c’est-à-dire à la nécessaire conversion de notre âme et à sa purification dans les mérites du Christ. Ainsi la communion est-elle triple : communion au corps du Christ, communion aux souffrances du Christ, communion aux mérites du Christ, pour finalement demeurer dans le Christ et ainsi être uni au Père. Voilà la table à laquelle Dieu nous invite. Le festin des noces de l’Agneau est composé de mets aussi fins que la purification, la conversion en vue d’une réalité pour laquelle nous sommes faits : l’union intime pour avoir part à la vie divine. Voilà pourquoi le Christ lave les pieds de ses apôtres, partage le pain et le vin.

 

 

Après Noël, la passion du Christ est certainement l’épisode le plus connu des Évangiles. Chacun sait que le Christ souffrit sa passion. Personne n’ignore qu’il fut mis en croix. Tout le monde connaît sa mort humiliante. Mais qui s’est déjà arrêté sur l’hypocrisie de son procès ? Qui s’est penché sur la fatuité des accusations ? Qui voit la lâcheté et la peur de Pilate ? Qui s’est demandé ce qui a pu se passer dans la tête de Jésus quand il entendit le coq chanter ? Combien mesurent la solitude qui fut la sienne sur le chemin de croix ?

 

Pourtant regardez Judas livrer Jésus sans vergogne pour trente deniers.

Observez cette foule fanatisée par les prêtres et les pharisiens, tous ceux qui, après avoir voulu faire de Jésus leur roi, en font un paria à qui ils préfèrent le bandit Barrabas.

Écoutez l’hypocrisie des prêtres qui ne veulent pas porter la responsabilité de la mort de Jésus et cherchent mille excuses pour s’en décharger sur Pilate. Ils n’hésitent pas à invoquer Dieu pour justifier la mort de Dieu !

Suivez Pilate dans ses atermoiements, pris entre l’ambition de ne pas déplaire à l’empereur, la peur de la foule et sa crainte vis-à-vis de ce Jésus qu’il pressent venir d’ailleurs !

Contemplez enfin Jésus, messie humilié, venu pour l’amour de son peuple se poser lui-même sur la croix. Ce ne sont pas les clous qui le tiennent, c’est l’amour. L’amour qu’Il éprouve pour Judas qui le livre, l’amour pour les foules qui le conspuent, pour les gardes qui le frappent. L’amour pour ses disciples qui le lâchent, pour Pilate qui le condamne. L’amour enfin pour les prêtres de son Père qui le trahissent et se servent eux-mêmes au lieu de servir Dieu.

Suivez le regard de Jésus tout au long de sa Passion. Ce regard plein de douceur et de bonté qui semble dire « O Mon peuple que t’ai-je fait ? Ne t’ai-je pas abreuvé au désert ? Et toi dans ma soif tu m’offre du vinaigre ! »

            Regardons ensemble cette foule, ces disciples, ces gardes et ces prêtres. N’ont-ils pas parfois mon visage ? Ne sont-ce pas mes traits qui percent sous Pilate ? Le coq n’est-il pas en train de chanter pour moi ?

 

 

 

 


08/03/2008 9:20
5/ LES NOCES DE CANA Jn 2, 1-12  0 commentaire

Le sacrifice 3

 

           

Le sacrifice du désert en attend un autre en terre promise. Or ce sacrifice sera un sacrifice de communion et non plus seulement d’action de grâce. Moïse, et ceci me semble être la seconde raison, est d’abord un prophète qui annonce la parole et non un prêtre. Le prêtre c’est Aaron et les lévites par la suite. La mission libératrice de Moïse préfigure celle du Messie, mais elle la préfigure dans l’annonce du culte à venir, préparé par une libération. Le Christ viendra comme prophète annoncer que la Terre Promise est là avec le royaume qu’il inaugure. Il reprend totalement à son compte la loi de Moïse puisque c’est Lui-même, Verbe du Père qui la lui a donné. « N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité: avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. » (Mt 5,17-18) mais précisément, il va au-delà. Il réalise ce que Moïse ne pouvait réaliser. Moïse ne pouvait passer en Terre Promise car il ne pouvait achever par lui-même la promesse de Dieu. La mort de Moïse en dehors de la Terre Promise témoigne par elle-même de l’inaccomplissement de la Promesse et de l’imperfection de l’alliance mosaïque, car l’accomplissement de l’Alliance n’est autre que le sacrifice qui, une fois encore, n’est jamais montré comme effectivement réalisé. Ce sacrifice est donc en attente. Pour le sacrifice, il faut plus qu’un prophète, il faut un prêtre. Aaron n’est qu’une figure du prêtre en dépendance de la prophétie de Moïse. Aaron, bien que prêtre, n’est qu’accessoire dans une histoire où le culte est central. Il n’est institué que pour suppléer à la faiblesse de Moïse qui se sent incapable de remplir sa mission. La parole de Moïse est défaillante. « Moïse dit à Yahvé : "Excuse-moi, mon Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d'hier ni d'avant-hier, ni même depuis que tu adresses la parole à ton serviteur, car ma bouche et ma langue sont pesantes”. » (Ex 4,10) Or qui Dieu donne-t-il à Moïse pour pallier à cette parole défaillante ? Quelqu’un dont il fera un prêtre. C’est dire que ce qui manque à la parole de Moïse, c’est la partie proprement sacerdotale donc sacrificielle. Ce qui donnera la plénitude à la parole de Moïse, ce qui accomplira pleinement la promesse, c’est précisément ce qui manque à Moïse, c’est ce qui ne s’accomplira qu’au terme de la promesse, en Terre Promise, le sacrifice de communion. C’est ce qu’accomplira le Christ, prophète du royaume et royaume lui-même.

 

            Pour sacrifier, il faut d’abord aller au lieu où Dieu se trouve pour le sacrifice, il faut un prêtre pour offrir, un lieu pour offrir et un sacrifice à offrir. Moïse impulse le mouvement vers Dieu, mouvement de libération, il construit le temple provisoire du sacrifice. Le sacerdoce appartient à son frère et les objets du sacrifice sont apportés par chaque fils d’Israël. Aussi, dans ce sacrifice mosaïque, regardons ce qui est propre à Moïse et qui constitue la troisième des raisons pour lesquelles il ne pouvait être montré en train de  sacrifier.  Nous l’avons vu, entre le moment où Moïse révèle à Pharaon le devoir des Hébreux d’aller sacrifier au désert (Ex 3,18) et le moment où tout est prêt pour le sacrifice (Lev 9, mais surtout Nb 7), il n’ y a pas moins de 57 chapitres répartis sur trois livres. Pour en comprendre la raison, reportons-nous un instant à la structure du texte. Après avoir crié vers le Seigneur, (Ex 2,23), après que le Seigneur a répondu par l’intermédiaire de Moïse (Ex 3), après que Dieu a exposé ses intentions à Pharaon (Ex 3,18), il faut mettre en acte la réponse. Or cette réponse passe par une libération de la servitude. La première étape est donc le rachat par Dieu de son peuple. Or ce rachat, assez long, témoigne de la forte emprise du mal et de la puissance de l’esclavage qui pèse sur le peuple et par-là même sur chaque homme. La libération de l’homme pécheur, entravé dans son péché, est un combat que traduit le combat que doit mener Dieu contre Pharaon. C’est un combat entre Dieu et le mal. Mais au fond ce combat est  livré par l’homme lui-même qui est appelé à choisir Dieu. Ce choix de Dieu se traduit par les cris du peuple hébreu. C’est d’abord reconnaître que cette domination du monde et du mal ne rend pas heureux, mais au contraire enchaîne. Alors, tourné vers Dieu nous pouvons entreprendre un combat contre le mal qui nous asservit. Mais ce combat est perdu d’avance si Dieu ne le mène pas avec nous. Il y a maille à partir car le démon ne veut pas perdre ceux qui l’ont si bien servi jusque-là. En outre, fuir le mal, c’est s’arracher à bien des choses plaisantes, enracinées en nous. Le peuple juif, dans l’adversité, reprochera souvent à Moïse de lui avoir fait quitter l’Égypte, car sortir du mal fait souffrir et met à nu. Aussi, l’aide de Dieu est capitale et finalement c’est lui qui part au combat pour nous, mais c’est bien notre combat. Le mal, Dieu n’y est pas soumis. Vient alors le temps de la délibération, des épreuves de force où le démon, le mal résiste, fait jouer tous ses artifices, pour contrecarrer la puissance et la volonté divines. Mais Le combat est inégal et le mal est atteint dans sa force vive par la mort des premiers nés. Fortement affaiblie, la servitude lâche prise. Mais elle a la dent dure et revient à la charge. Tant que l’homme ne s’est pas purifié, tant qu’il n’a pas franchi la mer Rouge de façon définitive, tant que ses passions et ses désirs, ses dépendances et son amour propre ne sont pas noyés dans cet eau purificatrice qui détruit les forces du mal, alors, il lui est impossible de rendre ce culte. (Ex 3,21-15) Pourtant Moïse ne fait pas arrêter le peuple de l’autre côté de la mer des Roseaux pour rendre ce culte à Dieu, pas même pour le remercier et lui rendre grâce. Tout de suite il l’emmène au plus profond du désert, où il va subir épreuves et tentations, découragement, révoltes. Suivre Dieu n’est pas facile car le monde est plein de sollicitations et de tentations. La chair est faible, elle a ses fragilités physiologiques propres. La souffrance est une réalité de cette vallée de larmes. Il ne suffit pas de dire non au mal et à sa sujétion tandis que nous sommes dans la souffrance, pour oublier cette souffrance dès qu’elle a disparu et alors retourner au mal. Franchir la mer Rouge de l’abandon du mal et des vices, ne signifie pas les avoir écartés, y avoir renoncé. Il faut encore, pour ce faire, une purification au désert. Il ne suffit pas de dire merci Seigneur et de retourner en arrière ensuite, comme l’ont voulu les Hébreux maintes et maintes fois. Passer la mer Rouge n’est pas encore rejoindre Dieu. C’est fuir le mal. Mais pourquoi fuyons-nous le mal ? En premier lieu pour ne plus souffrir. La fuite du mal est d’abord un acte d’amour propre. Comme je ne veux plus souffrir, je fuis le mal. Ce n’est pas un acte d’amour envers Dieu. Au plus il y gratitude. Mais comme le peuple au désert nous le montre, l’ingratitude prend vite la place des chants de joie. Saint François de Sales a ici un de ces exemples dont il a l’art. Un homme passionnément gourmand de melon se voit interdire le melon par son médecin sous peine de mort. La mort dans l’âme, il renonce au melon, mais cela lui devient un tel manque qu’il ne cesse d’y penser, de le désirer, d’aller au marché pour les sentir et d’en parler. Oui, il a renoncé au melon, mais tout son être en est encore dépendant et amoureux. Il en va du même du mal. Renoncer au mal par peur de souffrir, ou par peur de l’enfer, équivaut à ne regretter non pas le mal, mais la peine qui est assortie au mal. Les Hébreux seraient volontiers restés en Égypte s’ils n’y avaient pas souffert. Il  faut alors purifier sa mémoire, et les désirs de son corps et de son âme. Le mal est mauvais en lui-même et pas seulement dans ses conséquences. Aimer le mal c’est ne pas aimer Dieu. Lorsqu’ils viennent de passer la mer Rouge, les Hébreux ont quitté une souffrance et un joug, mais ils ne sont à la vérité pas encore libres. Aussi ne sont-ils pas à même de rendre un culte au Seigneur, car ce culte ne serait pas en accord avec leurs dispositions intérieures. Une nouvelle étape est donc nécessaire, après l’arrachement, la purification intérieure ; c’est sans doute la plus difficile et la plus douloureuse. C’est une chose de prendre la décision de s’écarter du mal, c’en est une autre d’en rester éloigné. Pour demeurer loin du mal, il faut s’attacher au bien. C’est tout le sens de la marche dans le désert et de la prophétie mosaïque. Dieu révèle à son peuple ce qui est bien et mal et lui donne la route qui conduit au bien, tout en lui montrant les conséquences de la route du mal. Nous avons là la raison d’être des prescriptions mosaïques qui jalonnent le Pentateuque, du décalogue au code deutérocanonique, en passant par le code de l’alliance. Pour pouvoir sacrifier, il faut purifier son corps, son cœur et son âme de tout attachement au mal. Plus mon attachement au bien sera parfait, plus mon sacrifice sera pur. C’est sur ce fond que Dieu conclut une alliance avec son peuple. Contrairement aux autres alliances, celle-ci engage aussi l‘homme. Dieu n’est plus seul partie prenante. Ce qui veut dire que l’homme pourra rompre cette alliance qui repose sur la disposition première de l’homme à demeurer avec Dieu dans la justice et la sainteté. En un mot, pécher c’est rompre l’Alliance. Mais comme Dieu connaît la faiblesse de l’homme, il lui donne la possibilité de renouer cette alliance par un sacrifice pour le péché. C’est là que nous voyons apparaître, avant même le sacrifice, le lieu du sacrifice. Car pour aller à Dieu, il faut un endroit où trouver Dieu. Ce sera le Sanctuaire. Demeure et résidence même de Dieu parmi les hommes, sa construction et son décor sont dictés par Dieu lui-même qui se fait faire une demeure. Demeure mobile, de façon à toujours demeurer au cœur de son peuple dans sa marche vers la purification, vers la réalisation de la promesse. Mais demeure provisoire, faite de mains d’homme, par Moïse lui-même, en attendant une demeure faite par Dieu Lui-même dans la personne du Christ, Verbe incarné au milieu de son peuple, et aujourd’hui continuée par son Église. Aussi, juste après la conclusion de l’alliance, Dieu prescrit-il à Moïse les normes de construction de la demeure. Riches et beaux, les moindres recoins et pièces sont minutieusement choisis et préparés. Dieu veut une demeure digne de Lui, nette et pure. Lorsqu’il présidera à la construction du Temple de Salomon, il reprendra les mêmes exigences. Lorsqu’il choisira une demeure pour son Fils, il souhaitera Marie, immaculée et riche de toutes les vertus. Lorsqu’il voudra demeurer en nous, il voudra un temple pur et saint.

 

 « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c'est vous. » (1 Co 3,16)

« Fuyez la fornication! Tout péché que l'homme peut commettre est extérieur à son corps ; celui qui fornique, lui, pèche contre son propre corps. Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez   pas ? Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps. » (1 Co 6,18-20)

 

Cette tente du rendez-vous richement parée, n’est autre que la préfiguration du temple de notre corps et de notre âme, que Dieu veut richement orné des vertus et des bonnes œuvres inspirées par l’amour de lui-même. Une fois cette demeure achevée, le culte ne peut toujours pas être rendu faute de ministres. Aussi, les chapitres suivants s’attachent-ils aux prêtres. Désormais issus de la tribu de Lévi[1]. Ce qu’il importe de noter ici c’est l’imperfection des ministres eux-mêmes qui doivent se purifier avant d’offrir le sacrifice. Rien d’impur ne peut entrer dans la demeure de Yahvé. Il faudrait pousser l’étude de cette purification et le sens du pur et de l’impur, mais nous sortirions de notre sujet. Notons que nous retrouvons, avec le sacrifice, nos jarres de purification dans lesquelles l’épouse a versé son eau à Cana. La séparation du mal, la purification de ses passions et de ses désirs, la marche vers Dieu, la construction d’une demeure pour le recevoir, l’institution de sacrificateurs, tout est prêt pour sacrifier. Alors qu’est-ce que sacrifier ? Que sacrifier ? Quelle est l’offrande qui plaît à Dieu et pour quoi sacrifier ? C’est tout l’enjeu du Lévitique qui détaille et différencie holocaustes, oblations, sacrifices pour le péché, sacrifice de communion, sacrifice de réparation. Gardons à l’esprit que le sacrifice que prescrit Moïse pour l’entrée en Terre Promise est un sacrifice de communion et non de purification ou pour le péché. Ce qui est normal, puisque si nous sommes en Terre Promise, alors la purification est accomplie. La Terre Promise, c’est la réalisation de la promesse, c’est l’alliance parfaite où l’homme totalement pur ne fait plus qu’un avec Dieu. C’est l’eau transformée en vin. Nous ne détaillerons pas ces différents sacrifices qui débouchent ensuite sur les normes du pur et de l’impur. Car après avoir défini comment et pourquoi sacrifier, il reste à déterminer que sacrifier. Pour que le sacrifice soit agréé, il faut qu’il soit pur de toute impureté. Or est impur ce qui ne renvoie pas à Dieu, ou lui est étranger, à savoir le mal et le péché et par extension tout ce qui rappelle ou évoque le mal, comme la maladie, la souillure, la difformité. La pureté du sacrifice importe pour la pureté de l’union. Plus mon offrande sera exsangue de mal et de péché, plus elle sera agréée par Dieu et plus l’alliance sera parfaite. Tant qu’il reste en moi un désir qui n’est pas orienté vers Dieu, mon sacrifice est double et imparfait.  Pour qu’il ne reste que du vin, il faut que j’aie tout donné à Dieu. Or je ne peux lui donner que du Bien. D’où les sacrifices de réparation et pour le péché. Aussi toute offrande, en dehors de celle du Christ, sera nécessairement impure, car tant que nous ne sommes pas unis à la volonté du Christ en plénitude, il reste en nous quelque chose qui n’est pas conforme à Dieu. C’est ici qu’intervient de manière suréminente le sacrifice du Christ qui vient achever le chemin impulsé par Moïse à la rencontre du Père, en assumant sur la croix ce qu’il reste d’impur dans mon sacrifice. C’est pourquoi, ce n’est qu’en union avec lui que je peux présenter au Père le seul et vrai sacrifice que ni Moïse ni Aaron ne pouvaient présenter. Ainsi donc le véritable sacrifice que Dieu attend depuis l’Exode, n’est pas celui de Nombres 7, mais celui du calvaire.. « Tu ne voulais sacrifice ni oblation, tu m'as ouvert l'oreille, tu n'exigeais holocauste ni victime, alors j'ai dit : Voici, je viens. Au rouleau du livre il m'est prescrit de faire tes volontés. » (Ps 40,7-9)

 Et c’est finalement Josué qui conduira le peuple libéré à son terme, la Terre Promise en lui faisant traverser le Jourdain. Voilà les véritables eaux libératrices. Après celles qui enfouissent le mal et délivrent de sa dépendance, les eaux de la purification qui libèrent le cœur et l’ouvrent à la promesse. C’est bien Josué, qui n’est autre que Jésus dans les textes en grec qui conduit le peuple à sa demeure, celle du Royaume, par les eaux du Jourdain, celles-là même dans lesquels le Christ inaugurera sa vie publique. Jésus reprend le bâton de Moïse, à l’endroit même où celui-ci l’avait laissé. Messie tant attendu, c’est à cet endroit précis qu’il est oint du Seigneur et présenté par Jean comme l’agneau de Dieu. Le sacrifice va effectivement pouvoir être offert.

 

 

            Le vin des noces de Cana est donc le vin du sacrifice d’agréable odeur qui n’est autre que les parfums de l’amour que chante le Cantique des Cantiques, au bout desquels le bien-aimé et sa bien-aimée s’enivrent dans une union intime et personnelle où l’une est devenue totalement un avec l’autre. C’est ce sacrifice présenté au Maître du repas, le Père, qui s’en réjouit pour l’éternité auprès de l’époux désormais un avec l’épouse.

Mais il n’y a que 6 jarres ; 7-1 c’est le nombre de l’imperfection. Cana n’est pas l’heure donc  le signe est imparfait. Il faut attendre le 7 de la résurrection. Mais les noces ont lieu le septième jour de la semaine de Jésus, c'est-à-dire à la résurrection. Le signe sera donc effectif non maintenant (d’où six jarres), mais à l’heure venue c'est-à-dire le septième jour, jour de l’accomplissement de la Résurrection.



[1] Sur le lien entre Jésus et les lévites voir Cyril Brun, La promesse.


29/02/2008 9:10
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Le sacrifice 2

 

           

Demeure une question importante pour entrer davantage dans la compréhension de nos noces. Pourquoi Dieu veut-il les sacrifices de l’Ancien Testament ? Premièrement nous l’avons dit, pour détourner de l’idolâtrie, ensuite, pour exprimer la juste ordination de l’esprit humain à Dieu et enfin pour figurer le mystère à venir de la Rédemption des hommes par le Christ. Aussi trouvons-nous, dans l’Ancien Testament différents genres de sacrifices pour des fins spécifiques. L’holocauste d’abord. Il est totalement brûlé car  spécialement ordonné à la gloire de Dieu ; l’homme tout entier et ses sentiments étaient assujettis à la Sainteté de Dieu  et devaient lui être offerts. Le sacrifice pour le péché ensuite, dans lequel  une partie était brûlée, l’autre pour le prêtre. Et enfin, l’hostie pacifique en action de grâce ou pour demander des bienfaits, et dans laquelle une partie était brûlée, une autre revenait au prêtre et une à l’offrant. Vient enfin le sacrifice de communion où une part était réservée à Dieu et une autre consommée par l’offrant.

 

            Survolons un instant le Pentateuque. Dans cet ensemble des cinq premiers livres de la Bible, nous constatons que nos premiers parents ne semblent pas offrir de sacrifice ; ce qui finalement est assez logique puisqu’ils sont en communion avec Dieu. Ils peuvent donc directement rendre leur culte intérieur, leur âme vivant auprès de Dieu[1]. Demeure qu’après la chute seulement apparaît la notion de sacrifice qui concerne les premiers enfants d’Adam et Ève. C’est ce sacrifice à Dieu qui est le centre du récit. Pourquoi Dieu agrée-t-il le sacrifice d’Abel et non celui de Caïn, sinon parce que celui de Caïn est hypocrite dans la mesure, où il dissocie le culte intérieur du culte extérieur. À l’inverse, le culte extérieur d’Abel révèle son culte intérieur. Quoi qu’il en soit, il est notable que dès la sortie du Jardin, l’homme tente de garder un lien avec Dieu en lui offrant un don qui provient de la Création même de Dieu. L’homme est donc lié à Dieu, il reconnaît sa dépendance, mais soit il l’accepte et son sacrifice est pur, soit il ne l‘accepte pas et tente non pas de louer Dieu, mais de s’attirer ses faveurs. Immédiatement après, la Création, corrompue par le péché, conséquence d’une humanité tournée non vers Dieu mais vers elle-même en sacrifiant à d’autres Dieu, est détruite, pour être recréée après le déluge. Or quel est l’acte premier que pose Noé au sortir de l’Arche ? Il rend un culte et offre à Dieu un animal de chaque espèce pure. C’est un holocauste qui rend gloire à Dieu pour sa Création et qui reconnaît la prééminence de Dieu. L’humanité nouvellement recréée est appelée immédiatement à renouer avec son Dieu par un sacrifice de soumission, par lequel elle se reconnaît en dépendance de ce Dieu.

Dans la geste d’Abraham, on peut trouver plusieurs figures du sacrifice, ainsi au chêne de Mambré (Gn 18,1-15), où Abraham reçoit Dieu lui-même et lui offre farine et veau, oblation et holocauste, selon un certain parallèle avec les normes lévitiques. Nous voyons à plusieurs reprises, Abraham intercéder pour les hommes, mais il n’offre pas de sacrifice, car le véritable et unique sacrifice d’Abraham, celui qui seul est un véritable sacrifice, image du sacrifice du Christ, c’est celui de son propre fils Isaac en Gn 22. Or quel est ce sacrifice sinon la parfaite adéquation entre le culte intérieur et le culte extérieur. Il est le sacrifice par excellence, sacrifice d’holocauste qui reconnaît la prééminence divine et sacrifice de communion, puisqu’ Abraham n’a pas d’autre volonté que celle de Dieu auquel il obéit aveuglément. « La tradition juive appelle ce chapitre, l’aqéda (la ligature) d’Isaac. L’enjeu principal de Gn 12-21 est la stérilité du couple Abraham Sara, en tension avec la promesse divine. De nombreux obstacles vont se succéder, jusqu’à ce que la promesse s’accomplisse en Gn 21, avec la naissance d’Isaac. Et c’est immédiatement après que Dieu vient remettre en cause sa promesse et sa fidélité en demandant le sacrifice d’Isaac. Lorsqu’on lit le texte biblique on s’aperçoit qu’il est d’une grande sobriété. Il ne fait état d’aucune réaction de la part d’Abraham qui ne tente pas de négocier avec Dieu (comme il l’a fait en Gn 18) ni ne demande d’explications. Le patriarche se comporte comme au début de son histoire. Il obéit. Il exécute. L’ordre des deux textes manifeste d’ailleurs la même structure. Isaac déposé sur l’autel ne semble pas non plus opposer de résistance, ni la moindre réaction. In extremis, Abraham est arrêté et reçoit le titre de ‘craignant Dieu’. Isaac est remplacé par un bélier, animal père et non fils qu’Abraham voit dans un buisson. Puis Abraham retourne à son silence et à ses serviteurs pour se remettre en route, sans qu’il soit question d’Isaac. Gn 22 est le seul texte qui montre un Abraham sacrifiant et le sacrifice se déroule sur le mont Moriyya. Selon les Chroniques (2 Chr 3,1) c’est le lieu du futur Temple de Jérusalem[2]» Nous voyons ici un Abraham totalement abandonné à la volonté de son Dieu qui pourrait dire avec Job : « Nu, je suis sorti du sein maternel,  nu, j'y retournerai. Yahvé avait donné, Yahvé a repris: que le nom de Yahvé soit béni! » Jb 1,21  Il est remarquable de noter que la foi d’Abraham repose sur une promesse de Dieu quant à sa descendance. L’espérance d’Abraham porte sur cette descendance qui lui vient de Dieu. Il va dans la foi jusqu’à sacrifier son propre bonheur simplement parce que Dieu le lui a demandé. Abraham est donc plus lié à Dieu lui-même qu’aux bienfaits qu’il retire de Dieu. Il est prêt, de par son intimité avec ce Dieu à renoncer à la promesse même de Dieu, si telle est sa volonté. Voilà en quoi ce sacrifice d’Abraham est bien autant celui d’Abraham que celui d’Isaac. Voilà en quoi ce sacrifice agrée à Dieu, car Abraham ne s’est pas recherché lui-même dans sa relation à Dieu, mais il a recherché Dieu lui-même. Il ne l’a pas recherché pour lui, Abraham, mais pour Dieu Lui-même. Ce qui met Abraham en mouvement, c’est la quête de Dieu en lui-même quoiqu’il en soit de sa propre personne. Il ne cherche qu’à accomplir la volonté de ce Dieu quitte à y perdre son propre bonheur. En cela ce sacrifice préfigure celui du Christ qui ne s’est pas regardé lui-même, mais est allé jusqu’à renoncer à lui-même et au rang qui l’égalait à Dieu[3] par obéissance à la volonté du père, avec lequel il ne fait plus qu’un. C’est à cela que vise la purification avant le sacrifice. Que l’offrande intérieure soit pure de toute imperfection qui empêche le sacrifice extérieur d’être vain et tourné vers soi-même. Abraham est le type même de l‘homme tourné exclusivement vers Dieu. En quittant son pays et sa terre natale, il laisse son passé et les siens. En abandonnant Isaac et le fruit de la promesse, il renonce aussi à son avenir. Abraham ne vit que dans le présent de Dieu, dans son immédiateté. C’est en cela qu’il est le Père des croyants. Il ne s’appartient plus, il est totalement dévolu à la volonté divine avec laquelle il fait corps. C’est précisément à ce moment que Dieu reconnaissant qu’il n’y a rien qu’Abraham lui ait refusé qu’Il lui donne tout ce qu’il lui avait promis, car ce n’est pas à la promesse qu’Abraham s’était attaché, mais à la personne de Dieu. Abraham aime Dieu pour lui-même et non pas pour le bonheur qu’il pourrait en retirer. Même privé de la promesse, Abraham ne se révolte pas, il reste uni à son Dieu.

 Je ne peux ici m’empêcher d’évoquer l’expérience mystique de saint François de Sales. Sainte Jeanne de Chantal nous rapporte la crise qu’il traversa  de décembre 1586 à janvier 1587 lors de son séjour parisien : « II tomba dans de grandes tentations et extrêmes angoisses d’esprit. Il lui semblait absolument qu’il était réprouvé et qu’il n’y avait point de salut pour lui. [4]» « Cette violente imagination ne lui donnait aucun relâche et l’horreur qu’il avait, plus de devoir être éternellement l’ennemi de Dieu que tourments de l’enfer » altéra tellement « son intérieur qu’il pensa en tomber malade. »[5] « Moi misérable, hélas, serai-je donques privé de la grâce de Celui qui m’a fait goûter si souvent ses douleurs et qui s’est montré à moi si aimable ? Je ne jouirai donc plus de vos délices ? » Pour lui, son amour n’était pas encore assez pur, il était encore intéressé. Cet amour était trop SON bien. Il tremblait, nous dit sainte Jeanne de Chantal « au souvenir de l’impuissance que les damnés ont d’aimer Dieu ». Alors dans sa douleur, saint François se résout, comme Abraham. «  Quoiqu’il arrive Seigneur, vous qui tenez tout dans votre main, vous dont toutes les voies sont justices et vérités quoique vous ayez décrété à mon égard dans l’éternel secret de votre prédestination et de votre réprobation, vous dont les jugements sont un abîme immense, vous qui êtes juge toujours juste et un miséricordieux Père, je vous aimerai, Seigneur, au moins en cette vie, s’il ne m’est pas donné de vous aimer dans l’éternité.(…) Si mes mérites l’exigent, je serai maudit entre les maudits… accordez moi de n’être pas de ceux qui maudiront votre nom. » À l’instant, son mal tomba. L’amour pur est né dans le cœur de saint François. Il n’aura dès lors de cesse de le chanter, de le promouvoir, de le faire aimer. Plus tard, c’est à sainte Marguerite- Marie Alacoque, une fille de l’ordre qu’il a fondé que le Sacré Cœur se révélera donnant corps à ces mots « l’amour n’est pas aimé ».  C’est précisément dans le creuset des jarres de la purification que l’épouse peut s’unir à ce point au sang de l’époux dans l’alliance parfaite d’un amour pur et totalement désintéressé, même de son propre salut, puisque seul compte l’époux. « Faites tout ce qu’il vous dira. »

            Jacob pour sa part n’offre pas de sacrifice avant d’être installé dans ses biens. Même après son duel avec Dieu (Gn 32,23-32), il se contente de nommer l’endroit. Ce n’est qu’à Béthel (Gn 35,1) que Dieu demande à Jacob de lui construire un autel, en mémoire du duel, mais à cet autel il n’offre aucun sacrifice. Après l’avoir construit, il enfouit les autres divinités, les idoles. Avant de rendre un culte à Dieu, il faut se tourner vers Lui et donc détourner son regard des autres divinités qu’il faut combattre et dominer. Si Abraham suivait son Dieu, Jacob est appelé à suivre Le Dieu préférentiellement aux autres dieux qu’il convient désormais de détruire. Jacob distingue Dieu des autres dieux, étape préalable au culte et au sacrifice. Il se contente de révéler Dieu. Le seul acte cultuel que nous le voyons faire est l’érection d’une stèle sur laquelle il fait une libation d’huile. Il montre son Dieu supérieur aux autres dieux. Il faut attendre Moïse pour que se mette en place réellement le culte divin.

            « Ils écouteront ta voix et vous irez, toi et les anciens d'Israël, trouver le roi d'Égypte et vous lui direz: Yahvé, le Dieu des Hébreux, est venu à notre rencontre. Toi, permets-nous d'aller à trois jours de marche dans le désert pour sacrifier à Yahvé notre Dieu. » (Ex 3,18). Le culte divin est le motif de la sortie d’Égypte. Si Yahvé libère son peuple, c’est pour que celui-ci puisse lui rendre un culte. Or c’est précisément ce que refuse pharaon. Si ce peuple sort de sa domination, non seulement, il ne servira plus la puissance de l’Égypte, mais il louera le Seigneur et servira ce Seigneur. Traduisons : si Satan perd la domination sur le peuple élu, il perd ses esclaves qui oeuvrent à sa propre gloire. Ces esclaves deviennent des serviteurs d’un autre maître à qui ils rendent désormais un culte : Dieu.  Il est intéressant de noter d’emblée que c’est un peuple libéré d’une domination asservissante qui offre un sacrifice. Le sacrifice est essentiellement l’acte d’un homme libre. Libre parce que libéré. Le sacrifice est aussi une action de grâce et la reconnaissance d’une nouvelle dépendance. Pour pouvoir sacrifier, il faut d’abord aller à la rencontre de Dieu et quitter la servitude du mal. Or, le peuple gémit[6] vers son Dieu parce qu’il ne peut, seul, quitter ce mal qui l’asservit. Le peuple a perdu sa liberté, il est enchaîné, par la puissance temporelle de pharaon. De la même manière, l’homme qui s’est longuement et profondément compromis avec le monde et ses attraits, ses vanités, avec le mal et ses avatars, s’est lui-même enchaîné et rendu dépendant. Seul, il ne parvient pas à se libérer. « Alors Dieu Yahvé, le Dieu des Hébreux, est venu à notre rencontre.» (Ex 3,18) Dieu s’est souvenu de la misère de son peuple et il part à sa rencontre. L’initiative vient de Dieu qui répond et qui vient chercher son peuple pour le libérer. S’engage alors avec Pharaon, par le truchement de Moïse et d’Aaron, une véritable tractation au cours de laquelle Dieu par son insistance montre combien il désire racheter son peuple et le libérer, combien Il désire que ce peuple puisse lui rendre un culte. Si Dieu ne s’était pas intéressé au malheur même des Hébreux, il aurait suscité un prophète pour que les Hébreux acceptent de rendre un culte dans leur lieu de servitude. Mais Dieu veut un peuple libre, pour un sacrifice libre et pur. La tentation des Hébreux aurait pu être de rendre un culte pour obtenir leur libération. Le culte n’aurait pas alors été pur, mais intéressé. C’est l’amour d’eux-mêmes qui aurait poussé les Hébreux à rendre ce culte et non l’amour de Dieu. Or le sacrifice qui plaît à Dieu c’est un esprit brisé[7], c'est-à-dire un esprit qui est désintéressé de lui-même. Alors le culte attendra la libération. Il attendra même longtemps. Il est curieux de voir que ce qui motive l’action auprès de pharaon ‘rendre un culte au Seigneur’ qui intervient dès le début de l’Exode (3,18) n’est effectivement réalisé qu’en Lévitique 9 ; en Nombres 7 enfin et seulement, avec la dédicace de la tente du rendez-vous. Encore à cette occasion voyons-nous les chefs offrir les offrandes pour le sacrifice et Moïse les recevoir, mais jamais nous ne voyons Moïse offrir le sacrifice. Régulièrement, lors des préparatifs, Dieu dit à Moïse ce qu’il devra faire quand il offrira le sacrifice, mais jamais Moïse n’est décrit en train de sacrifier. Nous pouvons voir au moins trois raisons à cela. Tout d’abord le désert est le lieu de la purification. Or le sacrifice avant d’être agréé doit être purifié, nous y reviendrons. Moïse donne cette instruction dans le Deutéronome :

 

« Moïse et les anciens d'Israël donnèrent cet ordre au peuple: "Gardez tous les commandements que je vous prescris aujourd'hui. Lorsque vous passerez le Jourdain pour vous rendre au pays que Yahvé ton Dieu te donne, tu dresseras de grandes pierres, tu les enduiras de chaux et tu écriras toutes les paroles de cette Loi, au moment où tu passeras pour entrer dans la terre que Yahvé ton Dieu te donne, terre qui ruisselle de lait et de miel, comme te l'a dit Yahvé le Dieu de tes pères. Et lorsque vous aurez passé le Jourdain, vous dresserez ces pierres sur le mont Ebal, comme je vous l'ordonne aujourd'hui, et vous les enduirez de chaux. Tu y édifieras pour Yahvé ton Dieu un autel, avec des pierres que le fer n'aura pas travaillées. C'est de pierres brutes que tu édifieras l'autel de Yahvé ton Dieu, et c'est sur cet autel que tu offriras des holocaustes pour Yahvé ton Dieu, que tu immoleras des sacrifices de communion, que tu mangeras sur place, et tu te réjouiras en présence de Yahvé ton Dieu. Tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette Loi : grave-les bien. » (Dt 27,1-8)

 



[1] Je pose ce postulat sous réserve qu’il soit confirmé par de plus amples spécialistes.

[2] La Bible et sa culture, p. 99-100.

[3] Ph 2.

[4]. Sainte Jeanne de Chantal, PI,4.

[5] Présidente Amelot, XXII, p. XVIII.

[6] Ex 2,23

[7] ps 50, 19


23/02/2008 10:24
Cana 3  0 commentaire

        

LE SACRIFICE 1

 

 

            Pour entrer plus avant dans ces noces de l’agneau,  arrêtons-nous sur les sacrifices juifs. Le sacrifice est par excellence l’action sacrée. Nous pouvons la définir comme une action rituelle dans laquelle un être doué de vie ou doté d’une force est détruit pour influencer des puissances invisibles, entrer en contact voire en communion avec elles, hâter leur action, leur offrir satisfaction, les honorer ou neutraliser leur influence néfaste. Le sacrifice n’est donc pas seulement un don, il est sanctifié par un rite particulier dans lequel n’y a pas de relation logique entre son efficacité supposée et les moyens employés. Le but du sacrifice est de maintenir le contact créateur et vivificateur entre les deux parties. Offrir quelque chose à la divinité est un acte d’adoration qui manifeste que tout le créé dépend de la divinité créatrice et conservatrice de l’être. Lorsque l’on garde quelque chose de la victime pour le manger, y communier,  c’est faire un avec la victime offerte. La communion est par essence, subordonnée au sacrifice :

 

 « Considérez l'Israël selon la chair. Ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas en communion avec l'autel ? Qu'est-ce à dire ? Que la viande immolée aux idoles soit quelque chose ? Ou que l'idole soit quelque chose ? ... Mais ce qu'on immole, c'est à des démons et à ce qui n'est pas Dieu qu'on l'immole. Or, je ne veux pas que vous entriez en communion avec les démons. Vous ne pouvez boire la coupe du Seigneur et la coupe des démons ; vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons. Ou bien voudrions-nous provoquer la jalousie du Seigneur ? Serions-nous plus forts que lui ? »  (1 Co 10,18-22).

 

            Le sacrifice est d’abord un repas sacré. Pour que le sacrifice soit vrai, il faut qu’il y ait participation par l’amour et l’adoration et quand on le peut par manducation. C’est ainsi que par la communion, nous sommes invités dans le sacrifice du Christ pour être sauvés par lui et brûler de son désir de sauver le monde. L’acte de sacrifice consiste donc à donner des choses visibles à une réalité invisible, mais à l’intérieur il faut foi et charité. Ainsi l’Ancien Testament finit  lui-même par évincer les sacrifices sanglants au profit des sacrifices spirituels : « Car tu ne prends aucun plaisir au sacrifice ; un holocauste, tu n'en veux pas. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; d'un cœur brisé, broyé, Dieu, tu n'as point de mépris» (Ps 50,18-19)

 

 Le sacrifice du Christ va inaugurer un type nouveau de rapport des hommes avec Dieu : la Croix rend caduque les sacrifices anciens. Demeure que cette paix cosmique, recherchée dans le sacrifice, constitue en même temps la communauté humaine, réalisée essentiellement par le repas sacrificiel communautaire où divinité et humanité s’unissent. Une perte en bas (l’objet du sacrifice) est un gain en haut. Le signe de l’acceptation par le Père du sacrifice du Christ, c’est sa résurrection. Ce qui nous renvoie au maître du repas des noces de Cana, le septième jour[1].

Toujours est-il que dans Nouveau Testament, ce n’est que par le Christ que le culte trouve son fondement légitime :

 

« En lui toute construction s'ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur. » Ep2, 21 ;

« Par lui, offrons à Dieu un sacrifice de louange en tout temps, c'est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom. » Hb 13,15 

S’il s’agit d’un culte spirituel, d’une adoration en esprit et en vérité (Jn 4,23-24), ce n’est pas pour autant une intériorité désincarnée. Le but de la participation au sacrifice est de former le temple saint de Dieu habité par l’Esprit :

« Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous? Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c'est vous. » 1 Co 3,16-17 ;

« Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. »  Ep 2,19

 

Le culte spirituel consiste en cette offrande sacrificielle de soi même (« Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » Rm 12,1) par une vie quotidienne de foi et de charité (« Epaphrodite m'a remis votre offrande, parfum de bonne odeur, sacrifice que Dieu reçoit et trouve agréable. » Ph 4,18) Nous savons combien le Christ prolonge les exhortations des prophètes à l’égard du formalisme hypocrite.  « Mais le Seigneur lui dit: "Vous voilà bien, vous, les Pharisiens! L'extérieur de la coupe et du plat, vous le purifiez, alors que votre intérieur à vous est plein de rapine et de méchanceté ! Insensés ! Celui qui a fait l'extérieur n'a-t-il pas fait aussi l'intérieur ? » Lc 11,39-40

 

            Avant d’aller plus loin[2], rappelons que le sacrifice révèle la religion. La religion est une vertu spéciale ordonnée à rendre à Dieu l’honneur qui lui est dû. (81,4) Comme l’honneur est dû à quelqu'un en raison de son excellence et que Dieu possède une excellence tout à fait singulière par son absolue transcendance, il suit que l’on doit rendre à Dieu un honneur spécial. Le culte intérieur auquel est ordonné le culte extérieur consiste en la foi, l’espérance et la charité. (I II 103,a 3). Dieu est l’objet des vertus théologales, mais il est surtout le but de la religion dont l’objet est le culte rendu à Dieu. Cet objet est un moyen directement en rapport avec Dieu. Aussi, en résumé, la religion a pour objet certains actes en vue du culte dû à Dieu, tandis que les vertus théologales ont pour objet Dieu lui-même. Ainsi, la religion ordonne les vertus théologales à la révérence divine dans le culte. La religion est le moyen par lequel les vertus théologales (foi, espérance et charité) rendent un culte à Dieu. C’est pourquoi, la religion possède un juste milieu entre actes intérieurs et culte extérieur, car si mon intérieur n’est pas en accord avec mon extérieur, ma religion et par là mon sacrifice sont inutiles et hypocrites. Nous nous retrouvons ici face à l’eau et aux jarres de la purification des noces de Cana. 

Mais quels sont ces actes intérieurs ? Tout d’abord et premièrement, la dévotion de la volonté, c'est-à-dire avoir la volonté d’accomplir avec promptitude ce qui concerne le service de Dieu, secondement la prière de demande. La prière et la contemplation sont la cause de la dévotion, car elles s’entraînent mutuellement. La contemplation conduit à l’amour et à l’union qui s’exprime par la prière. C’est pourquoi, dans le culte extérieur nous révérons Dieu, non pas pour Lui (Il possède en plénitude la gloire à qui la créature ne peut rien ajouter), mais pour nous, car, par le fait que nous révérons Dieu, notre esprit se trouve assujetti à Lui et c’est en cela qu’il trouve sa perfection. (Toute chose trouve sa perfection par cela qu’elle se soumet à son supérieur[3]). Or l’esprit humain a besoin pour s’unir à Dieu d’être conduit par des réalités sensibles, car l’homme est corps et âme. « Le culte de Dieu est double : intérieur extérieur. En effet, puisque l’homme est composé d’âme et de corps, l’un et l’autre doivent être appliqués au culte de Dieu, en sorte que l’âme honore par un culte intérieur et le corps par un culte extérieur. Et comme le  corps est ordonné à Dieu par l’âme, ainsi, le culte extérieur est ordonné au culte intérieur. » (101 a2)

Il est un fait que la loi naturelle elle-même commande d’offrir à Dieu un sacrifice. Qu’il l’admette ou non, de par sa nature d’être créé, l’homme est soumis à quelque chose de supérieur à cause des défauts qu’il éprouve en lui-même et en quoi il a besoin d’être aidé et dirigé par un supérieur[4]. Ainsi, la raison naturelle dicte à l’homme selon son inclinaison naturelle de manifester sujétion et honneur à celui qui est au-dessus. Or il est également un fait que le mode qui convient à l’homme consiste à utiliser des signes sensibles pour manifester cet honneur. C’est la raison naturelle qui est à l’origine du fait que l’homme utilise certaines choses sensibles en les offrant à Dieu en signes de sujétion et de l’honneur qui lui sont dus. Et c’est là que commence la raison de sacrifice, car on ne doit offrir de sacrifice qu’à Dieu. Gardons en effet à l’esprit que l’oblation du sacrifice se fait en vue de signifier quelque chose et que le sacrifice extérieur signifie le sacrifice intérieur par lequel l’âme s’offre elle-même à Dieu. Or l’âme s’offre à Dieu principe de sa création et but de sa béatitude. C’est pour cela que si le sacrifice extérieur reflète le sacrifice intérieur, alors, il ne peut qu’être à Dieu seulement. De même, dans l’oblation du sacrifice, on ne considère pas le prix de l’animal mis à mort, mais la signification selon laquelle cet acte est posé pour honorer le maître suprême de tout l’univers. Le sacrifice consiste toujours en une oblation, un don de quelque chose que l’on possède d’une manière ou d’une autre. Or le bien de l’homme est triple. Le bien de l’âme offert à Dieu par un certain sacrifice intérieur, par la dévotion, par l’oraison …c’est le sacrifice principal. Mais il existe aussi le bien du corps, offert à Dieu par le martyre, l’abstinence, la continence. Et enfin, le bien des choses extérieures dont on offre un sacrifice à Dieu ou à quelqu'un pour Dieu. Le mot même de ‘sacrifice’, faire du sacré est toujours référé  à Dieu. En un mot, tous sont tenus d’offrir un sacrifice à Dieu par ce que tous sont tenus par la loi naturelle.

            Venons en à présent aux sacrifices de la Loi ancienne, rappelés à nous par la présence de ces jarres de purification. Les préceptes cérémoniels vétérotestamentaires sont ceux qui concernent le culte divin et qui apportent des déterminations à ce que demande la seule loi naturelle. En d’autres termes, les préceptes visent à mettre en pratique la loi naturelle. La raison d’être de ces préceptes consiste en ce qu’ils concernent le culte divin ; mais ils ne sont que figuratifs. « Dès lors, que nul ne s'avise de vous critiquer sur des questions de nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles lunes ou de sabbats. Tout cela n'est que l'ombre des choses à venir, mais la réalité, c'est le corps du Christ. »  (Col 2,16-17) Le culte intérieur consiste donc  en ce que l’âme est unie à Dieu par  l’intelligence et l’affection. Dans la béatitude éternelle, l’intellect humain saisira la vérité divine elle-même : d’où l’exclusion par perte de raison d’être de l’aspect figuratif du culte extérieur qui n’aura plus d’utilité, puisque l’âme sera en union directe avec Dieu. Mais le culte lui-même demeurera. Dans la vie présente, la vérité divine ne se manifeste pas à nous sans figures sensibles, car tout ce que nous percevons nous le percevons par le moyen de nos sens (vue, ouïe odorat…) Aussi, le Christ ne supprime-t-il pas le culte. Mais, par rapport à la Loi Ancienne, l’apport de la Loi Nouvelle c’est que la voie qui nous conduit à la Patrie est ouverte : elle est le Christ. Dès lors que le culte extérieur, traduction du culte intérieur, s’exprime de façon sensible, la notion de symbole sensible exprime la propriété du culte extérieur en tant que celui-ci découle  du culte intérieur d’un homme non encore en possession de la Vérité divine en elle-même, mais tendant vers elle. C’est pour cette raison que dans l’Ancien Testament, les préceptes cérémoniels sont ordonnés au culte de Dieu et à figurer le Christ  à venir. Dans la nouvelle Alliance, les préceptes cérémoniels ne figurent plus le Christ à venir, mais ils figurent le Christ rendant le culte avec nous au Père, le Christ offrant lui-même le sacrifice. Et nous retrouvons ici le passage des jarres de purification au sacrifice de l’époux symbolisé par le vin des noces. Le nouveau n’a plus besoin de l’ancien dans les mêmes termes. Le sacrifice du Christ peut se déverser directement dans la jarre de purification.

Dans l’oblation des sacrifices anciens, l’homme proclamait que Dieu était le premier principe et la fin ultime de toutes choses, à qui tout devait être référé, d’où l’interdiction d’offrir des sacrifices à d’autres dieux. (Ex 22). En outre, par les cérémonies, les hommes étaient détournés d’offrir aux idoles. Or le sacrifice procède par le don, l’oblation d’un bien qui ne peut venir que de la Création ; un don qui est d’abord un don de Dieu. Le principe de l’oblation c’est de rendre à Dieu ce qui est à lui, reconnaissant ainsi ma dépendance vis-à-vis de Lui, ma sujétion à son égard. Il se trouve que parmi tous les dons de Dieu à la Création, le principal n’est autre que le Christ lui-même. C’est pourquoi, le sacrifice le plus important et Puissant sera nécessairement  celui du Christ. « Oui, cherchez à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés, et suivez la voie de l'amour, à l'exemple du Christ qui vous a aimés et s'est livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur. » Ep 5, 1  Tous les autres n’en sont qu’un pâle reflet.

 

 

 



[1] Le fait que ce sacrifice se produise sous forme d’une mort odieuse révèle ce qu’est le péché : la révolte de l’homme contre Dieu. Et  c’est précisément parce que le Christ est innocent que sa mort est un sacrifice de Rédemption qui renverse le destin du monde. Mais il n’est pas ici le lieu de le détailler.

[2] Nous utiliserons dès les paragraphes suivants l’étude de saint Thomas d’Aquin aux références suivantes : ST I II q 98-105 ;  II II q 81-100 ; III q 22 ; III q 48 ; III q 73-83.

[3] Voir à ce sujet le rapport entre amour, liberté, service et don, in Cyril Brun, Le serviteur.

[4] Id. L’humilité.


14/02/2008 8:23
LES NOCES DE CANA 2  0 commentaire

 

            Des jarres et des noces

 

            À présent passons aux jarres. Pleines, elles contiennent deux ou trois mesures. Comment ne pas mettre en parallèle ces deux ou trois mesures avec le ‘quand deux ou trois sont rassemblées en mon nom’ ? Deux ce sont amour de Dieu et amour du prochain. Trois ce sont les trois composantes de l’âme : mémoire, intelligence et volonté. Voilà en fait ce que les jarres une fois pleines contiennent. Notre amour et notre être le plus profond sont déposés, pour la purification des passions et de l’amour, dans les jarres de purification, purifiées par le sang même du Christ. C’est à cet effet qu’Isaac de l’Étoile parle de trois noces :

 

 « Il y a, me semble-t-il, trois noces différentes : la première est extérieure; la seconde, intérieure ; la troisième, supérieure... La première est entre les hommes, la seconde chez les hommes, la troisième au-dessus des hommes. La première est entre la chair et la chair; la seconde, entre la chair et l'esprit ; la troisième, entre l'esprit et Dieu. La première rend un deux êtres différents qui ne sont plus deux, dit l'Écriture, mais une seule chair (Mt 19,6); la seconde rend encore plus un deux êtres contraires : l'âme raisonnable et le corps qui s'oppose à elle, ne font plus qu'une personne ; la troisième rend un éminemment deux êtres qui n'ont aucune parité, puisque celui qui adhère à Dieu est un seul esprit avec lui (1Co 6,17).Dans les premières noces, la chair adhère à la chair et cela fait une seule chair ; dans les secondes, la chair adhère à l'esprit et l'esprit à la chair, et cela ne fait ni Une chair ni Un esprit, mais un homme ; dans les troisièmes, l'esprit adhérant à Dieu devient un avec lui, devient ce qu'il est Lui-même. C'est pourquoi le Fils dit au Père en faveur de ses frères : “ Je veux, Père, que comme Moi et Toi nous sommes un, ceux-ci soient un avec nous, eux aussi. ” (Jn 17,21).

 

 Ô l'un avant toutes choses, l'un au-dessus de toutes choses, l’un après toutes choses, l’un d'où viennent toutes choses, l’un pour qui existent toutes choses ! Unité vraie, là où deux ne sont plus qu'une seule chair ; unité plus vraie encore, là où esprit et chair sont un seul homme ; unité la plus vraie, quand l'esprit adhérant à Dieu n'est plus qu'UN avec Lui... Par les premières noces, l'homme commence d'exister ; dans les secondes, il est formé ; dans la troisième, il est consommé.

 

C'est pour la troisième qu'il existe et subsiste : par des hommes, un homme vient à l'existence, pour Dieu. Mais pour qu'il puisse un jour parvenir par grâce à cette fin vers laquelle il tend par nature, des noces mystérieuses ont eu lieu, entre les secondes et les troisièmes : ces noces mystérieuses sont celles du Verbe et de la chair, du Christ et de l'Église. Dieu était très loin de l'âme ; mais sans Dieu, l'âme ne pouvait être heureuse, ni être fécondée légitimement. “Nos péchés, dit l’Écriture, ont mis la division entre nous et le Bien — c'est-à-dire Dieu — comme entre un homme et une femme ” (Jr 3,20). Alors s'est introduit par fraude l'adultère [le Démon]... Dieu a supprimé le mur du péché derrière lequel s'était glissé l'adultère : il a réconcilié en lui-même la femme à l'homme (Jr 31,22), l'homme à Dieu. Les vieilles inimitiés, il les a clouées à la Croix. » ( Sermon, SC 130)

 

Les époux

 

            Enfin, que dire de ces époux étrangement discrets ? Comme tous les époux, ils s’unissent, ne forment plus qu’une seule chair (Gn 2,23) et quittent leur famille. Est-ce pour cela que la famille est absente des noces ? Mais alors pourquoi seulement l’époux est-il présent ? L’épouse, n’est-ce pas moi qui suis invité à mes propres noces. Pour l’épouse seule la présence de l’époux compte. Elle s’oublie en sa présence :

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche.

 Tes amours sont plus suaves que le vin…

 Entraîne moi sur tes pas courrons !

 Le roi m’a introduite en ses appartements…

 Nous célèbrerons tes amours plus que le vin.

 Ma vigne à moi … je ne l’avais pas gardée. » Cantique 1,2-4 ; 6

« Que tu es beau mon bien aimé, combien délicieux.

Notre lit n’est que verdure.

Comme le pommier parmi les arbres d’un verger,

 ainsi mon bien aimé parmi les jeunes hommes.

À son ombre désirée je me suis assise…

Il m’a menée au cellier…

Je suis malade d’amour.

Son bras gauche est sous ma tête et sa droite m’étreint. » (Ct extraits du premier poème)

 

La bien aimée n’a d’yeux que pour le bien aimé, elle ne fait plus qu’un avec lui. Si l’époux est là, la bien aimée est là. Mais l’époux est le Christ et Marie l’Église. L’époux et l’épouse sont donc bien tous deux présents dans le récit, où finalement tout est centré sur l’union et la fête, la famille disparaît, comme il est normal. Il ne reste que l’époux, l’épouse et le vin. Or le vin vient à manquer et c’est l’époux qui en fournit à nouveau, meilleur et abondant.

 

NOCES DE SANG

 

 

Pourtant cet époux rappelle : « Mon heure n’est pas encore venue ».

 

L’heure du sang

 

 

 L’heure est celle du sang. Le Christ est venu pour donner son sang (Jn 12,27)  et, son sang versé, il passera de ce monde à son père. Le sang est le passage, l’alliance, comme aux noces. L’alliance et l’union c’est le sang du Christ, c’est l’anneau passé au doigt de la bien aimée. L’heure du sang est celle des épousailles. Et ce sang est le vin messianique.

« Crois-moi, femme, l'heure vient  où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem  que vous adorerez le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons,  car le salut vient des Juifs. Mais l'heure vient – et c'est maintenant –  où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l'esprit et la vérité,  car tels sont les adorateurs  que cherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui adorent,   c'est dans l'esprit et la vérité qu'ils doivent adorer. » (Jn 4,21-24).

À la Samaritaine, qui lui demande de l’eau, Jésus dit : « l’heure vient ». Et l’heure c’est celle où l’on adore en vérité et dans l‘esprit, mais « c’est aussi l’heure de la résurrection  N'en soyez pas étonnés, car elle vient, l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux  entendront sa voix » (Jn 5,28).

  L’heure venue est aussi un repas de fête où il transforme le vin mais en sang :

«  Lorsque l'heure fut venue, il se mit à table, et les apôtres avec lui. Et il leur dit : "J'ai ardemment désiré manger cette pâque avec vous avant de souffrir; car je vous le dis, jamais plus je ne la mangerai jusqu'à ce qu'elle s'accomplisse dans le Royaume de Dieu. » (Lc 22, 14,16)

 

Cana est le seul endroit où Jésus dit : « mon heure n’est pas venue ».  Or bien que son heure ne soit pas venue, il manifesta sa gloire. Comment comprendre alors « Père l’heure est venue, glorifie ton Fils » (Jn 17,1), s’il a déjà manifesté sa gloire ?

 

            Il est surprenant que ce ne soit pas l’heure, mais que tout de l’heure soit rassemblé. Que manque-t-il donc pour que ce soit l’heure ? Le vin messianique qui est son sang est là. L’Église avec Marie est là. La glorification est là. L’eau de la purification est mêlée au sang purificateur, comme le sang et l’eau du côté transpercé. Le disciple bien aimé ( ?) et Marie sont là. L’époux est là. Il ne manque que la Croix. Jésus accepte de donner les signes et les fruits de la vie éternelle, du banquet messianique, mais son heure n’étant pas venue, ils ne sont que signes et non réalité. Pour cela, il faut l’alliance consommée, c'est-à-dire la croix. Or l’alliance concerne les deux époux, donc la croix  doit concerner les deux époux. C’est l’époux qui apporte le vin, mais il doit être bu par l’épouse pour l’union. La consommation nuptiale qui donne âme aux noces et au vin, c’est dans la croix qu’elle se vit. C’est unie à la croix de son époux que la fiancée devient l’épouse en devenant l’époux par union. Ils ne font qu’une seule chair et donc qu’un seul sang. Mais comment l’épouse peut-elle boire à cette coupe sinon par l’amour.  Il faut qu’elle disparaisse totalement derrière l’époux, en lui, à tel point que comme dans le récit, seule la présence de l’époux nous révèle l’existence d’une épouse. Telle la bien aimée du Cantique des cantiques, l’épouse n’a d’yeux que pour son époux. Elle s’oublie elle-même : « Ma vigne je ne l’ai pas gardée ». Elle ne trouve sa joie que dans les baisers de l’époux que dans son étreinte. C’est lui qui l’habille et la pare. Elle s’est livrée à lui dans une totale dépendance, car tout son désir est devant lui[1]. Elle n’a plus d’autres délices que lui, le reste est terne et sans intérêt. Elle ne désire que ce que désire son époux. Elle a crucufié sa volonté propre sur les clous amoureux de son désir qu’elle n’a cessé de faire grandir, au point de mettre à mort tout désir sensible. L’époux et sa présence seule comptent. « Faites tout ce qu’il vous dira. » Sa volonté à elle est dans sa volonté à lui.

 

            Service du vin, offrande du sang

 

 

            Mais revenons aux servants. Si les servants ne font pas ce que dit Jésus, il n’y a pas de vin. Alors qui sont les servants ? L’épouse n’est-elle pas aussi la servante de son époux[2] ? « Femmes soyez soumises à vos maris » (Col 3,18)…  Les servants à qui Marie, Église, donne cet ordre – car c’est tout de même un ordre – ne sont-ils pas l’épouse ? Finalement, ces servants sont le bras exécutant de Marie qui se trouve être la tête qui ordonne, mais ordonne de suivre le fils. Ces servants vont ensuite présenter le vin au maître du repas qui s’adresse alors à l’époux. Le maître du repas est là pour goûter le vin s’assurer du bon ordonnancement et déroulement de la fête des noces et il en rend compte à l’époux qui fournit le vin. C’est le maître du repas qui reconnaît que le vin est meilleur et donc lui plaît davantage. Serait-ce le Père éternel qui agrée le sacrifice du sang de l’époux pour les noces éternelles comme meilleur que celui de l’Alliance qui existait jusque là ? Il ne pose pas une question, ‘pourquoi ?’ Il constate par une affirmation forte : « tu as gardé jusqu’à présent.. ». Le bon vin, celui du sacrifice n’était pas encore servi, maintenant celui qui est agréable et le meilleur et en abondance peut être servi, le maître du repas est prêt à le faire couler, car l’époux est prêt à le répandre. « Tu n’as voulu ni offrande, ni sacrifice, alors j’ai dit voici je viens. »(Ps 40,7-8) Notons que le maître du repas, appelle l’époux, il ne va pas le voir, c’est l’époux qui avance vers lui pour que le maître du repas lui fasse part de l’accueil favorable qu’il réserve au vin des noces nouvelles.

 

            Eau de purification et vin de l’alliance

 

Retenons aussi que l’eau est transformée par l’époux à partir de l’eau apportée par l’épouse (les serviteurs qui prolongent Marie). L’alliance, c’est l’offrande de purification de l’épouse transsubstantiée par l’époux, « source des jardins,  puits d'eaux vives, ruissellement du Liban! » (Ct 4,15) L’Alliance ne peut avoir lieu que par la préalable purification de l’épouse (voir plus loin, les jarres) et son désir manifesté par l’obéissance. L’obéissance est le signe de l’union de volonté de l’épouse à celle de l’époux. « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15,14-15) Or nous savons que pour le Christ nous ne sommes plus serviteurs mais amis à partir du moment où nous lui obéissons par amour et non de façon servile. Il y a bien union entre l’époux et l’épouse, union de volonté d’abord, union de désir par la purification de cette volonté et de l’obéissance et enfin union de l’être puisque l’eau du désir et de l’obéissance devient, par la purification, le vin de l’alliance qui fait de l‘épouse, le corps même de son époux. Or cette union inscrite dans le vin des Noces est celle qui agrée au maître du repas. Désormais, le bon vin peut être tiré et servi, car l’âme, unie au Christ comme son épouse, produit des fruits qui sont non plus les siens propres, mais ceux-là même de l’époux. Aussi, le maître du repas reçoit-il non seulement le sacrifice parfait de l’époux, mais en même temps, comme ils ne font plus qu’un, l’offrande purifiée de l’épouse. Et ainsi les noces éternelles peuvent-elles s’ouvrir sur un banquet inépuisable et abondant qui n’est autre que la jouissance de l’union à Dieu, car « tes amours sont plus délicieuses que le vin ». ( Ct 1,2)

 

Le signe de la Nouvelle Alliance : l’eau et le sang

 

Comment cette purification de l’eau peut-elle se faire ? Dans les jarres. Elles sont comme le cœur du Christ d’où jaillira l’eau et le sang, signe de la Nouvelle alliance et de la miséricorde. Il est troublant de noter que dans ces jarres vont se mêler l’action de l’homme et celle de Dieu. Comme pour le sacrifice eucharistique, les hommes présentent ce qu’ils ont, ce qu’il leur reste, une fois que leur vin éphémère n’est plus. Une fois les plaisirs mondains écoulés, il ne reste plus que la simplicité de l’eau. Ils n’apportent pas un mauvais, ni même un bon vin pour en faire un meilleur. Ils n’ont rien si ce n’est l’eau qui ne vient pas d’eux mais de Dieu. Or qu’y a-t-il de plus dénué d’artifice que l’eau ? L’eau n’est pas leur fait, ils donnent ce qu’ils ont reçu, dépouillé de tout artifice et faux semblant. L’eau symbolise ici l’homme nu sans fard, sans ressources qui n’a rien d’autre que sa nudité et sa pauvreté à présenter à Dieu. En un mot, il se présente lui-même dans sa vérité et sa pureté, sa blessure, sa lèpre, bref tel qu’il est. Il vient à l’époux avec ce vide, car l’époux comble les affamés, ceux qui ont les mains pleines, il les renvoie les mains vides[3], car il n’y avait pas de place à remplir. C’est donc les mains vides qu’il convient de se présenter devant Dieu, vide de sa volonté propre, car c’est obéissant qu’il convient d’arriver. Mais ce rien, ce vide, cette laideur parfois de nous-mêmes et cette honte due à notre nudité, à notre dépouillement, tous ces riens et faiblesses ne viennent pas se vider dans n’importe quelles jarres. Des jarres de pierre. Qui y a-t-il de plus solide que la pierre ? C’est dans de la pierre que l’homme vient déverser sa nudité. Finalement, en se dépouillant de lui-même, il se met à nu, mais il vient se couvrir d’une protection aussi rude et ferme que la pierre.

Ce n’est pas non plus dans n’importe quelle jarre de pierre. Ce sont les jarres de la purification. Pour pouvoir transformer l’eau en vin, il faut que l’eau soit pure. Pour que l’union de l’époux et de l’épouse soit union parfaite, il faut que l’eau versée dans ces jarres soit purifiée des imperfections qui restent en elle. C’est en sang de son époux qu’elle doit se transformer et non en un sang humide de sa propre eau. Il faut donc que de l’eau il ne reste rien que le désir pur d’être son époux lui-même. Le sang ne transformera que ce qu’il y a de désir pur dans l’eau, car le sang vient s’unir à l’eau en comblant son désir de sang. Le sang remplace l’eau, en comblant le vide qu’exprime le désir. Si l’eau n’est que désir, elle ne sera donc que vide d’elle-même et ainsi, elle sera consommée dans et par l’union du sang de son époux. Voilà pourquoi, il convient toujours et encore de purifier cette eau, par l’abandon de soi et de ses désirs propres dans la jarre de purification qui n’est autre que la rencontre de la vérité de l’être fini, avec l’infinie miséricorde de la puissance divine.

 

 « Prêtez l'oreille et venez vers moi,  écoutez et vous vivrez. Je conclurai avec vous une alliance éternelle,  réalisant les faveurs promises à David.» (Is 55,3) 

 

 Si vous buvez mon eau, vous deviendrez mon sang. Qu’est ce qui peut transformer l’homme en sang du Christ, qu’est ce qui façonne l’homme, sinon la Parole de Dieu ?

« Ah! Vous tous qui avez soif, venez vers l'eau,  même si vous n'avez pas d'argent, venez,  achetez et mangez ; venez, achetez sans argent,  sans payer, du vin et du lait. » (Is 55,1)

 

N’est-ce pas la réponse à La Samaritaine ? « Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissante en vie éternelle » (Jn 4, 14)

 

« C'en est fait, me dit-il encore ; je suis l'Alpha et l'Oméga, le Principe et la Fin ; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement. » (Ap 21,6 )

 

Tout est accompli de la promesse :  « Pourquoi, Israël, pourquoi es-tu au pays de tes ennemis, vieillissant en terre étrangère, te souillant avec les morts, compté parmi ceux qui vont au shéol ? C'est que tu abandonnas la Source de la Sagesse ! Si tu avais marché dans la voie de Dieu, tu habiterais dans la paix pour toujours. » (Ba 3,10-13 )

 

Dès lors le bien-aimé peut dire  à sa bien-aimée : « Source des jardins, puits d'eaux vives,  ruissellement du Liban! » ( Ct 4,15)

 

 

 



[1] Ps 38(37),10.

[2] Voir à ce sujet Cyril Brun, Serviteur

[3] Magnificat, Lc 1,52-53.


08/02/2008 17:07
LES NOCES DE CANA 1  0 commentaire

 

 

            De nombreuses questions posées au cours de mes déplacements en France durant ces dernières vacances m’ont poussé à m’arrêter sur un thème apparemment éloigné de la doctrine sociale. En effet, j’ai pu constater que bien souvent on se trompait de combat ou du moins on distendait énormément l’action à laquelle dispose la doctrine sociale et le but réel qui lui est sous jacent. La doctrine sociale de l’Église n’a d’autre but que d’aider l’homme à une union intime et personnelle avec Dieu. Aussi dans la perspective du carême et de Pâques je voudrais à présent initier avec vous une réflexion sur cette union intime autour des noces de Cana et de l’Exode. Je le ferai selon la méthode de la lectio divina.

 

 

LE TROISIÈME JOUR , À CANA DE GALILÉE …

 

            Nous sommes au troisième jour. Récapitulons ensemble la semaine de Jésus. Le premier jour était le jour du témoignage que Jean Baptiste lui rendait à Béthanie devant les prêtres. Le second jour celui où Jean Baptiste désigne Jésus comme l’agneau de Dieu. Le troisième est celui de la rencontre avec André et Simon toujours à Béthanie et toujours sur le témoignage de Jean. André et Pierre sont de Bethsaïde, ce qui veut dire qu’ils ont quitté leur ville spécialement pour suivre Jean. Le quatrième jour est enfin celui de la rencontre avec Philippe qui lui aussi est de Bethsaïde (connaissait-il les deux frères ? sans doute était-il lui aussi disciple de Jean, car il parle de Jésus comme de celui qu’il cherchait Jn 1, 45)  et Nathanaël, rencontre directe, apparemment sans intermédiaire, mais Jésus a déjà été présenté au lecteur par deux fois comme le Messie et l’Agneau de Dieu. La rencontre a lieu sur la route entre Béthanie et la Galilée, peut-être près de Cana ou à Cana car Nathanaël est de Cana (Jn 21,2).  Puis viennent deux jours sans indications et le troisième jour à Cana de Galilée, soit une semaine complète. Nathanaël étant de Cana, peut-être Jésus était-il déjà à Cana trois jours avant,  bien que Nazareth fut vraiment à côté. Peut être est-il tout simplement passer prendre sa mère. L’important n’est pas là ; l’important est que tout va se passer le troisième jour, qui est en fait le septième de la semaine inaugurale de l’Agneau.

 

            Troisième jour et manifestation divine

 

Le troisième jour est le même jour que celui de la résurrection. Or Jésus est présenté comme l’Agneau pascal. Ce jour, le troisième, est celui où les cieux s’ouvrent avec la résurrection. Ce qui est la réponse immédiate à la promesse faite trois jours avant aux deux nouveaux disciples qui sont également invités à ces noces. Pour l’heure ce sont les deux disciples qui quittent Jean.  L’un des deux est inconnu (identifiable au lecteur) et André qui va chercher son frère Pierre ; puis Philippe qui va chercher Nathanaël, soit cinq disciples, dont Pierre, avec Marie et Jésus, ils arrivent donc à sept (dont moi le lecteur), chiffre parfait attribué à  la Résurrection et qui fait suite au chiffre parfait 10 qui indiquait l’éternité dans le passage de la rencontre avec les premiers disciples : « ‘Où demeures tu ? –  Venez  et voyez.’… C’était la dixième heure ».(Jn 1,39) Donc ceux qui ont rejoint Jésus et qui demeurent avec lui dans la contemplation de l’éternité, le suivent aux noces de Cana, le troisième jour, jour de la résurrection qui pourtant n’est pas le jour du Christ : « Mon heure n’est pas encore venue ». Les deux jours de silence peuvent-ils alors correspondre aux deux jours du tombeau ?

            Par excellence, le troisième jour est celui d’une manifestation divine par laquelle les cieux s’ouvrent d’une manière ou d’une autre :

 « Le troisième jour était venu et l’aurore pointait : il y eut des coups de tonnerre et des éclairs…. Et Yahvé descendit sur le Mont Sinaï, à la cime du mont. » Ex 19, 16 ; 20. 

// « et il arriva que le troisième jour, ils le trouvèrent dans le Temple » Lc 2, 46 // « Voilà le troisième jour que ces choses sont arrivées. » Lc 24,21 (Emmaüs) // Ac 27, 19 : la tempête et Paul.

// Gn 1, 13 : séparation des eaux, le troisième jour, la vie peut reprendre.

// Gn 22, 4 : jour du sacrifice d’Abraham.

// Gn 31,23 : jour où Jacob s’enfuit de chez Laban.

// Gn 34,25 : c’est le jour où les fils de Jacob font justice à leur sœur Dina à Sichem.

// Gn 40, 20 : jour du banquet anniversaire de Pharaon et réalisation de la prophétie de Joseph

// Gn 42,18 :id pour l’heure de la rencontre entre Joseph et ses frères.

// Gn 9, 17 : jour où Josué quitte le camp pour conquérir la Terre promise.

// en Luc 18,33 c’est l’annonce de la résurrection.

// Lv 7, 18 : le troisième jour, on ne mange pas la chair offerte deux jours avant.

// Nb 19,11-12 : « Celui qui touche un cadavre, quel que soit le mort, sera impur sept jours. Il se purifiera avec ces eaux, le troisième et le septième jour, et il sera pur ; mais s'il ne se purifie pas le troisième et le septième jour, il ne sera pas pur. »

 // « Venez, retournons vers Yahvé.  Il a déchiré, il nous guérira ;  il a frappé, il pansera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera  et nous vivrons en sa présence. » Ps 6,1-2

Il est donc évident que ce récit  a trait à la Résurrection, à la nouvelle création, à la  vie éternelle

.

            Marie, l’Église et Jésus

 

            Notons, ensuite, que c’est Marie qui semble invitée. Jésus paraît accessoire. Lui et ses disciples ne semblent devoir leur présence ici que par la présence de Marie qui n’est par la suite jamais nommée, mais dite ‘sa mère’ ou ‘femme’ ; elle figure l’Église. C’est donc l’Église qui va dire au Christ de montrer sa gloire eucharistique. Les disciples n’ont aucun rôle, tout se joue entre Marie Église, corps qui commande, et Jésus Tête qui opère. Marie est la médiation entre le corps et la tête. L’Église constate le besoin du monde et le transmet à la tête qui agit, en fonction de l’obéissance des serviteurs qui obéissent à la tête, parce qu’ils obéissent au corps Église, car c’est sur l’ordre de Marie qu’ils obéissent au Fils. Puis Marie s’efface et laisse alors toute la place au Christ qui jusque là n’était que secondaire. Elle leur dit : «  Faites tout ce qu’il vous dira », pas une partie, mais tout et vous aurez du vin.  Le parallèle avec « vous ferez cela en mémoire de moi » est une évidence qui nous invite au rapprochement avec le sacrifice eucharistique. Mais pourquoi sont-ce les servants et non les disciples qui opèrent sinon parce que ces derniers ne font qu’un avec le Christ et qu’ils agissent ensemble. Le disciple suit et imite son maître. Les servants ne sont pas les disciples, mais les instruments du miracle. Le miracle n’est pas apparemment destiné à eux, mais aux invités, pour sauver la noce. La réponse à l‘obéissance est claire :« Assurément, si vous obéissez vraiment à mes commandements que je vous prescris aujourd'hui, aimant Yahvé votre Dieu et le servant de tout votre coeur et de toute votre âme, je donnerai à votre pays la pluie en son temps, pluie d'automne et pluie de printemps, et tu pourras récolter ton froment, ton vin nouveau et ton huile.» Dt 11,13 14

Qui sont donc les servants ? Ils sont sous l’autorité du maître du repas et servent le repas. Appartiennent-ils à la maison du marié, ou de la famille, ou au maître du repas ? Nous y reviendrons plus tard. Posons pour l’instant un certain nombre d’éléments, apparemment disparates.

 

LES NOCES , LE VIN ET LES JARRES

 

Noces, fête et banquet

 

Que pouvons-nous dire des noces. ? Elles duraient ordinairement sept jours (Jg 14,12). Dans toutes noces, il y a époux, épouse, famille, amis, proches. Ici la famille, l’épouse n’apparaissent pas. Seul l’époux  – et encore est-il muet – est mis en scène. Nous savons que les noces sont une fête accompagnée d’un banquet. Ces Noces seraient-elles ce banquet eschatologique que nous promet Isaïe ?

 

« Yahvé Sabaot prépare pour tous les peuples, sur cette montagne,  un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vins dépouillés. » (Is 25,6)

 

 Mais Isaïe ne nous dit pas que ce banquet est un banquet de Noces ! Pourtant l’évocation de ce banquet eschatologique se trouve confortée par l’idée d’abondance que suggèrent à Cana les jarres pleines et la qualité supérieure du vin, comme le suggère ces textes des prophètes :

 

   « Voici venir des jours – oracle de Yahvé –  où se suivront de près laboureur et moissonneur, celui qui foule les raisins et celui qui répand la semence. Les montagnes suinteront de jus de raisin, toutes les collines deviendront liquides. Je rétablirai mon peuple Israël ; ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront, ils planteront des vignes et en boiront le vin,  ils cultiveront des jardins et en mangeront les  fruits. Je les planterai sur leur terre et ils ne seront plus arrachés de dessus la terre. » Amos 9,13-14

 

« Ce jour-là,  les montagnes dégoutteront de vin nouveau,  les collines ruisselleront de lait, » Jl 4,18

 

« Yahvé sans cesse te conduira, il te rassasiera dans les lieux arides,  il donnera la vigueur à tes os,  et tu seras comme un jardin arrosé,  comme une source jaillissante  dont les eaux ne tarissent pas. » Is 58,11

 

 

 

 

Le vin de la fête

 

            Et ce vin ? Qu’est-ce que ce vin ? Avec le Cantique des Cantiques, nous apprenons qu’il est le délice de l’épouse et que les amours de l’époux sont plus délicieuses encore (Ct 1,2). Le vin de ce monde passe et finit par manquer. Le vin réjouit et symbolise la fête, la joie. Il y a différentes qualités de vins, mais tous ne sont pas capables d’apprécier le bon vin. Ici le vin est meilleur et abondant : «“ Remplissez d’eau ces jarres.” Ils les remplirent jusqu’au bord ». Le repas messianique est sans fin, ni faim. La promesse de Dieu à Catherine de Sienne dans les Dialogues est de cet ordre. Les saints seront rassasiés et auront faim tout à la fois, de façon à toujours posséder sans plus être écoeurés, et toujours assoiffés sans souffrir de la soif.

 

 


21/12/2007 8:14
LA RÉALISATION DE LA PROMESSE 4/5  0 commentaire

 

               I.      L’ACCOMPLISSEMENT

 

 

            Contemplons un instant cet héritier davidique, car pour le lecteur juif, il est évident que Luc désigne ce nouveau-né comme l’héritier de la Promesse davidique, comme le Messie. Il naît à Bethléem, de parents issus de Jessé. Qui plus est, il naît au moment, où par le recensement de César, le peuple se rassemble. Un immense mouvement ouvre ce récit. La Terre entière se rassemble vers le lieu de ses origines. C’est bien le jour du Seigneur, comme renforcé par le caractère solennel du récit : « Il advint que parut un édit de César. » Le ton n’est pas sans rappeler la solennité des théophanies, ou des sentences divines. Nous serions prêts à entendre ici “oracle du Seigneur”. Dans cet immense mouvement, la famille de Joseph elle-même se déplace et revient à ses origines. Ce mouvement semble comme anticiper les fins dernières où les morts se lèveront. N’est-il pas aussi un écho à l’apocalypse :

« Voici, il vient avec les nuées ; chacun le verra, même ceux qui l'ont transpercé, et sur lui se lamenteront toutes les races de la terre. Oui, Amen! Je suis l'Alpha et l'Oméga, dit le Seigneur Dieu, "Il est, Il était et Il vient", le Maître-de-tout. » (Ap 1,7-8) ?

N’est-il pas tout simplement l’accomplissement de Zacharie :

« Mais je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication, et ils regarderont vers moi. Celui qu'ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique; ils le pleureront comme on pleure un premier-né. » ? ( Za 12,9-10)
  À côté de ce mouvement planétaire, les bergers eux aussi se mettent en branle. Dans ce grand mouvement, incessant, seul un bébé ne bouge pas. Il est couché. Alors que le monde entier est en émoi pour un recensement, l’enfant sensé accomplir la promesse dort. Pire encore ce recensement est le cinglant rappel de la servitude d’Israël aux mains de l’occupant romain. Plus grave aux yeux du croyant, le recensement est un acte religieux réservé à Dieu seul.
« Quand tu dénombreras les Israélites par le recensement, chacun d'eux donnera à Yahvé la rançon de sa vie pour qu'aucun fléau n'éclate parmi eux à l'occasion du recensement. Quiconque est soumis au recensement donnera un demi-sicle sur la base du sicle du sanctuaire : vingt géras par sicle. Ce demi-sicle sera un prélèvement pour Yahvé. Quiconque est soumis au recensement, c'est-à-dire âgé de vingt ans et au-delà, donnera le prélèvement de Yahvé.  Le riche ne donnera pas plus et le pauvre ne donnera pas moins d'un demi-sicle lorsqu'il donnera le prélèvement pour Yahvé, en rançon de vos vies. Tu prendras l'argent de la rançon des Israélites, et tu le donneras au service de la Tente du Rendez-vous ; il sera pour les Israélites un mémorial devant Yahvé, pour la rançon de vos vies." (Ex 30, 12-14)
Dieu seul est maître du recensement et c’est lui qui l’ordonne, car seul il est maître de la vie et de la mort. « Aussi mon Dieu m'inspira-t-il de rassembler les grands, les magistrats et le peuple pour en faire le recensement généalogique.» (Ne 7,5) 
Voilà pourquoi le recensement de David est puni, car David se substitue à Dieu. Or, si David est l’oint de Dieu pour conduire le peuple de Dieu, il n’est pas Dieu ce qui est clairement rappelé (2S 24,1 sq.)

César Auguste aussi se substitue à Dieu et c’est un péché. Le Christ arrive au milieu du péché. Il arrive même au milieu DU péché fondamental car vouloir se substituer à Dieu n’est ce pas ce péché originel ? Or ce péché de l’empereur met le monde en mouvement, en émoi et lui fait perdre la paix, comme le rappelle le nom même du gouverneur romain, Quirinius (le guerrier). Au milieu de ce tumulte, celui qui est venu apporter le repos messianique chanté par le psalmiste, dort en paix, lui qui est la paix.

C’est vers cette paix que l’ange envoie les bergers, ces hommes qui au nom de la Loi qu’ils ne pouvaient guère pratiquer, étaient assimilés à des voleurs et à des tueurs. Rappel de ce monde chaotique en mouvement, les bergers mis en lumière par le récit, illustrent ce monde peccamineux et perdu qui s’émeut, à qui cet enfant est envoyé. Il ne naît pas dans le confort d’une demeure paisible, mais au milieu même du désordre du péché et des pécheurs, esclaves du prince de ce monde. Cet immense mouvement nous laisse une impression curieuse de fourmilière en effervescence, dans la quelle toute personnalité propre semble absente. Ils avancent mécaniquement sur l’ordre d’un maître absolu et lointain. Sans le savoir encore, ils s’avancent aussi, vers le Roi.
« C'est donc ici le premier recensement, mais le recensement des âmes. Tous viennent s'y soumettre, parce que nul n'en est excepté. Ils obéissent, non à la proclamation des officiers publics, mais à la prédiction du prophète qui, bien des siècles à l'avance, avait dit : «Nations, applaudissez toutes des mains, chantez la gloire de Dieu par des cris d'allégresse, parce que le Seigneur est élevé et redoutable, qu'il est le roi suprême sur toute la terre» (Ps 46). Et pour qu'on sache bien que c'est ici le recensement spirituel de la justice, Marie et Joseph, c'est-à-dire un juste et une vierge, viennent s'y soumettre, l'un qui devait être le gardien du Verbe, l'autre qui allait l'enfanter. » (Saint Ambroise)

 

            Ce Messie, Bon Pasteur, est bien venu non pour les biens portants, mais pour les malades et les pécheurs[1], refuge de paix au milieu des ténèbres. À partir de cet enfant, paisible et lumineux, Dieu va construire son royaume.

 

             II.       VERS UN NOUVEAU ROYAUME

 

 

            Comme nous l’avons vu, ce nouveau royaume qui s’inaugure avec la naissance du Messie davidique n’est pas un événement isolé et incongru qui viendrait de nulle part. Il est préparé de longue date par le roi lui-même, puisque le royaume n’est finalement que l’accomplissement de la Promesse. Le Christ lui-même l’affirme : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5,17). Il s’agit certes d’accomplir la promesse davidique, mais aussi et bien plus profondément encore la promesse initiale faite à Adam et Ève de vaincre le serpent (Gn 3,15). C’est pourquoi, par Joseph, puis David, s’élaborent les généalogies du Christ (Mt 1,1-17 ; Lc 3,23-37). Remonter encore plus haut, c’est découvrir la préexistence de Jésus selon une démarche qui a dû s’inspirer des traditions apocalyptiques juives soucieuses de montrer l’unité de la création et de la fin des temps. Jésus est celui par qui tout existe et par qui nous allons à Dieu (1Co 8,6, ou Hymne aux Ph 2, 6-11). Jésus image du Dieu invisible et premier-né de toute créature. (Col 1, 15)[2] Cet enfant récapitule en lui toute l’histoire de l’humanité (et pas seulement la descendance d’Abraham), de par son ascendance généalogique. Aussi, ce nouveau royaume est-il l’héritier naturel de l’alliance adamique, de l’alliance abrahamique, de l’alliance noachique, de l’alliance mosaïque et de la promesse davidique. Il serait du reste intéressant de faire ici une place à la progression de ces alliances de plus en plus intimes et précises. Que nous les prenions de la dernière à la première ou de la première à la dernière, elles nous révèlent que Dieu inclut dans son alliance et dans sa promesse l’humanité tout entière et chaque homme individuellement, mais aussi la création elle-même. C’est pourquoi, ce royaume qui s’inaugure dans la nuit de Noël, n’est pas réservé au seul peuple d’Israël puisque chaque alliance nouvelle ne rend pas caduque la première. Les dons de Dieu sont sans repentance (Rm 11,29). Aussi, David en recevant la promesse hérite-t-il également  des alliances antérieures, avec le peuple juif (Moïse), avec la descendance d’Abraham, avec l’humanité toute entière et la Création (Noé et Adam selon des modalités complémentaires). Ce royaume va donc bouleverser l’ordre du monde dans son intégralité, car il est ouvert à tous y compris à la création, « car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle fut assujettie à la vanité, –  non qu'elle l'eût voulu, mais à cause de celui qui l'y a soumise – , c'est avec l'espérance d'être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. Et non pas elle seule : nous-mêmes qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps» (Rm 8, 19-25).
L’enfant de Bethléem est bien le premier-né, non seulement de Marie, mais de toute cette nouvelle lignée qui pourtant s’inscrit dans l’humanité elle-même, en en assumant son histoire. Car l’incarnation n’est pas autre chose qu’entrer dans une lignée (en l’occurrence celle de l’humanité tout entière). Entrer dans une famille, c’est nécessairement être marqué par elle, ses codes, son histoire, ses membres. Un homme qui se construit, le fait en portant (et parfois en subissant) le poids de son passé, de sa famille de son histoire. Il la résume en lui, à sa façon et selon son caractère propre, mais ce qu’il est, est en dépendance de ce qu’il reçoit. L’humanité du Christ n’est pas autre chose. Dire qu’il assume l’humanité et qu’il la récapitule n’a pas d’autre sens. Voilà pourquoi, il porte le péché du monde. Il est solidaire par naissance de cette humanité pécheresse. Mais il naît d’une vierge pure et d’un homme juste, pour nous signifier que sur lui le péché n’a pas d’emprise. De parents purs, vierges et justes, il n’est pas souillé et lui-même est pur, vierge et juste. C’est du reste parce qu’il est juste, qu’il est ce roi messianique[3]. Cet enfant  tout à la fois porte l’humanité entière et est le premier-né d’une vierge. Bien qu’assumant son histoire et sa lignée, il arrive, comme aux premiers temps de la Création, sur une terre neuve et pure.
Traditionnellement, Israël est le premier-né de Dieu (Ex 4,22 ; Sg 18,13). Dieu l’a engendré lorsqu’il l’a fait sortir d’Égypte (Dt 32, 6.18sq) et la vie au désert fut sa première enfance. La tradition juive a lié plus spécialement  la naissance d’Israël au don de la Loi :  « Pourquoi appelle-t-on le Sinaï, maison de ma mère ? Parce que là, les israélites devinrent enfants nouveau-nés. » (Midrash sur Ct 8,2) Le premier-né en Israël n’est pas l’héritier mâle qui recevra le nom et la fortune paternels. L’offrande des premiers-nés des animaux et des hommes, c’est-à-dire tout ce qui ouvre le sein, est une application particulière de la Loi des prémices. Le code de l’alliance prescrit de donner à Dieu le premier-né de l’homme et celui du bétail (Ex 22,28sq). Le code cultuel en assigne la raison : « tout être sorti le premier du sein maternel me revient : tout mâle, tout premier-né de ton petit ou gros bétail » (Ex 34, 19). Le don s’adresse au Seigneur  libérateur de son peuple et il perpétue le souvenir de la nuit où Dieu fit périr tous les premiers-nés d’Égypte. (Ex 13,15) Les animaux étaient sacrifiés et les hommes consacrés à Dieu (Ex 13, 2) : c’est la circoncision. Les lévites tiendront plus tard la place des premier-nés rachetés (Nb 3,11sq ; 8,16) Le jour viendra où Jésus prémices de l’humanité s’offrira à son père, par les mains de Marie et donnera leurs pleines valeurs aux prescriptions de la Loi[4]. Les premier-nés sont des serviteurs du culte divin. Ils sont à Dieu pour offrir le sacrifice dans la descendance d’Aaron.
Avec Jean Baptiste (de la tribu de Lévi) qui doit diminuer pour que le Christ grandisse, nous assistons à un déplacement du sacerdoce lévitique au sacerdoce du Christ Bon Pasteur. Il est le vrai premier-né venu pour servir le culte divin, premier-né offert à Dieu en sacrifice. Les lévites appartenaient à Dieu par rachat de substitution. Le Christ leur succède comme ils avaient succédé au rachat des premier-nés. Jean Baptiste et avec lui le sacerdoce ancien s’effacent pour une nouvelle Alliance et donc un nouveau sacerdoce celui du Christ qui est à la fois le prêtre (qui tient lieu de premier-né offrant le sacrifice lévitique) et aussi la victime offerte. Il rachète par son sacrifice tous ceux qui veulent s’unir à son sacrifice, une multitude de frères, désormais, eux aussi, premier-nés dans le premier-né et prêtres dans le nouveau prêtre. Il instaure ainsi en tant que premier-né une ère nouvelle ouverte à tous ceux qui souhaitent s’y engouffrer, en tant que fils et frères. Il ouvre le sein maternel de Dieu d’où sort la Création nouvelle. Car toute créature est née de Dieu, sort des entrailles de Dieu. En tant que premier-né, prémices du Seigneur et l’oint qui a toute la faveur du très haut, il est attendu comme celui qui va inaugurer une ère nouvelle par un nouveau royaume (celui de Dieu) dans lequel, les sujets sont la famille de Dieu (cf. « Ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique, ceux là sont mes frères… » Lc 8, 21). Le Christ est donc le premier-né d’une ère nouvelle d’enfants de Dieu. Il ‘ouvre le sein maternel de Dieu’ pour une nouvelle création qui n’est autre que le Royaume dont le Christ est à la fois le prophète[5], le roi et le prêtre qui, étant premier-né, est lui-même offert en sacrifice de rachat à Dieu. Or comme pour les lévites, le tribut payé pour ce rachat est  l’offrande du sacrifice de l’agneau pour le culte divin (louanges ; demandes ; réparation ; expiation[6]). Le nouveau messie est donc oint prêtre pour que par lui les sacrifices soient rendus à Dieu. Le royaume qu’il vient inaugurer est essentiellement sacerdotal, puisqu’il repose non plus sur une promesse (le royaume est là ; il est l’accomplissement de la promesse), mais sur un sacrifice. Le sacrifice du prêtre lui-même. Celui qui offre s’offre de sorte que finalement ce royaume est religieux, dans le sens où il relie intimement celui qui sacrifie à celui qui reçoit le sacrifice. Ce royaume nouveau est la consommation de la promesse d’Alliance, il est la réalisation et l’actualisation permanente de la promesse (il ne passera pas) de l’adoption : « Ils seront mon peuple et je serai leur Dieu ». Dès lors avec le royaume la formule est définitivement acquise et devient : « Ils sont mon peuple et je suis leur Dieu ». Mais pour ce faire, il faut repasser par le sein maternel ouvert par le premier-né, il faut entrer dans le royaume du nouveau messie, premier-né. En tant que premier-né, il ouvre, en tout et pour tout, le sein divin de sorte que pour avoir part à cette nouvelle création, il faut en tout suivre le premier-né, suivre ses pas. Ne dira-t-il pas lui même : « Je suis le chemin, la vérité et la vie »? (Jn 14,4)

Nous savons nous-mêmes que le Christ est également le premier de toute créature, qu’il est avant toutes choses (Cf. Prologue de l’évangile de saint Jean). Mais rien dans ce passage ne nous permet de le dire, comme rien encore ne nous permet d’affirmer la divinité de ce messie, si ce n’est qu’il vient réaliser la promesse faite à David et que cette promesse est garantie pour l’éternité. Or il vient réaliser la promesse par sa personne et non par un acte. Il est donc la promesse. Cette éternité et cette plénitude infinie de la promesse peuvent nous inviter cependant à penser la divinité de ce Messie, d’autant que nous avons vu plus haut que dans sa promesse Dieu affirme que ce n’est plus un intendant qu’il enverra garder son troupeau, mais lui-même en personne.

Cet enfant est donc bien « premier né d’une multitude de frères » ( Rm 8, 29 ).
Notons enfin que ce premier-né naît dans une mangeoire, ce qui n’est pas banal pour celui qui est appelé à être le roi du nouveau royaume. Luc nous dit qu’il naît  et qu’il a été couché dans une crèche : c'est bien une mangeoire, de bœuf ou d'âne. Que ce fut une grotte, comme l'assure la tradition, dès le Protévangile de Jacques et saint Justin, concorde avec ce que nous pouvons savoir de l'habitat souvent semi troglodyte, à cette époque, dans les villages de Palestine. Il y a eu beaucoup de gloses sur cette pauvre étable et sur l’ingratitude, le manque de cœur des habitants de Bethléem vis-à-vis de cette pauvre jeune fille (Marie n’a que 15ans). Mais n’oublions pas que du fait de l’édit impérial, toute la famille de Joseph est à Bethléem et sans doute aussi toutes les autres familles originaires de la ville. Sans doute serait-ce un contresens que de donner à ce fait une portée principale, et qui demanderait à être expliquée, comme si le manque de place avait une importance en lui-même. À l'inverse, toute la proposition ne survient qu'après coup, introduite d'un « parce que... » — donc pour expliquer le principal qui reste ce qui précède l'explication: « elle le coucha dans une crèche ». Luc semble n'ajouter « parce qu'il n'y avait pas de place... » que pour parer à l'objection : « N'y avait-il donc pas de berceau plus approprié? » Et de fait, l'important c'est tellement : « un nouveau-né, enveloppé de langes et couché dans une crèche » que l'Ange le donnera textuellement comme signe de reconnaissance aux bergers, donc à nous et que Luc le répète une troisième fois au v. 16.  Y avait-il un âne et un bœuf ? Rien ne serait plus normal dans une étable. L'âne et le bœuf de nos crèches ne sont donc pas tant une image folklorique, bonne pour les enfants, qu'un rappel de Jn 1,11 : « Il est venu dans sa propre maison et les siens ne l'ont pas reçu ». N’est-ce pas ce que Dieu lui-même affirme avec Isaïe « Le bœuf connaît son possesseur et l'âne la crèche de son maître, Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas. » ( Is 1,3 ). La comparaison avec la naissance de Jean-Baptiste, chez lui, entouré des voisins et des proches dans l'allégresse générale (Lc 1,57-58) est significative de l'extrême dénuement que subit le Fils de Dieu par sa venue au monde.
Ce qui est plus important en revanche c’est la description deux fois reprise de l’enfant entouré de langes (esparganwsen). Ces langes, ne serait-ce pas une annonce voilée du linceul du tombeau ? Bien que le mot grec ne soit pas le même (sindoni), ce rapprochement n'est pas gratuit, il est suggéré, dans saint Luc, par le parallèle entre la crèche et le sépulcre : (Cf. Lc 23,53)  L'emploi ici et là d'expressions semblables pour une même séquence : enveloppement — déposition, sera encore souligné par le rapprochement des vérifications : en Lc 2,16, « les bergers vinrent en hâte, et ils trouvèrent... » En Lc 24,12 « Pierre courut au tombeau, et se penchant, il vit les linges... », mais ni lui ni les femmes (v. 3) « ne trouvèrent le corps du Seigneur »[7]. Car certes, cet enfant est le premier-né d’une multitude, mais il est premier-né d’une multitude de vivants qu’il vient arracher à l’emprise de la mort. Cette mort entrée dans le monde par le péché d’Adam devenu premier des morts, se trouve vaincue par le premier-né d’entre les morts.
«C'est ainsi qu'il est écrit: Le premier homme, Adam, a été fait âme vivante; le dernier Adam, esprit vivifiant. Mais ce n'est pas le spirituel qui paraît d'abord ; c'est le psychique, puis le spirituel. Le premier homme, issu du sol, est terrestre, le second, lui, vient du ciel. Tel a été le terrestre, tels seront aussi les terrestres ; tel le céleste, tels seront aussi les célestes. Et de même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste. Je l'affirme, frères : la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l'incorruptibilité. Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés. En un instant, en un clin d'œil, au son de la trompette finale, car elle sonnera, la trompette, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons transformés. Il faut, en effet, que cet être corruptible revête l'incorruptibilité, que cet être mortel revête l'immortalité. » (1 Co 15,45-53 )
La promesse n’est donc pleinement réalisée que sur la croix au moment où le Christ lui-même le crie en expirant dans un souffle de vie « tout est accompli » (Jn 19,30). Car la naissance n’a de sens que dans la croix.
«Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme, né sujet de la loi, afin de racheter les sujets de la Loi, afin de nous conférer l'adoption filiale. » ( Ga 4,4-5 )
Quelle beauté  que cette naissance signe de mort de la mort ! Quelle grâce que cette nouvelle vie porte d’entrée du royaume ! Car le royaume est le royaume des vivants du Dieu vivant, Dieu des vivants et non des morts.
Mais à qui est réservé le royaume ? Nous avons vu que le royaume, c’est la paix, le messie lui-même. À qui est réservé le Messie ? Luc nous en donne une réponse  « et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté» (Lc 2,14). La paix est donc parvenue en ce jour pour les hommes de bonne volonté. La bonne volonté ne pouvant être que celle du juste, de celui qui vit selon la volonté même du Seigneur. En fait, ce royaume se reçoit et ne s’impose pas. L’attitude des bergers est, à cet égard, révélatrice. Ils sont au milieu de la nuit et ils veillent, ils attendent. Au milieu de cette nuit qui les écrase dans un froid d’hiver, ils attendent. Eux reconnus comme pécheurs, au fond d’une nuit sans chaleur que peuvent-ils attendre, espérer ? Contraste saisissant que ce tableau dessinant une impasse, dans laquelle se distingue difficilement des pécheurs recroquevillés sur eux-mêmes, gelés par le froid, comme un corps sans vie et que vient illuminer et réchauffer la gloire de Dieu qui ne vient pas à côté d’eux, mais les enveloppe. C’est à eux qu’est donnée en premier lieu la bonne nouvelle. Quelle est cette bonne nouvelle ? « Est né pour vous aujourd’hui un sauveur qui est oint du seigneur dans une ville de David. » Or cette bonne nouvelle est joie pour tout le peuple. Ce sauveur est pour tous, même pour ces pécheurs enfoncés dans la nuit. Cet enfant, ce messie n’est pas réservé par avance à une élite, ou à des prédestinés. Elle est pour tous. Mais pour tous ceux qui veulent, pour ces hommes de bonne volonté. On comprend alors la hâte des bergers à se mettre à leur tour en mouvement. En mouvement vers le sauveur, vers la promesse. Ils en touchent les fruits en contemplant ce nouveau-né. Ils ne peuvent alors taire leur joie et à leur tour relayant l’ange, annoncent et louent : «Gloire à Dieu et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté» ( Lc 2,14 ) Quel chemin parcouru entre ces pécheurs prostrés et glacés dans la nuit obscure et ces hommes libres et joyeux qui rentrent chez eux. Ne nous rappellent-ils pas le paralytique guéri par les apôtres à la porte du Temple qui rentra tout joyeux en louant Dieu[8] ?

 


Conclusion

 

            Comment les bergers ont-ils pu être convaincus que ce bébé dans une mangeoire sera le roi sauveur ? Il ne faut pas se tromper sur la royauté. Elle n’est pas de ce monde. Dès la naissance Luc s’emploie à réorienter les choses. Certes, le roi est descendant du roi David, mais en tant que oint et serviteur du royaume de Dieu. C’est ce royaume et non plus celui du prince de ce monde qu’il convient désormais de guider et diriger. Les fils de Dieu sont des étrangers sur cette terre et attendent une autre patrie. C’est bel et bien le royaume de Dieu et non plus simplement son image typologique du règne davidique. Il nous faut passer à l’édification de la Jérusalem céleste. Et il ne peut en être autrement car le royaume de Dieu est au delà du terrestre puisque la terre n’est qu’une partie du trône divin. Il n’en est que l’escabeau (cf. 2sam 7). Déjà par Nathan, Dieu révèle que le royaume et le palais royal qui sera sa demeure, ont une toute autre dimension que ce que voudrait faire David et qu’il permettra à Salomon de réaliser de façon provisoire. Il est au passage significatif que la demeure provisoire de Dieu, le Temple, ait été détruite peu après la mort du Christ qui est la demeure du Père, et n’ait jamais été reconstruite depuis. Le royaume de Dieu est autre, sa demeure aussi.
« Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c'est vous. » (1 Co 3, 17 ) « Quel accord entre le temple de Dieu et les idoles? Or c'est nous qui sommes le temple du Dieu vivant, ainsi que Dieu l'a dit : J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai ; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Sortez donc du milieu de ces gens-là et tenez-vous à l'écart, dit le Seigneur. Ne touchez rien d'impur, et moi, je vous accueillerai. Je serai pour vous un père, et vous serez pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur tout-puissant. » ( 2 Co 6, 16 )

Le Christ est venu dans une humble demeure. Il a élu domicile dans le sein d’une femme pure et aimante, amoureuse de Dieu. Telle est désormais la demeure de Dieu, tel est son royaume. La mission prophétique du messie est une mission royale, à savoir : faire grandir le royaume en multipliant et en construisant de pures demeures amoureuses du Seigneur. Annoncer le royaume, c’est purifier des cœurs pour les ouvrir à l’accueil de la parole et donc à l’amour. Comme les bergers, c’est une démarche vers la Parole et non un règne établi par la force des armes. Le royaume passe par l’accueil de cet enfant, de cette Parole. Après tout, Marie méditait tout cela dans son cœur ! Après avoir reçu la Parole dans ses entrailles, elle continue à la méditer en son cœur.

Désormais, le royaume et le peuple élu (la famille de Jésus) ce sont ceux qui accueillent  le Christ. Le bœuf et l’âne connaissent leur maître (son roi) et sa demeure. Ils savent reconnaître la vérité et eux aussi viennent adorer le roi qui vient chez eux, car il sait que eux le reconnaîtront. Rappel pour nous : souviens-toi de qui est ton roi, qui tu sers et où est sa demeure. Ils sont là, face au roi et à la demeure, car le Christ est à la fois le roi et le royaume. C’est ce que nous rappelle la crèche (Le même mot est employé par Luc 2,12 et Isaïe 1,3 faten). Ce qui nous renvoie à l‘ingratitude de ce peuple à la nuque raide et au prologue de saint Jean, les siens ne l’ont pas reconnu. Déjà Isaïe nous préparait à cette distinction, le peuple juif n’est peut-être pas celui qui servira son Dieu. Le Christ lui-même ne trouve-t-il pas plus de foi chez les païens qu’en Jérusalem ?  « Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d'Élie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays;  et ce n'est à aucune d'elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon. Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée; et aucun d'eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien. » ( Lc 4, 25-28 )

 

            « Nous entrons dans le temps de l’avent, dans 4 semaines à peine, Dieu va venir parmi nous. L’infini va pénétrer le fini. Celui qui est hors du temps va investir le temps pour en devenir l’événement central. Emmanuel, « Dieu parmi nous », vient bouleverser l’ordonnancement des choses et ouvrir l’éternité à des créatures vouées, par nature, à la destruction. Avons-nous réellement conscience de ce qui s’est passé il y a deux mille ans ? Sûrement pas complètement. C’est pourquoi l’Église nous propose un temps de préparation. Mais finalement, de préparation à quoi ?  Que signifie pour moi cette heure solennelle où est né le divin enfant ? L’incarnation du Christ, deuxième personne de la Trinité a changé la face du monde. Mais va–t-elle changer ma vie ? Quel regard ai-je sur ces enfants ? Me suis-je seulement arrêté un instant devant lui à la crèche ? M’est-il arrivé de méditer l’incarnation ? Quels changements, quel parcours depuis l’humble enfant sans défense jusqu’à l’homme accompli ensanglanté sur une croix ! Deux facettes de Dieu, deux aspects d’un même mystère, celui d’un Dieu fou amoureux des hommes et qui vient habiter au milieu d’eux. Désormais, Dieu n’est plus seulement le tout


[1] Mt 9,12.

[2] VTB article Jésus Christ.

[3] Voir à ce sujet Cyril Brun BRUN, ‘Le serviteur’.

[4] VTB,‘Prémices II’.

[5] Voir ‘le serviteur’, ibid.

[7] Pour aller plus loin, voir R. Laurentin, Les Évangiles de l’enfance, p. 222.

[8] Ac 3,8 ou encore Lc 17,11, les dix lépreux.


15/12/2007 13:54
LA RÉALISATION DE LA PROMESSE 3  0 commentaire
« Si tu l'ignores, ô la plus belle des femmes, suis les traces du troupeau, et mène paître tes chevreaux près de la demeure des bergers. » (Ct 1,8)

 

Pour un juif qui lit l’évangile de saint Luc, l’attention se porte immédiatement sur les aspects messianiques.
            Ces temps accomplis ne serait-ce pas cette heure du bon pasteur avec ce recensement de toute la Terre, de la part d’un César Auguste ? Le signe de l’accomplissement des temps, c'est-à-dire de l’arrivée du Messie, fils de David, n’est-il pas précisément ce rassemblement du peuple autour de son pasteur ?

 

« Parce que tu t'es emporté contre moi, que ton insolence est montée à mes oreilles,  je passerai mon anneau à ta narine et mon mors à tes lèvres, je te ramènerai sur la route par laquelle tu es venu. » (2 R 19, 28)

« Et vous saurez que je suis Yahvé, lorsque je vous ramènerai sur le sol d'Israël, au pays que j'ai juré solennellement de donner à vos pères. » (Ez 20, 42)

« Alors je vous prendrai parmi les nations, je vous rassemblerai de tous les pays étrangers et je vous ramènerai vers votre sol. Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés ; de toutes vos souillures et de toutes vos ordures je vous purifierai. Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes. Vous habiterez le pays que j'ai donné à vos pères. Vous serez mon peuple et moi je serai votre Dieu. Je vous sauverai de toutes vos souillures. J'appellerai le blé et le multiplierai, et je ne vous imposerai plus de famine. Je multiplierai les fruits des arbres et les produits des champs, afin que vous ne subissiez plus l'opprobre de la famine parmi les nations. » (Ez 36, 24-30)

Quand Dieu décidera de s’occuper lui-même de son peuple, quand il sera le Pasteur, quand selon la promesse à David, il sera lui-même le roi sans qu’il n’y ait plus d’intendant, alors il dira : « Je les multiplierai et ils ne seront plus diminués. Pour eux, j'établirai une alliance éternelle; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et je ne repousserai plus mon peuple Israël du pays que je leur ai donné. » (Ba 2, 34-35)

 

Cette promesse faite à David concerne bien sûr tout le peuple. Il lui annonce une délivrance, un retour au pays promis, une purification et alors seulement une multiplication. Car le peuple en s’éloignant de Dieu, en étant laissé sans guide, s’est perdu loin du royaume, il n’entend même plus la voix des pasteurs du roi. Loin de lui, il en oublie ses chemins et prend d’autres routes, sert d’autres maîtres et se vend à eux en esclavage, sombrant dans l’iniquité. Pour être purifié, il lui faut revenir au royaume. Pour revenir au royaume, il lui faut être libéré. Pour être libéré, il faut que le roi vienne prendre possession de son trône, lui-même, qu’il s’occupe lui-même de la libération. Envoyer Moïse ne suffit plus, laisser David paître son troupeau ne convient plus. Il faut libérer comme Moïse, conduire en terre promise comme Josué, faire paître le troupeau sur cette terre promise où coule le lait et le miel, comme David.

« Je rendrai vaillante la maison de Juda et victorieuse la maison de Joseph. Je les ramènerai car ils me font pitié et ils seront comme si je ne les avais pas rejetés, car je suis Yahvé leur Dieu et je les exaucerai. Ephraïm sera comme un vaillant et leur cœur se réjouira comme sous l'effet du vin; leurs fils regarderont et se réjouiront,  leur cœur exultera en Yahvé. Je vais siffler pour les rassembler car je les ai rachetés: ils seront nombreux comme ils l'étaient. Je les sèmerai parmi les peuples, mais au loin ils se souviendront de moi, ils instruiront leurs fils et ils reviendront.  Je les ramènerai de la terre d'Égypte et d'Assur je les rassemblerai ; dans la terre de Galaad et du Liban je les ferai entrer et cela ne leur suffira pas. Ils traverseront la mer d'Égypte (et il frappera les flots dans la mer) toutes les profondeurs du Nil seront asséchées, l'orgueil d'Assur sera abattu et enlevé le sceptre de l'Égypte. Je les rendrai vaillants en Yahvé, c'est en son nom qu'ils marcheront, oracle de Yahvé. »(Za 10,6-12)

 

Il faut tout cela à la fois pour maintenir le peuple dans le royaume et pour que le royaume se maintienne à jamais, selon la promesse faite à David comme à Abraham. Or, si « Yahvé est mon berger, rien ne me manque. Sur des prés d'herbe fraîche il me parque. Vers les eaux du repos il me mène, il y refait mon âme. » (Ps 23,1). Le berger divin donne en abondance et en suffisance le repos et la paix. Il prend soin de l’âme. Car c’est un berger des âmes, pour un royaume auquel ce sont les âmes qui sont invitées. Bien sûr, le corps lui aussi sera présent, mais ce berger vient avant tout s’occuper d’un royaume spirituel, d’une royauté qui n’est pas de ce monde (Jn 18, 36). Il s’agit de libérer les âmes captives, esclaves du prince de ce monde, pour les ouvrir à la vie éternelle et par là les sauver de la mort dans lequel Adam les a enfermées par son refus d’être sujet du royaume divin. Le nouveau roi qui doit venir, rassemblera le peuple dispersé par ce refus de vivre sous la loi du royaume divin, afin de le réintroduire dans le royaume qu’il a quitté, depuis qu’il s’est lui-même exclu du paradis. En fin de compte, à David qui  avait établi Jérusalem comme capitale de son royaume, est promis un descendant qui établira sa capitale dans le ciel. À lui dont la terre est l’escabeau de ses pieds, sa Jérusalem ne pouvait être que Céleste.
« C'est pourquoi, prophétise. Tu leur diras: “Ainsi parle le Seigneur Yahvé. Voici que j'ouvre vos tombeaux; je vais vous faire remonter de vos tombeaux, mon peuple, et je vous ramènerai sur le sol d'Israël. Vous saurez que je suis Yahvé, lorsque j'ouvrirai vos tombeaux et que je vous ferai remonter de vos tombeaux, mon peuple. Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez, et je vous installerai sur votre sol, et vous saurez que moi, Yahvé, j'ai parlé et je fais, oracle de Yahvé”. » (Ez 37, 12-14)

 

Le royaume à venir, le messie tant attendu inaugureront donc un règne sans fin où la mort succédera à la vie. Cette mort entrée dans le monde par le refus de reconnaître la royauté de Dieu, sera vaincue par ceux qui entreront dans le nouveau royaume de David, par ceux qui iront jusqu’à la Jérusalem céleste :

 

« Je les ramènerai pour qu'ils habitent au milieu de Jérusalem. Ils seront mon peuple et moi je serai leur Dieu, dans la fidélité et la justice. Ainsi parle Yahvé Sabaot. Que vos mains se fortifient, vous qui entendez en ces jours ces paroles de la bouche des prophètes, qui prophétisent depuis le jour où furent jetées les fondations du Temple de Yahvé Sabaot pour la reconstruction du Sanctuaire. » (Za 8,8)

 

Là, ils viendront présenter leur hommage non plus sur l’esplanade du Temple, mais au Saint des Saints, où se trouve le roi lui-même. 
 
« Voici venir des jours –  oracle de Yahvé –  où je susciterai à David un germe juste ; un roi régnera et sera intelligent, exerçant dans le pays droit et justice. En ses jours, Juda sera sauvé  et Israël habitera en sécurité. Voici le nom dont on l'appellera :"Yahvé-notre-Justice." Aussi voici venir des jours – oracle de Yahvé –  où l'on ne dira plus : "Yahvé est vivant, qui a fait monter les Israélites du pays d'Egypte", mais : "Yahvé est vivant, qui a fait monter et rentrer la race de la maison d'Israël du pays du Nord et de tous les pays où il les avait dispersés, pour qu'ils demeurent sur leur propre sol." (Jr 23,5-8)

 

Voyez comme est grande la sollicitude  de ce pasteur. Non seulement il vient lui-même s’occuper de son peuple, non seulement il lui donne en suffisance ce qu’il lui faut, mais aussi c’est lui qui se charge de rassembler :

 

 « Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis de tous les pays où je les aurai dispersées, et je les ramènerai dans leur prairie : elles seront fécondes et se multiplieront. Je susciterai pour elles des pasteurs qui les feront paître ; elles n'auront plus crainte ni terreur ; aucune ne se perdra, oracle de Yahvé! » (Jr 23,3-4)
Plus encore, « je me laisserai trouver par vous (– oracle de Yahvé. Je ramènerai vos captifs et vous rassemblerai de toutes les nations et de tous les lieux où je vous ai chassés, oracle de Yahvé. Je vous ramènerai en ce lieu d'où je vous ai exilés). » (Jr 29, 14)   Dieu a l’intention de tout faire pour que son peuple revienne. Car finalement ce qui est attendu à la fin des temps c’est que le peuple soit rassemblé[1]. Là réside l’accomplissement de la promesse et de l’alliance (ils seront son peuple et il sera leur Dieu). Le royaume est donc la réalisation de la promesse d’un rassemblement de tout le peuple du roi Dieu pour que Dieu roi demeure en son peuple.
« Oui, grâce et bonheur me pressent tous les jours de ma vie; ma demeure est la maison de Yahvé en la longueur des jours. » Ps 23,6
Le royaume davidique à venir, la Jérusalem céleste qui doit être inaugurée par la venue du Messie se révèle être l’accomplissement de l’Alliance par lequel Dieu adopte son peuple et en fait des fils. Car, in fine, la promesse du Messie, du bon Pasteur n’est qu’une promesse intermédiaire, visant à la réalisation d’une promesse bien plus profonde : « Ils seront mon peuple et je serai leur Dieu ». Formule d’adoption de l’Orient ancien, par laquelle, Dieu signifie que ce qu’il veut pour son peuple c’est qu’il devienne son fils. Le royaume issu de David n’est rien moins qu’un royaume de fils du roi, d’héritiers. Mais quand le roi est Dieu lui-même, comment le peuple peut-il devenir fils de Dieu ?
Cyril BRUN


[1] Nous trouvons là l’explication toujours actuelle du sionisme


07/12/2007 21:47
LA RÉALISATION DE LA PROMESSE 2  0 commentaire

 

Nous pouvons aller encore plus avant. Car le Christ n’est pas un oint au hasard parmi d’autres.
« Quand le roi habita sa maison et que Yahvé l'eut débarrassé de tous les ennemis qui l'entouraient, le roi dit au prophète Nathan : "Vois donc ! J'habite une maison de cèdre et l'arche de Dieu habite sous la tente ! "  Nathan répondit au roi : "Va et fais tout ce qui te tient à cœur, car Yahvé est avec toi." Mais, cette même nuit, la parole de Yahvé fut adressée à Nathan en ces termes : "Va dire à mon serviteur David : Ainsi parle Yahvé. Est-ce toi qui me construiras une maison pour que j'y habite ? Je n'ai jamais habité de maison depuis le jour où j'ai fait monter d'Égypte les Israélites jusqu'aujourd'hui, mais j'étais en camp volant sous une tente et un abri. Pendant tout le temps où j'ai voyagé avec tous les Israélites, ai-je dit à un seul des juges d'Israël, que j'avais institués comme pasteurs de mon peuple Israël : Pourquoi ne me bâtissez-vous pas une maison de cèdre ? Voici maintenant ce que tu diras à mon serviteur David : Ainsi parle Yahvé Sabaot. C'est moi qui t'ai pris au pâturage, derrière les brebis, pour être chef de mon peuple Israël. J'ai été avec toi partout où tu allais ; j'ai supprimé devant toi tous tes ennemis. Je te donnerai un grand nom comme le nom des plus grands de la terre. Je fixerai un lieu à mon peuple Israël, je l'y planterai, il demeurera en cette place, il ne sera plus ballotté et les méchants ne continueront pas à l'opprimer comme auparavant, depuis le temps où j'instituais des juges sur mon peuple Israël ; je te débarrasserai de tous tes ennemis. Yahvé t'annonce qu'il te fera une maison. Et quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles (et j'affermirai sa royauté.  C'est lui qui construira une maison pour mon Nom) et j'affermirai pour toujours son trône royal. Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils : s'il commet le mal, je le châtierai avec une verge d'homme et par les coups que donnent les humains. Mais ma faveur ne lui sera pas retirée comme je l'ai retirée à Saül, que j'ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais." » (2 Sam 7,1-16)
Le plus important de ce texte est, à mon sens cette courte formule d’adoption : «  ‘Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils ’ » À partir de là toute l’histoire de la royauté messianique du Christ s’éclaire. David voulait construire une demeure à Dieu. Mais Dieu se chargera lui-même de se construire une demeure à sa convenance et surtout à sa mesure. Regardons en effet, le parallèle de Samuel dans les Chroniques. En 1Ch 17, 13, le rédacteur a supprimé la fin du verset 14 de Samuel. L’annonce du messianisme de la descendance de David y est semblable, mais la fin du verset est remplacée par  une promesse de bénédiction et non par une menace : « Je le maintiendrai à jamais dans ma maison et dans mon royaume, et son trône sera à jamais affermi. » Dans les Chroniques, Dieu va plus loin. Non seulement il maintiendra sa bienveillance vis-à-vis de la descendance de David, mais il l’introduit à jamais dans son royaume. Dans les deux cas Dieu promet : « Je ne lui retirerai pas ma pitié », (compassion/ eleos). Mais, alors que c’est la même expression, ce n’est pas le même mot qu’au baptême de Jésus (endokesa). Dans l’annonce messianique il s’agit de pitié et dans le cas de Jésus de complaisance, de faveur. Ce qui est normal car on vient de parler de cette pitié que Dieu a retiré à Saül. Mais la pitié de Dieu va au delà de la simple compassion.[1]
Ce descendant de David est en plus celui qui vaincra les adversaires du peuple de Dieu, les méchants et le protégera. Nouveau roi, c’est lui qui construira la maison que Dieu promet à David. Car si nous sommes attentifs, nous voyons qu’en 2 Sam 7 Dieu dit : « Il te fera une maison ». Non seulement c’est Dieu lui-même qui fera la construction, mais en plus, il ne se fera pas une maison pour lui, mais pour David et donc sa descendance. Dieu ne manque pas de s’occuper de son peuple. Le descendant aura toute la faveur. Et ce ‘à jamais’. Il ne peut y avoir qu’un acte divin qui puisse être à jamais. Dieu ne dit pas ‘pour la durée de ce monde-ci’, mais à jamais. Le parallèle en 1Chr 17, 14 est différent. Ce n’est pas  la royauté et la maison de David qui seront maintenues à jamais, mais c’est ce descendant qui sera à jamais maintenu dans la demeure et le royaume de Dieu : «  Je le maintiendrai à jamais dans ma maison et dans mon royaume, et son trône sera à jamais affermi. »Car le royaume n’est pas celui de David, mais de Dieu. Il est oint pour le royaume de Dieu. Le descendant ne sera pas son propre roi, mais le roi messie du royaume de Dieu et il demeurera dans la maison même du roi. C’est du reste ce qui affermira son trône. Nous pouvons déjà ici mettre en relief cette parole du Christ : « Celui qui fait la volonté du père demeure en Dieu et Dieu en lui ». C’est le juste. Le juste est roi et de ce fait fils, donc dans la demeure du père. Jésus accomplit donc la promesse faite à David et par là au peuple, car David n’est que le tenant lieu de Dieu par l’onction. L’annonce de l’ange aux bergers, reprenant la promesse faite à David, révèle l’onction du baptême. Et plus encore, puisque l’annonce n’est pas au futur, mais au présent : ‘voici celui qui doit être oint’, ‘un sauveur qui est christ vous est né’ ; il possède donc l’onction à la naissance. Il est l’oint de naissance. Dès sa naissance il accomplit et reçoit la promesse à David : « Il sera dans ma demeure et mon royaume à jamais ». Il n’y a pas un instant de sa vie où il ne fut pas l’oint du Seigneur, à la différence des rois qui ne sont oints qu’après une onction de main d’homme. Ici le Christ est oint par la parole de Dieu. Or la parole divine est agissante et efficace par elle-même. Voilà aussi pourquoi elle est triomphante, parce que le Christ est le victorieux. Sa royauté apporte la paix ( voir le chant des anges), entendons la fin du combat contre l’adversaire ( c’est toujours l’accomplissement de la promesse à David en 2Sam 7). Le royaume nouveau s’inaugure par l’onction du nouveau roi. Le royaume est nouveau parce que le roi est nouveau et parce que la promesse en s’accomplissant apporte quelque chose de nouveau. Non seulement la pitié de Dieu est garantie, mais aussi sa faveur et sa complaisance, pour le roi et pour les hommes qui écouteront le roi qui leur dit : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour ». (Jn 15,10)

Finalement l’importance de David c’est qu’il bénéficie d’une promesse qui s’accomplit en Marie. Nous pourrions, peut-être avec audace, tenir un parallèle entre David et Marie. David veut construire une demeure à Dieu et finalement c’est Marie qui la réalisera, mais c’est Dieu qui l’a choisie.  Ce n’était pas le moment à l‘époque de David. Maintenant l’heure est venue, les temps sont accomplis :

« Et toi, (Bethléem) Ephrata, le moindre des clans de Juda, c'est de toi que me naîtra  celui qui doit régner sur Israël ;  ses origines remontent au temps jadis,  aux jours antiques. C'est pourquoi il les abandonnera  jusqu'au temps où aura enfanté celle qui doit  enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d'Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance de Yahvé, par la majesté du nom de son Dieu. Ils s'établiront, car alors il sera grand jusqu'aux extrémités du pays. Celui-ci sera paix!  Assur ! s'il envahit notre pays,  s'il foule notre sol,  nous dresserons contre lui sept pasteurs, huit chefs d'hommes. » (Mi 5,1-4)

 

            Car le roi oint descendant de David, sera comme David un pasteur. Le roi n’est finalement autre que le pasteur du troupeau royal de Dieu qu’il doit conduire. Le nouveau roi d’Israël est un nouveau pasteur institué par Dieu tout comme David, pasteur institué par Dieu en remplacement de Saül qui ne paissait plus le troupeau au nom de Dieu, mais régnait pour lui-même. Désormais, avec cette promesse Dieu lui-même s’occupera de son troupeau : « Il fera paître son troupeau par la Puissance de Dieu ». (Mi 5,3). Par Ezéchiel, le Seigneur va encore plus loin. Non seulement ce pasteur conduira le troupeau par la Puissance de Dieu, mais ce pasteur sera Dieu en personne.
« Ainsi parle le Seigneur Yahvé. Voici, je me déclare contre les pasteurs. Je leur reprendrai mon troupeau et désormais, je les empêcherai de paître mon troupeau. Ainsi les pasteurs ne se paîtront plus eux-mêmes. J'arracherai mes brebis de leur bouche et elles ne seront plus pour eux une proie. Car ainsi parle le Seigneur Yahvé: Voici que j'aurai soin moi-même de mon troupeau et je m'en occuperai. Comme un pasteur s'occupe de son troupeau, quand il est au milieu de ses brebis éparpillées, je m'occuperai de mes brebis. Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, au jour de nuées et de ténèbres. Je leur ferai quitter les peuples où elles sont, je les rassemblerai des pays étrangers et je les ramènerai sur leur sol. Je les ferai paître sur les montagnes d'Israël, dans les ravins et dans tous les lieux habités du pays. Dans un bon pâturage je les ferai paître, et sur les plus hautes montagnes d'Israël sera leur pacage. C'est là qu'elles se reposeront dans un bon pacage; elles brouteront de gras pâturages sur les montagnes d'Israël. C'est moi qui ferai paître mes brebis et c'est moi qui les ferai reposer, oracle du Seigneur Yahvé. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je fortifierai celle qui est malade. Celle qui est grasse et bien portante, je veillerai sur elle. Je les ferai paître avec justice. » (Ez 34,10-16)

Notons qu’au moment où Dieu prendra lui-même en main son troupeau, il rassemblera ses brebis de toutes les nations. Toutes les brebis convergeront vers le Pasteur. Le pasteur n’est-il pas celui dont la tâche essentielle est de rassembler toujours et encore les brebis en un même troupeau qu’il conduit, surveille et protège ? La promesse divine à David est finalement l’assurance que celui qui veillera sur le troupeau, celui qui succédera à David est Dieu lui-même. Après les intendants, le maître s’occupera en personne du troupeau, puisque les pasteurs ne s’en occupent pas. Mais ce pasteur succède à un roi, car sa tâche n’est pas seulement de veiller sur un troupeau, mais de constituer un royaume. Royaume dont le roi sera pasteur. La mission royale est essentiellement pastorale, la mission pastorale est éminemment royale. Le pasteur a autorité sur ses brebis, mais cette autorité est au service de la constitution du royaume. La tâche première du roi sera donc de rassembler ses sujets. Il sera serviteur de cette mission. Or cette mission sera assurée par Dieu lui-même, seul vrai roi et donc seul véritable pasteur, vers qui même les bergers convergeront en cette nuit de Noël.

 

Cyril BRUN


[1] Voir Cyril BRUN, La pitié, p. 8. à paraître…


07/12/2007 21:43
LA RÉALISATION DE LA PROMESSE 2  0 commentaire

 

Nous pouvons aller encore plus avant. Car le Christ n’est pas un oint au hasard parmi d’autres.
« Quand le roi habita sa maison et que Yahvé l'eut débarrassé de tous les ennemis qui l'entouraient, le roi dit au prophète Nathan : "Vois donc ! J'habite une maison de cèdre et l'arche de Dieu habite sous la tente ! "  Nathan répondit au roi : "Va et fais tout ce qui te tient à cœur, car Yahvé est avec toi." Mais, cette même nuit, la parole de Yahvé fut adressée à Nathan en ces termes : "Va dire à mon serviteur David : Ainsi parle Yahvé. Est-ce toi qui me construiras une maison pour que j'y habite ? Je n'ai jamais habité de maison depuis le jour où j'ai fait monter d'Égypte les Israélites jusqu'aujourd'hui, mais j'étais en camp volant sous une tente et un abri. Pendant tout le temps où j'ai voyagé avec tous les Israélites, ai-je dit à un seul des juges d'Israël, que j'avais institués comme pasteurs de mon peuple Israël : Pourquoi ne me bâtissez-vous pas une maison de cèdre ? Voici maintenant ce que tu diras à mon serviteur David : Ainsi parle Yahvé Sabaot. C'est moi qui t'ai pris au pâturage, derrière les brebis, pour être chef de mon peuple Israël. J'ai été avec toi partout où tu allais ; j'ai supprimé devant toi tous tes ennemis. Je te donnerai un grand nom comme le nom des plus grands de la terre. Je fixerai un lieu à mon peuple Israël, je l'y planterai, il demeurera en cette place, il ne sera plus ballotté et les méchants ne continueront pas à l'opprimer comme auparavant, depuis le temps où j'instituais des juges sur mon peuple Israël ; je te débarrasserai de tous tes ennemis. Yahvé t'annonce qu'il te fera une maison. Et quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles (et j'affermirai sa royauté.  C'est lui qui construira une maison pour mon Nom) et j'affermirai pour toujours son trône royal. Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils : s'il commet le mal, je le châtierai avec une verge d'homme et par les coups que donnent les humains. Mais ma faveur ne lui sera pas retirée comme je l'ai retirée à Saül, que j'ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais." » (2 Sam 7,1-16)
Le plus important de ce texte est, à mon sens cette courte formule d’adoption : «  ‘Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils ’ » À partir de là toute l’histoire de la royauté messianique du Christ s’éclaire. David voulait construire une demeure à Dieu. Mais Dieu se chargera lui-même de se construire une demeure à sa convenance et surtout à sa mesure. Regardons en effet, le parallèle de Samuel dans les Chroniques. En 1Ch 17, 13, le rédacteur a supprimé la fin du verset 14 de Samuel. L’annonce du messianisme de la descendance de David y est semblable, mais la fin du verset est remplacée par  une promesse de bénédiction et non par une menace : « Je le maintiendrai à jamais dans ma maison et dans mon royaume, et son trône sera à jamais affermi. » Dans les Chroniques, Dieu va plus loin. Non seulement il maintiendra sa bienveillance vis-à-vis de la descendance de David, mais il l’introduit à jamais dans son royaume. Dans les deux cas Dieu promet : « Je ne lui retirerai pas ma pitié », (compassion/ eleos). Mais, alors que c’est la même expression, ce n’est pas le même mot qu’au baptême de Jésus (endokesa). Dans l’annonce messianique il s’agit de pitié et dans le cas de Jésus de complaisance, de faveur. Ce qui est normal car on vient de parler de cette pitié que Dieu a retiré à Saül. Mais la pitié de Dieu va au delà de la simple compassion.[1]
Ce descendant de David est en plus celui qui vaincra les adversaires du peuple de Dieu, les méchants et le protégera. Nouveau roi, c’est lui qui construira la maison que Dieu promet à David. Car si nous sommes attentifs, nous voyons qu’en 2 Sam 7 Dieu dit : « Il te fera une maison ». Non seulement c’est Dieu lui-même qui fera la construction, mais en plus, il ne se fera pas une maison pour lui, mais pour David et donc sa descendance. Dieu ne manque pas de s’occuper de son peuple. Le descendant aura toute la faveur. Et ce ‘à jamais’. Il ne peut y avoir qu’un acte divin qui puisse être à jamais. Dieu ne dit pas ‘pour la durée de ce monde-ci’, mais à jamais. Le parallèle en 1Chr 17, 14 est différent. Ce n’est pas  la royauté et la maison de David qui seront maintenues à jamais, mais c’est ce descendant qui sera à jamais maintenu dans la demeure et le royaume de Dieu : «  Je le maintiendrai à jamais dans ma maison et dans mon royaume, et son trône sera à jamais affermi. »Car le royaume n’est pas celui de David, mais de Dieu. Il est oint pour le royaume de Dieu. Le descendant ne sera pas son propre roi, mais le roi messie du royaume de Dieu et il demeurera dans la maison même du roi. C’est du reste ce qui affermira son trône. Nous pouvons déjà ici mettre en relief cette parole du Christ : « Celui qui fait la volonté du père demeure en Dieu et Dieu en lui ». C’est le juste. Le juste est roi et de ce fait fils, donc dans la demeure du père. Jésus accomplit donc la promesse faite à David et par là au peuple, car David n’est que le tenant lieu de Dieu par l’onction. L’annonce de l’ange aux bergers, reprenant la promesse faite à David, révèle l’onction du baptême. Et plus encore, puisque l’annonce n’est pas au futur, mais au présent : ‘voici celui qui doit être oint’, ‘un sauveur qui est christ vous est né’ ; il possède donc l’onction à la naissance. Il est l’oint de naissance. Dès sa naissance il accomplit et reçoit la promesse à David : « Il sera dans ma demeure et mon royaume à jamais ». Il n’y a pas un instant de sa vie où il ne fut pas l’oint du Seigneur, à la différence des rois qui ne sont oints qu’après une onction de main d’homme. Ici le Christ est oint par la parole de Dieu. Or la parole divine est agissante et efficace par elle-même. Voilà aussi pourquoi elle est triomphante, parce que le Christ est le victorieux. Sa royauté apporte la paix ( voir le chant des anges), entendons la fin du combat contre l’adversaire ( c’est toujours l’accomplissement de la promesse à David en 2Sam 7). Le royaume nouveau s’inaugure par l’onction du nouveau roi. Le royaume est nouveau parce que le roi est nouveau et parce que la promesse en s’accomplissant apporte quelque chose de nouveau. Non seulement la pitié de Dieu est garantie, mais aussi sa faveur et sa complaisance, pour le roi et pour les hommes qui écouteront le roi qui leur dit : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour ». (Jn 15,10)

Finalement l’importance de David c’est qu’il bénéficie d’une promesse qui s’accomplit en Marie. Nous pourrions, peut-être avec audace, tenir un parallèle entre David et Marie. David veut construire une demeure à Dieu et finalement c’est Marie qui la réalisera, mais c’est Dieu qui l’a choisie.  Ce n’était pas le moment à l‘époque de David. Maintenant l’heure est venue, les temps sont accomplis :

« Et toi, (Bethléem) Ephrata, le moindre des clans de Juda, c'est de toi que me naîtra  celui qui doit régner sur Israël ;  ses origines remontent au temps jadis,  aux jours antiques. C'est pourquoi il les abandonnera  jusqu'au temps où aura enfanté celle qui doit  enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d'Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance de Yahvé, par la majesté du nom de son Dieu. Ils s'établiront, car alors il sera grand jusqu'aux extrémités du pays. Celui-ci sera paix!  Assur ! s'il envahit notre pays,  s'il foule notre sol,  nous dresserons contre lui sept pasteurs, huit chefs d'hommes. » (Mi 5,1-4)

 

            Car le roi oint descendant de David, sera comme David un pasteur. Le roi n’est finalement autre que le pasteur du troupeau royal de Dieu qu’il doit conduire. Le nouveau roi d’Israël est un nouveau pasteur institué par Dieu tout comme David, pasteur institué par Dieu en remplacement de Saül qui ne paissait plus le troupeau au nom de Dieu, mais régnait pour lui-même. Désormais, avec cette promesse Dieu lui-même s’occupera de son troupeau : « Il fera paître son troupeau par la Puissance de Dieu ». (Mi 5,3). Par Ezéchiel, le Seigneur va encore plus loin. Non seulement ce pasteur conduira le troupeau par la Puissance de Dieu, mais ce pasteur sera Dieu en personne.
« Ainsi parle le Seigneur Yahvé. Voici, je me déclare contre les pasteurs. Je leur reprendrai mon troupeau et désormais, je les empêcherai de paître mon troupeau. Ainsi les pasteurs ne se paîtront plus eux-mêmes. J'arracherai mes brebis de leur bouche et elles ne seront plus pour eux une proie. Car ainsi parle le Seigneur Yahvé: Voici que j'aurai soin moi-même de mon troupeau et je m'en occuperai. Comme un pasteur s'occupe de son troupeau, quand il est au milieu de ses brebis éparpillées, je m'occuperai de mes brebis. Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, au jour de nuées et de ténèbres. Je leur ferai quitter les peuples où elles sont, je les rassemblerai des pays étrangers et je les ramènerai sur leur sol. Je les ferai paître sur les montagnes d'Israël, dans les ravins et dans tous les lieux habités du pays. Dans un bon pâturage je les ferai paître, et sur les plus hautes montagnes d'Israël sera leur pacage. C'est là qu'elles se reposeront dans un bon pacage; elles brouteront de gras pâturages sur les montagnes d'Israël. C'est moi qui ferai paître mes brebis et c'est moi qui les ferai reposer, oracle du Seigneur Yahvé. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je fortifierai celle qui est malade. Celle qui est grasse et bien portante, je veillerai sur elle. Je les ferai paître avec justice. » (Ez 34,10-16)

Notons qu’au moment où Dieu prendra lui-même en main son troupeau, il rassemblera ses brebis de toutes les nations. Toutes les brebis convergeront vers le Pasteur. Le pasteur n’est-il pas celui dont la tâche essentielle est de rassembler toujours et encore les brebis en un même troupeau qu’il conduit, surveille et protège ? La promesse divine à David est finalement l’assurance que celui qui veillera sur le troupeau, celui qui succédera à David est Dieu lui-même. Après les intendants, le maître s’occupera en personne du troupeau, puisque les pasteurs ne s’en occupent pas. Mais ce pasteur succède à un roi, car sa tâche n’est pas seulement de veiller sur un troupeau, mais de constituer un royaume. Royaume dont le roi sera pasteur. La mission royale est essentiellement pastorale, la mission pastorale est éminemment royale. Le pasteur a autorité sur ses brebis, mais cette autorité est au service de la constitution du royaume. La tâche première du roi sera donc de rassembler ses sujets. Il sera serviteur de cette mission. Or cette mission sera assurée par Dieu lui-même, seul vrai roi et donc seul véritable pasteur, vers qui même les bergers convergeront en cette nuit de Noël.

 

Cyril BRUN


[1] Voir Cyril BRUN, La pitié, p. 8. à paraître…


30/11/2007 10:24
LA RÉALISATION DE LA PROMESSE 1  0 commentaire

 


 

« Or, il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s'appelle Bethléem, –  parce qu'il était de la maison et de la lignée de David – afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte. Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter.  Elle enfanta son fils premier-né, l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu'ils manquaient de place dans la salle.
Il y avait dans la même région des bergers qui vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit. L'Ange du Seigneur se tint près d'eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté ; et ils furent saisis d'une grande crainte. Mais l'ange leur dit : "Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd'hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche." Et soudain se joignit à l'ange une troupe nombreuse de l'armée céleste, qui louait Dieu en disant : " Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance ! " Et il advint, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, que les bergers se dirent entre eux : "Allons jusqu'à Bethléem et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître." Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche. Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant ; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers. Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. Puis les bergers s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu, suivant ce qui leur avait été annoncé.»( Lc 2,1-20)

 

            « En ces jours-là »…  C’est le temps de l‘accomplissement messianique tel que l’affirme s. Paul : « Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils né d’une femme » (Ga 4,4). Nous retrouvons ce thème (et de façon centrale) dans la liturgie de Noël et du premier janvier où nous fêtons sainte Marie, Mère de Dieu. Car cet événement est capital et peut être ne sommes-nous pas tout à fait attentifs à cet accomplissement. Pourtant ne sommes-nous pas chaque année, depuis le premier dimanche de l’Avent, dans une attente ? Mais quelle attente ? Au fond, qu’est ce que Noël nous apporte de nouveau, à nous, vieux chrétiens, nous qui chantons dans l’octave de la Nativité cette hymne :

 

« Il est né ! Il nous est donné, l'Enfant du ciel et de la terre !
  Le Dieu de toute éternité, dans notre temps, voici qu'il est entré.
 Plein de grâce et de vérité, il resplendit près de sa Mère ! Jésus s'endort !
 Pour l'adorer, sur une crèche le monde est penché !
Fils de l'homme, il vient nous sauver ! Il est lui-même la lumière !
O nuit, comment peux-tu cacher Celui de qui le jour tient sa clarté ?
                  Écoutons les anges chanter !
           La voix céleste, la première, jubile autour du Bien-aimé!
          Elle descend dans le cœur des bergers.
Gloire à Dieu, au plus haut des cieux ! Homme, pour toi, paix sur la terre ..                                  Jésus s'éveille! O jour joyeux! Noël! Noël!
La vie ouvre les yeux! Gloire à Dieu! Au plus haut des cieux ! »

 

Chaque année nous reprenons les mêmes antiennes de psaumes :

 

«  Quel échange admirable ; le Créateur de l'homme, en prenant chair de la Vierge Marie, nous donne part à sa divinité ! »
«  Lorsque tu naquis d'une Vierge, l'Écriture s'accomplit : comme la rosée imprègne la toison, tu viens habiter chez les hommes.
 Gloire à toi, Sauveur du monde! »
«  Dans le buisson qui brûlait sans laisser de cendres, Moïse déjà te contemplait, Vierge toute pure : Sainte Mère de Dieu, intercède pour nous ! [1] »

 

Qu’attendons nous alors, sinon l’accomplissement des Écritures, l’accomplissement de la promesse, la venue du Messie ? Mais pourquoi ce Messie est-il venu ? Pourquoi est-il tant attendu des juifs ?
 C’est, une fois encore la liturgie qui nous répond chaque année :

 

« La tige de Jessé a fleuri, une étoile est sortie de Jacob, la Vierge a enfanté le Sauveur. Nous te louons, ô notre Dieu. »
«  Marie a mis au monde le Sauveur ; Jean le reconnaît et s'écrie :
 “Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ! Alléluia !”  »
« Une jeune femme a enfanté le Roi des siècles. Elle a connu la joie d'être mère et l'honneur de rester vierge.
 Pour cette gloire sans pareille, sois bénie, sainte Mère de Dieu ! [2] »

 

Pourquoi alors louer Dieu pour cette racine de Jessé ? Pour mieux entrer dans le mystère de Noël et donc du Christ, je vous invite à revêtir le vêtement du juif de la Palestine de Tibère et à entrer dans l’histoire d’une promesse.

 

               I.      HISTOIRE D’UNE PROMESSE

 

 

Dominé par une puissance étrangère, le peuple élu attend la délivrance que Dieu lui a promise :

 

« Bethléem Ephrata, c'est de toi que je ferai sortir celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, à l'aube des siècles. Après un temps de délaissement, viendra un jour où enfantera celle qui doit enfanter. Il se dressera et il sera le berger d'Israël par la puissance du Seigneur, par la majesté du nom de son Dieu. Désormais sa puissance s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre, et lui-même, il sera la paix ! » (Mi 5, 1-2ab.3-4a)

 

Arrêtons-nous un instant sur Bethléem, sur cette ‘Maison du pain’. (Notons dès à présent que Jésus, pain de vie (Jn, 6, 35) y trouve place dans une mangeoire. Nous y reviendrons plus tard.)
Bethléem, c’est d’abord le lieu de la mort et de la sépulture de Rachel. C’est en tout cas la première mention dans les Écritures. La ville fut attribuée à Juda lors du partage en Terre Promise. Mais surtout Booz y épouse Ruth, la belle-fille de Noémie :
« C'est ainsi que Noémie revint, ayant avec elle sa belle-fille Ruth, la Moabite, celle qui était revenue des Champs de Moab. Elles arrivèrent à Bethléem au début de la moisson des orges. » (Rt 1, 22) 
« Tout le peuple qui se trouvait à la porte répondit : "Nous en sommes témoins", et les anciens répondirent : "Que Yahvé rende la femme qui va entrer dans ta maison semblable à Rachel et à Léa qui, à elles deux, ont édifié la maison d'Israël. Deviens puissant en Ephrata et fais-toi un nom dans Bethléem.  Que grâce à la postérité que Yahvé t'accordera de cette jeune femme, ta maison soit semblable à celle de Pérèç, que Tamar enfanta à Juda." Booz prit Ruth et elle devint sa femme. Il alla vers elle, Yahvé donna à Ruth de concevoir et elle enfanta un fils.  Les femmes dirent alors à Noémie : "Béni soit Yahvé qui ne t'a pas laissé manquer aujourd'hui de quelqu'un pour te racheter. Que son nom soit proclamé en Israël !  Il sera pour toi un consolateur et le soutien de ta vieillesse, car il a pour mère ta bru qui t'aime, elle qui vaut mieux pour toi que sept fils."  Et Noémie, prenant l'enfant, le mit sur son sein, et ce fut elle qui prit soin de lui.  Les voisines lui donnèrent un nom, elles dirent : "Il est né un fils à Noémie" et elles le nommèrent Obed. C'est le père de Jessé, père de David. » (Rt 4, 11-17) 
Jessé, père de David naît en effet de cette union. Et c’est aussi à Bethléem que David reçoit l’onction qui fait de lui l’élu. Aussi, Michée proclame-t-il son vrai titre de gloire : « C’est de toi que sortira celui qui doit régner sur Israël »(Mi 5,1-5) ;  rappel d’Isaïe : « une pousse sortira du tronc de Jessé » (Is 11,1-9). Ce seul nom de Bethléem relie donc Jésus à ses origines humaines, pré davidiques et l’enracine dans notre histoire. Là où les bergers vont chanter les louanges du Bon Pasteur, David gardait les troupeaux de son père, avant de recevoir l’onction sainte (christos).

 

«  Nous savons que ‘christ’ est le mot grec qui traduit l’hébreu ‘messie’ (messiah) qui signifie ‘celui qui a été oint par Dieu’. Dans l’Ancien Testament, nous avons déjà de nombreux oints du Seigneur, mais, depuis Saül, les rois d’Israël ont une place particulière parmi les oints. D’après 1 Sam 10,1, le roi est oint pour tenir la place de Dieu, pour protéger le peuple contre ses ennemis. (…) Saül et David sont, par excellence, ‘l’oint de Dieu’. Dès lors toute onction sera référée à cette onction royale. Le Psaume 2, psaume royal s’il en est, consacre l’identification de l’oint et du roi, comme volonté et œuvre de Dieu Lui-même (ex. Ps 2, 6 : « c’est moi, qui ai sacré mon roi »). Au demeurant cette onction fait du roi, le roi de Dieu, il est son serviteur. Aussi, pour Marc les deux termes ‘oint’ et ‘roi’ sont-ils identiques : « Que l’oint, le roi d’Israël, descende d’Israël » (Mc 15,32). Ainsi, dès le premier verset de l’Évangile, Marc évoque-t-il la royauté de Jésus que nous pouvons donc sans abus mettre en parallèle avec la Bonne Nouvelle du Royaume. Jésus est le roi du Royaume de la Bonne Nouvelle. Précisons à présent que le titre de ‘fils de Dieu’ n’indique en rien la divinité de Jésus. C’est pour cela qu’il ne convient pas, ici d’écrire ‘fils’ avec une majuscule. En effet, traditionnellement pour les juifs (auxquels s’adresse l’Évangile de Marc) le fils premier né c’est le peuple de Dieu, Israël (Cf. Ex 4, 22-23 ; Jr 31, 8-9 ; Sg 18,13). Cette relation père-fils, se particularise dans le cas du roi : « Je serai pour lui un père et il sera un fils » (2 Sam 7, 9-16). Cette formule est dans le Moyen Orient une formule classique d’adoption d’un dieu par une tribu. Par cette adoption Dieu s’engage à protéger son fils pour toujours[3], ce qui implique que le roi agisse en accord avec la volonté de Dieu. Mais avec l’exil à Babylone (VIè siècle avant J.-C.), le peuple doute de la promesse. Nous assistons alors à un glissement. Si la promesse est liée à l’accomplissement de la volonté divine, alors puisque le juste est celui qui observe la loi divine, il a Dieu pour père (Sg 2, 16-20). Aussi, pour Marc et pour les juifs de Rome à qui il s’adresse, le ‘fils de Dieu’ est d’abord le roi, le peuple, le juste. Il est donc fils au titre de l’adoption, comme le roi, le juste et le peuple.En fin de compte, l’Évangile annonce l’arrivée prochaine d’un royaume dont Jésus est le roi oint pour ça. Il est un fils de Dieu[4] ».

 

Cyril BRUN


[1] Hymne et antienne du 1er janvier

[2] Antienne des psaumes de Noël

[3] Ps 89 (88), 4-5.

[4] Cyril BRUN, Extrait de ‘Serviteur’, 9 avril 2007.


24/11/2007 10:05
Orgueil et humilité fin  0 commentaire
PRATIQUE ET VERTU
            Certes ! Il n’est plus qu’à le vivre ! C’est toujours agréable d’entendre de belles paroles sur l’humilité, les vertus, la grâce et finalement ce que nous pourrions être en perfection si….. si tout cela était à notre portée ! Plus nous sommes orgueilleux, plus nous sommes pécheurs et plus l’humilité et l’ensemble des vertus nous paraissent éloignés, inatteignables. Pourtant, si le Christ nous invite à le suivre c’est que la route n’est pas impraticable. Elle est étroite, nous le savons, mais elle existe et elle est ouverte pour nous depuis la Croix. Comme le rappelle saint Augustin, l’important n’est pas d’arriver au bout, mais de commencer le chemin. Pas après pas, victoire après victoire. Il ne faut pas chercher à réaliser de grandes choses, à remporter de grandes victoires époustouflantes et héroïques. C’est sur le terrain ordinaire et humble de notre quotidien que nous devons combattre et progresser. C’est ce que Tobie dit à son fils : « Toi aussi, mon enfant, préfère tes frères, n'aie pas le coeur de mépriser tes frères, les fils et les filles de ton peuple, et prends ta femme parmi eux. Parce que l'orgueil entraîne la ruine, et beaucoup d'inquiétude ; l'oisiveté amène la pauvreté et la pénurie, car la mère de la famine, c'est l'oisiveté [1]». Exhortation toute simple et ordinaire, mais déjà prélude d’un incessant combat que nous rappelle le Catéchisme de l’Eglise Catholique déjà cité : « L'envie représente une des formes de la tristesse et donc un refus de la charité ; le baptisé luttera contre elle par la bienveillance. L'envie vient souvent de l'orgueil ; le baptisé s'entraînera à vivre dans l'humilité[2] ». Notre champ de bataille est notre quotidien, les petites choses que nous faisons chaque jour en famille, au travail. « Dans les formes diverses de vie et les charges différentes c'est une seule sainteté que cultivent tous ceux que conduit l'Esprit de Dieu et qui, obéissant à la voix du Père et, adorant Dieu le Père en esprit et en vérité, marchent à la suite du Christ pauvre, humble et chargé de sa croix, pour mériter de devenir participants de sa gloire. Chacun doit résolument avancer, selon ses propres dons et ressources, par la voie d'une foi vivante qui stimule l'espérance et agit par la charité[3]. » Chaque jour avancer un peu plus loin dans la perfection pas à pas, ne pas avoir peur de retomber et de repartir, dire oui un peu plus chaque jour[4]. Un peu plus, pas beaucoup plus, et de peu en peu se construira le beaucoup. Un beaucoup plus solide et plus ferme. « Je vous exhorte donc, moi le prisonnier dans le Seigneur, à mener une vie digne de l'appel que vous avez reçu : en toute humilité, douceur et patience, supportez-vous les uns les autres avec charité[5]. »
            Pour ce faire, saint Paul nous révèle peut être une clef d’entrée : la sobriété. « Pleins d'une égale complaisance pour tous, sans vous complaire dans l'orgueil, attirés plutôt par ce qui est humble, ne vous complaisez pas dans votre propre sagesse [6].» De là découle alors une nouvelle exigence absolument contraire à l’orgueil : l’abnégation et l’obéissance.

 

 

OBEISSANCE/ ABNÉGATION

 

 

             « Où donc est le droit de se glorifier ? Il est exclu. Par quel genre de loi ? Celle des œuvres ? Non, par une loi de foi. Car nous estimons que l'homme est justifié par la foi sans la pratique de la Loi. Ou alors Dieu est-il le Dieu des Juifs seulement, et non point des païens ? Certes, également des païens ;  puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui justifiera les circoncis en vertu de la foi comme les incirconcis par le moyen de cette foi[7]. » Il faut s’en remettre à Dieu, se dessaisir de soi-même ne faire corps qu’avec la volonté divine. « N'accordez rien à l'esprit de parti, rien à la vaine gloire, mais que chacun par l'humilité estime les autres supérieurs à soi ; ne recherchez pas chacun vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à ceux des autres[8]. »  J’ai développé ailleurs[9] la notion de solidarité et de don de soi, il n’est pas le lieu d’y revenir, même si j’ai bien conscience que pour accepter ces paroles de dépouillement, il faut entrer d’abord dans la démarche du don et du service. L’exemple des religieux peut peut-être nous éclairer, si nous n’oublions pas de le transposer à notre propre quotidien.
« Par la profession d'obéissance, les religieux font l'offrande totale de leur propre volonté, comme un sacrifice d'eux- mêmes à Dieu, et par là ils s'unissent plus fermement et plus sûrement à sa volonté de salut. À l'exemple du Christ qui est venu pour faire la volonté du Père (Jn 4,34 ; 5,30 ; He 10,7 ; Ps 39,9) et, "prenant la forme d'esclave" ( Ph 2,7), a appris en souffrant l'obéissance (He 5,8), les religieux, sous la motion de l'Esprit-Saint, se soumettent dans la foi à leurs supérieurs, représentants de Dieu, et sont guidés par eux au service de tous leurs frères dans le Christ comme le Christ lui-même qui, à cause de sa soumission au Père, s'est fait serviteur de ses frères et a donné sa vie pour la rédemption de la multitude (Mt 20,28 ; Jn 10,14-18). Ils sont liés ainsi plus étroitement au service de l'Église et tendent à parvenir à la mesure de l'âge de la plénitude du Christ (Ep 4,13).  Que les religieux donc se soumettent avec révérence et humilité à leurs supérieurs, selon la règle et les constitutions, en esprit de foi et d'amour envers la volonté de Dieu, apportant les forces de leur intelligence et de leur volonté, tous les dons de la grâce et de la nature à l'accomplissement des ordres et à l'exécution des tâches qui leur sont confiées, dans la certitude qu'ils travaillent à l'édification du Corps du Christ selon le dessein de Dieu. Ainsi l'obéissance religieuse, loin de diminuer la dignité de la personne humaine, la conduit à la maturité en faisant grandir la liberté des enfants de Dieu. Quant aux supérieurs, responsables des âmes confiées à leur soin (He 13,17), dociles à la volonté de Dieu dans l'accomplissement de leur charge, ils exerceront l'autorité dans un esprit de service pour leurs frères, de manière à exprimer l'amour que le Seigneur a pour eux. Qu'ils gouvernent comme des enfants de Dieu ceux qui leur sont soumis, avec le respect dû à la personne humaine et stimulant leur soumission volontaire. Ils leur laisseront, notamment quant au sacrement de pénitence et à la direction spirituelle, une juste liberté. Ils amèneront les religieux à la collaboration par une obéissance responsable et active tant dans l'accomplissement de leur tâche que dans les initiatives à prendre. Ils les écouteront donc volontiers, susciteront leur effort commun pour le bien de l'institut et de l'Église, usant toutefois de leur autorité quand il faut décider et commander ce qui doit être fait. [10]» Les religieux et nous-mêmes, sommes appelés à faire nôtres, ces paroles du Christ : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de mener son oeuvre à bonne fin [11]» ; « car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé [12]». Le disciple n’est pas au-dessus du maître ! Sommes-nous prêts à répondre avec le Christ et en Lui : « Alors j'ai dit : Voici, je viens, car c'est de moi qu'il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté [13]».
Le concile Vatican II nous rappelle que nous ne sommes pas des marionnettes passives entre les mains du Seigneur. « Mais au vrai Dieu qui l'appelle, l'homme doit répondre d'une manière telle que, sans consulter la chair ni le sang (Ga 1,16), il s'attache tout entier à l'oeuvre de l'Évangile. Mais cette réponse ne peut être donnée qu'à l'invitation et avec la force de l'Esprit-Saint. L'envoyé entre, en effet, dans la vie et la mission de celui qui "s'est anéanti en prenant la forme d'esclave"( Ph 2,7). Il doit donc être prêt à se maintenir pour la vie dans sa vocation, à renoncer à lui-même et à tout ce qu'il a possédé jusque-là, et à "se faire tout à tous" (1Co 9,22). Annonçant l'Évangile parmi les peuples païens, il doit faire connaître avec confiance le mystère du Christ, dont il est l'ambassadeur, de telle manière qu'en lui il ait l'audace de parler comme il le faut (Ep 6,19 ; Ac 4,31) sans rougir du scandale de la croix. Suivant les traces de son Maître qui est doux et humble de coeur, il doit montrer que son joug est suave et son fardeau léger (Mt 11,29). Par une vie véritablement évangélique, par une grande constance, par la longanimité, par la douceur, par une charité sans feinte (2Co 6,4), il doit rendre témoignage à son Seigneur et même, si c'est nécessaire, jusqu'à l'effusion du sang. Il obtiendra de Dieu courage et force pour reconnaître que, dans les multiples tribulations et la très profonde pauvreté qu'il expérimente, se trouve une abondance de joie (2Co 8,2). Il doit être persuadé que l'obéissance est la vertu particulière du ministre du Christ, qui a racheté le genre humain par son obéissance[14]
            Finalement l’humilité et l’obéissance ne sont pas des vertus accessoires, mais essentielles au chrétien. Qui veut suivre le Christ doit se donner comme priorité de grandir en humilité et abnégation, comme le rappelle le Concile aux prêtres : «  “Ce qu'il y a de faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour la confusion de ce qui est fort " (1Co 1,27). Le véritable ministre du Christ est donc un homme conscient de sa faiblesse, travaillant dans l'humilité, discernant ce qui plaît au Seigneur ; enchaîné pour ainsi dire par l'Esprit, il se laisse conduire en tout par la volonté de celui qui veut que tous les hommes soient sauvés. Cette volonté, il sait la découvrir et s'y attacher au long de la vie quotidienne, parce qu'il est humblement au service de tous ceux qui lui sont confiés par Dieu dans le cadre de la fonction reçue et des multiples événements de l'existence. (…) Cette obéissance conduit à une manière plus mûre de vivre la liberté des enfants de Dieu ; quand l'accomplissement de leur tâche et l'élan de la charité amènent des prêtres à une recherche réfléchie de voies nouvelles en vue du bien de l'Église, c'est l'obéissance qui exige, par sa nature même, qu'ils exposent leurs projets avec confiance et qu'ils insistent sur les besoins du troupeau qui leur est confié, tout en restant prêts à se soumettre toujours au jugement de ceux qui sont, dans l'Église de Dieu, les premiers responsables[15]. » Comme pour les religieux, tout à l’heure, cette demande d’abnégation et d’humilité n’est pas une caractéristique sacerdotale, mais une exigence de tout chrétien, conscient avec saint Jean que de toute façon « je ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j'entends : et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé[16] ».
            Évidemment, le préalable nécessaire à cette démarche d’abnégation est un acte de foi en la puissance divine. « Ce qu'il y a de faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour la confusion de ce qui est fort [17].» La force vient de Dieu. Si je m’unis à Lui, par le dépouillement de moi-même, alors je ne suis plus faible, mais fort de sa propre force. L’humilité me conduit à l’union à Dieu, mais je suis conduit à l’humilité par amour de Dieu. Amour et humilité sont donc intrinsèquement liés et se nourrissent mutuellement. Il ne peut donc y avoir de progression dans l’humilité sans chercher une rencontre toujours plus amoureuse avec Dieu, car l’amour est le don de soi, l’abandon de soi à l’autre. L’abnégation n’est donc pas un misérabilisme doloriste d’un autre âge, mais une rencontre amoureuse. Elle est l’abandon de soi dans les bras de l’être aimé. Mais le Christ sait que cela n’est pas facile à l’homme tellement son orgueil et sa peur sont grands, alors il prend le soin de préciser le lien de confiance qui doit présider à l’amour et à l’abandon : «  Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes.  Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger[18] ». Mais il prend également soin de maintenir chacun à sa juste place. L’amour est un service désintéressé : « Qui d'entre vous, s'il a un serviteur qui laboure ou garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Vite, viens te mettre à table ? ” Ne lui dira-t-il pas au contraire : “ Prépare-moi de quoi dîner, ceins-toi pour me servir, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu ; après quoi, tu mangeras et boiras à ton tour ?” Sait-il gré à ce serviteur d'avoir fait ce qui lui a été prescrit ?  Ainsi de vous; lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire” [19]».

 

            Mais il s’agit d’un service désintéressé, d’une vertu qui nous fait agir à l’image du Christ et fait ainsi ressurgir la ressemblance qui était perdue. «  Enfin, vous tous, en esprit d'union, dans la compassion, l'amour fraternel, la miséricorde, l'esprit d'humilité, ne rendez pas mal pour mal, insulte pour insulte. Bénissez, au contraire, car c'est à cela que vous avez été appelés, afin d'hériter la bénédiction[20]. »

La grâce

            Après un tel développement peut être est-il bon de conclure par une touche d’espérance, pour l’homme faible et submergé que nous sommes !

 

            « Si, en effet, par la faute d'un seul, la mort a régné du fait de ce seul homme, combien plus ceux qui reçoivent avec profusion la grâce et le don de la justice régneront-ils dans la vie par le seul Jésus Christ[21]. »

 

 

            Nous sommes habitués à parler du péché, du rachat, nous savons globalement ce que ces notions renferment. Nous utilisons aussi régulièrement ce mot de ‘grâce’, notion, en revanche souvent plus floue. Des traités entiers de grands théologiens, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin pour ne citer que les plus fameux, sont consacrés à ce qui est un des éléments capitaux de notre foi. Si saint Paul affirme : « Si je ne crois pas à la résurrection ma foi est vaine[22] », nous pouvons affirmer que sans la grâce, la résurrection est inaccessible.  Ici, aux Romains, saint Paul situe la grâce par rapport à la mort, plus loin, avec cette sentence bien connue, « là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé [23]», c’est au péché qu’il oppose la grâce. À l’évidence, cette dernière a donc trait à la vie. Elle redonne vie aux morts, elle surpasse le péché qui est source de mort. En définitive, la grâce agit comme un antidote à la mort. C’est par la grâce que la vie, abîmée par le péché, reprend forme.  « De même que le péché a régné dans la mort, la grâce régnerait par la justice pour la vie éternelle par Jésus Christ[24]. » En effet, si la grâce est la vie, c’est d’abord la vie retrouvée. La grâce nous redonne ce qui a été perdu. Or qu’est-ce qui a été perdu fondamentalement depuis le péché originel et à chaque péché, sinon la relation à Dieu, la filiation et la ressemblance ? Perdant la relation avec Dieu, source et principe de vie, l’homme s’est vidé de son principe vital, errant tel un cadavre dans le péché ; ce péché qui n’est autre que la rupture avec l’amour divin, avec la grâce vivifiante. Le péché, finalement s’oppose à la grâce en lui faisant obstacle. Le péché véniel bouche le canal de la grâce, tandis que le péché mortel brise le canal lui-même. Car la grâce est précisément ce principe vital qui nous unit à Dieu et nous donne la vie divine. La grâce ce n’est autre que Dieu lui-même en nous. Cela amène plusieurs constatations. Tout d’abord, si la grâce est quelque chose de la vie divine, alors elle est sans changement. Ce qui veut dire que la grâce, une fois reçue, demeure toujours. Ce qui change, c’est l’usage que je fais ou non de cette grâce. Dieu ne retire pas sa grâce, cela signifierait qu’il y a du changement en Dieu, mais par mon péché je choisis d’étouffer la grâce. Ce qui veut donc dire que la grâce nous laisse libres. Même avec la grâce de Dieu, je reste maître de ma vie et donc de pécher et de refuser Dieu. La grâce n’oblige pas. Ce qui veut dire également que lorsque je choisis de sortir de mon péché, de faire appel à la grâce, elle est disponible. Notons également que si la grâce vient restaurer en moi l’intégrité perdue de par mon péché, c’est une disposition surnaturelle qui vient restaurer un état défaillant. En d’autres termes, mon péché, ma faute a des conséquences concrètes qui ont détruit en moi quelque chose, m’ont blessé. Ce quelque chose désormais détruit est assumé par la grâce qui le remplace de façon surnaturelle. Ce qui veut dire que la grâce vient introduire en moi un changement ontologique substantiel.  Ce qui veut dire également que Dieu par sa grâce se trouve effectivement en moi, pour pallier à la déficience créée par mon péché. Allons plus loin, si je fais obstacle à la grâce, alors je me remets dans les conditions de déficience due à mon péché, à mes blessures, à mes limites.
            Nous parlons beaucoup de la grâce, comme d’une entité abstraite et sans consistance qui serait une faveur de Dieu, alors qu’il s’agit d’une action concrète et quasiment ‘physique’, mais surnaturelle, de Dieu. La grâce n’est autre qu’un miracle, par lequel Dieu restaure en nous la vie divine perdue. La grâce n’est pas une pensée bienveillante de Dieu, ni une formule magique extérieure à la Trinité. C’est une réalité divine qui intervient réellement en nous et y demeure. Le péché a créé une béance réelle. La grâce comble cette béance. Voilà pourquoi la grâce habite en nous. C’est cette grâce qui nous reconstruit, nous relève et plus encore nous donne ce qui nous manquait pour agir. Car la grâce ne se limite pas à restaurer ce que  le péché a abîmé en nous, elle vient en nous  pour que face au péché, nous ayons ce qu’il nous faut de force, de courage ou de discernement pour agir. Là encore ce n’est pas Dieu qui de loin prononce une parole magique. C’est Dieu qui en nous prononce son Verbe et souffle son Esprit. Or l’un comme l’autre ne sont pas des idées abstraites, mais deux êtres divins qui dès lors habitent en nous. Dieu n’est pas extérieur à l’homme. Au contraire par sa grâce il habite en l’homme pour que l’homme puisse demeurer en Dieu. Je me souviens d’une religieuse miraculée de Lourdes qui alors qu’elle n’avait plus de rétine avait retrouvé la vue. Son œil n’a pas récupéré sa rétine, mais elle a récupéré sa vue. Dieu est présent, en elle par sa grâce de façon permanente et par cette action permanente de sa grâce elle peut voir malgré sa déficience. La grâce agit en nos âmes de la même façon.
            Pour terminer et non pour conclure, car il y aurait encore bien des choses à dire sur la grâce, ajoutons que la grâce comme son nom l’indique est gratuite. Gratuite pour nous et gratuite de la part de Dieu. La grâce ne nous coûte rien, elle présuppose seulement une disposition à la recevoir. Mais la grâce n’est pas un dû, c’est un don gratuit de Dieu dont il demeure le seul maître et dispensateur. Je n’ai aucun droit de réclamer la grâce sur laquelle je n’ai aucune prise et qui ne se monnaye pas. Contre quoi du reste pourrais-je l’échanger ? Que pourrais-je offrir à Dieu qu’il n’ait pas ? Cette gratuité et cette absence de prix de la grâce ne font que mettre davantage en relief la sollicitude de Dieu pour les hommes et l’essence de la relation homme/ Dieu, relation qui n’est que gratuité vraie, c'est-à-dire amour pur et désintéressé.

 

 



[1] Tb 4,13.

[2] CEC 2540.  

[3] LG 4.

[4] Ici nous pourrons suivre avec profit les conseils de saint François de Sales recueillis dans ce bel ouvrage de J. Tissot, L’Art d’utiliser ses fautes d’après S. François de Sales, éd. du Laurier, 1996.

[5] Ep 4,1-2.

[6] Rm 12,16. 

[7] Rm 3,27sq. 
[8] Ph 2,3.
[9] Voir Cyril BRUN, Pour une spiritualité sociale chrétienne, passim.
[10] PC 14.  
[11] Jn 4,34.
[12] Jn 6,38. 
[13] Hb 10, 7.
[14] Ad Gentes 24.
[15] Presbyterorum Ordinis 15.
[16] Jn 5,30-32.
[17] 1 Co 1, 27.
[18] Mt 11,29.
[19] Lc 17,7-9.
[20] 1P 3,8-9.
[21] Rm 5,17.
[22] 1 Co 15,17.
[23] Rm 5, 20.

[24] Rm 5, 21.


18/11/2007 14:20
Orgueil et humilité 7 HUMILITÉ ET ROYAUME  0 commentaire
« Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux[1]. »
Qu’est ce qu’un pauvre sinon celui qui n’a rien qui est faible et à la merci d’autrui, dans une totale dépendance de son bon vouloir ? Notons d’emblée que le Christ ne dit pas « heureux les pauvres », mais « heureux ceux qui ont une âme de pauvre ». Or nous savons grâce à Aristote que l’âme est le principe qui anime, qui fait vivre. Avoir une âme de pauvre n’est pas d’abord vivre de la pauvreté évangélique « va, vends tout ce que tu possèdes et suis moi[2] ». Cette pauvreté volontaire dans l’ordre des biens matériels est une vocation, un appel pour quelques uns à vivre de la radicalité de l’Évangile comme signe eschatologique, rappelant la condition nécessaire pour accéder au Royaume : ne rien posséder. C’est ici toute une spiritualité de la pauvreté qu’il faut envisager à plusieurs niveaux. Tout d’abord avoir une âme de pauvre signifie, habiter le moindre des moments de notre vie, de nos actes, d’un esprit de pauvreté, c'est-à-dire, comme si j’étais faible, dépendant et attendant tout d’un autre. Il faut considérer que ce que j’ai n’est pas mien, mais un prêt de Dieu. L’esprit de pauvreté c’est celui qui fait dire avec Job : (Alors Job se leva, déchira son vêtement, se rasa la tête. Puis, tombant sur le sol, il se prosterna et dit : )
  « Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, j'y retournerai.  Yahvé avait donné, Yahvé a repris: que le nom de Yahvé soit béni!"  En toute cette infortune, Job ne pécha point et il n'adressa pas à Dieu de sots reproches.[3] » L’esprit de pauvreté commence par cette simple constatation que l’homme (moi en particulier) est arrivé les mains vides sur terre et en repartira les mains vides. Il n’emportera avec lui que ce qu’il a engrangé dans son âme, car seule celle-ci demeurera dans la tombe. N’est ce pas ce que le Christ Lui-même nous dit en parabole ? « Il y avait un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté. Et il se demandait en lui-même: Que vais-je faire? Car je n'ai pas où recueillir ma récolte. Puis il se dit: Voici ce que je vais faire: j'abattrai mes greniers, j'en construirai de plus grands, j'y recueillerai tout mon blé et mes biens, et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années; repose-toi, mange, bois, fais la fête. Mais Dieu lui dit: Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l'aura? Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir en vue de Dieu.[4] » Une âme de pauvre commence d’abord par constater sa finitude et la réalité de son être et de ce qui demeurera dans l’éternité. Cette prise de conscience ouvre de soi à l’humilité. Qu’ai-je à faire de ces biens, de mes richesses ? Celui qui y demeure attaché, nous l’avons vu s’en rend dépendant. Les biens de ce monde ne passeront pas dans l’éternité. Ce qui demeurera dans l’éternité c’est moi et mon désir. Car le désir, l’amour, font partie de l’âme humaine, ils sont donc éternels. Si ma vie durant j’ai mis mon désir, dans un bien matériel, Comment assouvirai-je ce désir dans l’éternité (bien plus longue que cette vie présente) qui ne connaît pas les biens matériels, ceux-ci étant périssables par nature ? Autrement dit, se reconnaître comme pauvre c’est accepter que nous ne possédons rien en propre sinon nous même, car nous devrons tout laisser en quittant ce monde, tout comme nous n’y avons rien apporté de matériel (nous n’avons pas créé de matière) en y entrant. De là l’esprit de pauvreté franchit un degré pour se rendre compte qu’il n’a pas pu se doter de ses propres talents et dons. Ce qu’il a pu faire c’est cultiver un don de départ et le faire fructifier, mais il n’a rien pu faire de ce qui échappait à ses compétences naturelles. « Qu'as-tu que tu n'aies reçu? [5]»  Non seulement l’homme n’apporte rien de matériel au monde, par lui-même, mais encore ce qu’il y apporte (son propre être), il le tient d’un autre ! Fait-on plus pauvre que celui qui n’a rien et n’apporte que ce qui est d’un autre ? L’orgueil et l’aveuglement, c’est de perdre cette vérité élémentaire de vue et de s’attribuer des mérites et des gloires qui ne nous appartiennent pas.
            Aussi, après avoir reconnu sa nudité et la nudité de ses mains, l’âme du pauvre ne peut qu’être prise de vertige face à cette vérité et ce d’autant plus qu’elle se croyait tout et puissante. Le regard porté sur le monde change d’angle. Il ressemble à celui d’une fourmi qui contemple le monde des hommes. Tout nous est disproportionné. Deux mouvements peuvent alors envahir l’âme. La peur face à cette nudité, à cette faiblesse personnelle devant l’immensité d’un monde effrayant qui me domine et contre lequel je ne peux rien. L’envie qui me conduit à vouloir me hisser à hauteur de ce que je regarde. Mais comment me hisser par moi-même, c'est-à-dire comment tirer de moi petit ce qui n’y est pas, à savoir le grand ? C’est ici que l’orgueil peut refaire surface. La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf est la parfaite illustration de ce second mouvement de l’âme. La véritable âme de pauvre sera réaliste et accueillera la vérité de sa nudité et l’aimera, comme une réalité qui est elle-même. Elle l’aimera comme elle s’aime si je puis dire ! Face à la peur, au vertige ou à l’envie sa réaction sera de se tourner vers Celui de qui elle tient ce qu’elle est. L’âme de pauvre attend tout de son Dieu, consciente que de toute façon ce qu’elle aurait en dehors de Lui ne serait que vaine tentative compensatoire. Alors l’âme peut dire avec Saint Paul  « Profitable, oui, la piété l'est grandement pour qui se contente de ce qu'il a. Car nous n'avons rien apporté dans le monde et de même nous n'en pouvons rien emporter. Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits.  Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition.  Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments sans nombre.[6] » L’âme de pauvre comprend sa dépendance radicale vis-à-vis de son créateur et surtout l’accepte. « Yahvé avait donné, Yahvé a repris: que le nom de Yahvé soit béni! [7]»
            De cette acceptation naît une profonde intimité entre elle et son Dieu, car celui qui attend tout d’un autre se lie à cet autre à hauteur de ce qu’il en attend. Servilité et hypocrisie de l’âme me direz-vous ? Oui si cet attachement est servile, non s’il est ancré dans la contemplation de Dieu même. Car jusque là l’âme est demeurée concentrée sur elle-même et sa petitesse. Mais ce n’est là qu’un escabeau. Escabeau nécessaire, mais imparfait. Cet escabeau au lieu de nous hisser, nous a finalement fait descendre en nous même, par la contemplation de notre finitude et de notre dépendance. De grand que nous pensions être, nous sommes redescendu à l’état de ver de terre face à l’immensité d’un monde qui nous échappe et qui passe. En descendant si bas, l’homme prend cependant conscience qu’il a une supériorité sur ce monde. Son âme à lui ne passe pas. Son âme est son unique gloire et supériorité. L’âme[8], se révèle le seul bien qui puisse avoir du prix, car c’est la seule chose qui me soit propre, car c’est moi. De là jaillit une question fondamentale que faire pour préserver ce bien et en tirer ma joie, puisque c’est lui seul qui m’accompagnera dans l’éternité. Comment alors entrer dans l’éternité avec une âme comblée ? Telle est la question du pauvre. Question très intéressée et très égocentrique qui ne peut avoir sa réponse en elle-même, car l’âme ne cherche pas ce qu’elle possède déjà, elle s’en repaît. Cette âme de pauvre se trouve alors comme désemparée. Comment combler mon âme pour l’éternité par quelque chose qui ne soit pas moi, car visiblement je ne me suffis pas, et qui ne soit pas de l’ordre de la matière ? Il ne reste à l’homme qu’une solution possible : une autre âme immortelle. Mais quelle âme ? Celle d’un autre être humain ? Peut-être ! Mais si cette âme humaine ne veut pas de moi, si cette âme humaine se préfère à elle-même ? Si cette âme tarde à venir dans l’éternité ? En outre, cette âme aussi faible que moi, sortie elle aussi nue du ventre de sa mère, y retournera nue, alors que m’apportera-t-elle si elle est aussi nue que moi ? C’est alors que la vérité éclate aux yeux de l’âme qui s’est véritablement reconnue pauvre : Celui là seul qui est et qui a peut me donner ce qu’il me faut. Il n’y a qu’à cet instant précis qu’une âme peut en vérité se tourner vers Dieu. Il faut que l’âme reconnaisse sa dépendance et la source de l’être, pour se tourner vers Elle. Quand l’âme comprend qu’en elle-même, elle ne trouvera rien de plus que ce qu’il y a déjà et que cela, pas plus que les biens matériels, ne la combleront, alors elle a atteint le premier degré d’humilité nécessaire pour se tourner vers Dieu.
            Le second degré consiste en un pas plus difficile. Le premier degré a converti l’intelligence. Le second doit convertir la volonté. Si l’évidence peut suffire à convaincre l’intelligence, elle est souvent impuissante face à la volonté. Car seule la volonté décidera de la profondeur de ma conversion. Il faut donc que l’âme accepte cette évidence qui a touché l’intelligence. Cela suppose que la volonté accepte sa finitude et sa limite. Or pour l’accepter, la volonté est ainsi faite qu’elle doit l’aimer. Nous voyons combien l’orgueil est omniprésent, car c’est ici l’amour propre qu’il faut réduire. Ce qui veut dire qu’il faut désormais à l’âme aimer plus sa vérité que l’image orgueilleuse qu’elle à d’elle-même. Or un tel passage ne peut se faire que dans le dépouillement et la confiance, nous l’avons dit. Souvent, il faudra à l’âme des situations critiques et inextricables, pour que sa volonté soit acculée à demander de l’aide. Mais si cette humilité est guidée par l’amour de soi, la difficulté surmontée, l’amour propre reprend ses droits et parfois d’autant plus violemment qu’il a été blessé. Alors pour avoir une conversion durable, il faut que l’âme sorte d’elle-même et regarde Dieu. Il faut que l’âme prenne conscience que ce que Dieu veut lui donner qu’elle n’a pas et qui lui manque c’est l’amour absolu. Alors seulement l