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Blog mis à jour: 24/04/2008 16:39




Cyril Brun

 

Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.

Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.

http://www.editionstempora.fr/

Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com  (http://www.christicity.com)

Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)



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24/04/2008 16:39
La prière 4 (0 commentaire)

 

Pour conclure, je voudrais résumer ces quelques considérations en prenant comme base l’intercession. Avant tout autre chose, il faut considérer que l’efficacité de la prière tient dans l’amour que je mets à faire cette prière.  Dans la prière ce n’est évidemment pas moi qui agis directement pour la personne, mais je demande à Dieu de faire quelque chose pour une personne, ou une situation. Je prie du reste pour une situation que je ne peux dénouer seul et qui nécessite l’intervention divine, mais ma prière est ma part dans le dénouement de la situation ; de l’intensité de ma prière dépendra donc ma part dans le dénouement. N’oublions pas que nous sommes coopérateurs de Dieu. Dieu a choisi de vouloir nous associer à son œuvre de salut, car notre prière d’intercession ne peut porter que sur le salut. Ne nous attendons pas à être exaucé si notre demande est contraire au plan de Dieu. Or le plan de Dieu est que chaque homme soit uni à lui. Aussi, même si nous demandons des choses bonnes en elles-mêmes, elles ne nous seront accordées que si elles nous permettent d’avancer vers Dieu. Voilà pourquoi toutes nos demandes ne sont pas systématiquement exaucées. Une sucrerie n’est pas en soi une chose mauvaise, mais si l’enfant est diabétique, il serait mal venu que les parents accèdent à sa demande ; il en va de même pour nos demandes auprès de Dieu. C’est pour cette raison que la meilleure des prières doit être purifiée par deux demandes du Notre Père ‘Que ta volonté soit faite’ et ‘Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour’. Dans nos détresses et dans celles de ceux pour qui nous prions, nous ne sommes pas forcément clairvoyants. Il nous faut d’abord demander à Dieu le discernement, puis l’aide pour accepter de recevoir selon sa volonté. Cela suppose d’abord notre confiance en lui.

En demandant à Dieu de donner, à nous comme à ceux pour qui nous prions, que la volonté de Dieu soit faite, nous sommes sûrs de demander des choses bonnes et donc d’être exaucés. Ne nous préoccupons pas de connaître le vrai besoin de la personne, sauf si nous devions être amenés à lui procurer directement ce qu’il lui faut ; au contraire confions à Dieu cette charge qui nous dépasse. Notre prière est donc un appel à Dieu pour qu’il se tourne vers ceux que nous lui recommandons.

Cela voudrait-il dire que Dieu ne s’occupe des hommes que lorsqu’il est sollicité par eux ou pour eux ? Certes pas ! Mais Dieu nous a fait solidaires et responsables les uns des autres. Nous sommes responsables les uns des autres parce que nous sommes à l’image de Dieu et à ce titre l’amour, et donc l’attention aux autres, fait partie de nous-mêmes. Nous sommes responsables également parce que nous nous sommes unis au Christ sauveur et que, comme dit saint Paul, j’achève dans ma chair ce qu’il manque à la croix du Christ. Non pas que la croix soit inefficace par elle-même, mais nous sommes le corps du Christ et à ce titre nous avons notre part à prendre dans le salut. Aussi, Dieu nous confie-t-il les uns aux autres et tout en prenant soin de chaque homme, entoure d’une attention particulière ceux qui lui sont recommandés. En fait, c’est notre recommandation qu’il transforme en grâce. Car notre recommandation n’est pas une simple sonnette d’alarme pour éveiller l’attention de Dieu, elle est notre participation active que Dieu laisse à notre liberté. Aussi, plus ma recommandation sera insistante, plus elle sera porteuse de grâce.

La question qui se pose alors est : « Quelle forme doit prendre cette recommandation ? » Car il est évident que le simple fait de dire à la va vite : « Seigneur je vous confie untel » est une fort légère participation que je daigne donner entre deux autres activités. Pour faire court, l’unique forme de participation est l’amour. Ce ne sont pas les œuvres accumulées qui rendront efficace la prière, mais l’intensité amoureuse de mon acte. Comment cela se peut-il ? Dieu créa par amour. Seul l’amour est créateur. Aussi, à chaque fois que je pose un acte d’amour, je participe à l’action créatrice de Dieu. Dieu utilise alors ce bien créé pour le redéployer aux hommes ; donc, plus je mettrai d’amour dans mes actes, plus ma recommandation sera porteuse de fruits. Voila pourquoi sainte Thérèse de Lisieux affirmait que l’on pouvait sauver le monde en ramassant une aiguille, pourvu que ce geste ordinaire et anodin soit fait avec le plus pur amour. Disons au passage que c’est parce que l’acte de sacrifice du Christ sur la croix était un acte d’amour pur qu’il était salvifique ; c’est pour cela aussi que de leur vivant les saints pouvaient obtenir des miracles. Leur prière était un acte d’amour. Il faut donc que notre prière, ou notre sacrifice, soit d’abord un acte d’amour. Plus cet acte sera pur, c'est-à-dire gratuit, désintéressé et charitable, plus ma part et l’efficacité de mon intercession seront grandes. Mais ne nous y trompons pas, c’est Dieu qui agit, car cet acte d’amour, je le lui donne et c’est lui qui le transforme en grâce. Il n’y a rien de magique ni de dû. Aussi il n’est pas tant nécessaire d’accumuler des actions héroïques et des prières sans fin que de faire de petites choses avec un grand amour. Pour bien prier il faut d’abord bien aimer ; il faut exciter son amour, le faire grandir et le désintéresser. Il prendra alors toute son efficacité.

C’est pourquoi je comparerai la prière d’intercession à un bouquet. Si nous sommes ordinairement tournés vers Dieu, c’est qu’en nous déjà il y a de l’amour et cet amour est déjà porteur de grâce, même si je ne fais que confier distraitement une intention, car elle repose sur un terreau d’amour. Il est évident que plus ce terreau sera amoureux, plus il sera en soi porteur de fruit et plus mes actions quotidiennes seront porteuses, par elles-mêmes, de fruit. Mais sur ce terreau, je peux y planter des fleurs diverses simplement en prenant un peu de temps pour prier, pour intercéder. Le fait de se retrancher, de choisir d’aller prier est aussi un acte d’amour qui vient se surajouter à ce terreau. Et de même, plus cet acte d’aller prier sera pur et amoureux, plus, il sera à son tour porteur de fruit. Aussi, même si je suis fatigué et que je n’arrive pas à être attentif, le fait d’être là par amour est déjà une participation amoureuse au salut. Maintenant, je peux encore aller plus loin en confectionnant moi-même le bouquet. Je prie pour telle personne et sur ce terreau rehaussé du temps pris pour la prière, je viens avec amour déposer une fleur. Plus je mettrai d’amour à prier pour cette fleur-là, plus son parfum sera transformé en grâce par Dieu.

En fin de compte, je peux intervenir à trois niveaux : tout d’abord par une disposition amoureuse ordinaire que je dois faire grandir (le terreau) ; ensuite par ce temps que je choisis de passer par amour, au salut et à l’intercession (le bouquet) ; enfin à la confection de chacune des fleurs, de sorte que le simple fait de prier est en soi porteur de fruit, mais certains jours je serai plus en forme ou plus disponible pour faire de belles fleurs. Mon acte d’amour porte donc sur ma disposition générale à aimer, la disponibilité que je mets au service d’autrui par amour et l’amour même de la personne ou de la cause pour laquelle j’intercède.

            Bien sûr nous ne savons pas aimer comme il faut et notre première prière, avant toute autre intercession, est de demander l’intervention du Saint-Esprit pour qu’il réchauffe notre cœur et nous fasse toujours aimer plus et mieux, pour qu’il purifie nos intentions et nos intercessions. Pour bien prier, pour bien servir, il faut bien aimer. Aussi, après avoir invoqué le Saint-Esprit pour qu’il réchauffe notre cœur, il ne faut pas hésiter à implorer le Christ lui-même : « Jésus doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre ». Plus notre cœur sera brûlant d’amour plus notre prière sera efficace. Que Dieu nous donne un cœur brûlant d’amour, mieux encore, que Dieu fasse de tout notre être un cœur brûlant d’amour, de sorte que chacun de nos actes soit une prière amoureuse et constitue ainsi un terreau riche et fertile.

            Ces prémices accomplies, confectionnons notre bouquet fleur après fleur. Comment les confectionner avec amour sans nous enfoncer dans une routine répétitive et mécanique ? Le mieux est de demander l’aide de grands intercesseurs. Marie est notre plus grande avocate, prenons là comme guide. Mieux encore, entrons dans sa propre prière et confions-lui la charge de nos propres intercessions : « Ô Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour ……, pauvre pécheur, maintenant et à l’heure de sa mort. » En entourant la personne du manteau de la Vierge, nous faisons davantage ressortir à notre cœur le nom même de celle que  nous confions. Ici la routine est brisée et nous rappelle à notre intention. La prière même de l’Ave est comme le cocon duquel nous entourons, par la récitation de ces mots mille fois répétés, le nom même de celui pour qui nous prions, ce qui nous laisse le temps de nous recentrer sur cette intention et de la présenter à Dieu comme le papillon sortant de sa chrysalide.

C’est ce papillon que Dieu prend et charge de ses grâces pour les répandre sur la personne pour laquelle nous prions. Il est évident que plus nous confectionnons ce papillon avec amour, plus il sera beau et digne de porter les grâces du Seigneur. Pour l’embellir encore, nous pouvons le confier aux saints patrons et à d’autres intercesseurs, comme saint Dominique qui passait ses nuits à prier pour la conversion des âmes.

« Ô Sainte Marie, Mère de Dieu, Saint Dominique, Saint François Xavier, priez pour Xavier, pauvre pécheur, maintenant et à l’heure de sa mort. »

            Invoquons Marie avec amour, aimons la cause ou la personne pour qui nous prions, soyons des amoureux toujours plus fervents de Dieu, par la grâce de l’Esprit- Saint.

 

Mais la prière la plus efficace est celle-là même par laquelle Dieu veut être prié, celle que nous a laissée le Christ, le Pater. Je ne donnerai pas un commentaire de cette prière, d’autres, et des grands, l’ont fait mieux que ce que je pourrais effleurer. Que voulons-nous au fond, sinon le bonheur de celui pour lequel nous prions ? Alors tout est dit !

 

            Notre Père qui êtes aux cieux que votre nom soit sanctifié (honoré et aimé) par Pierre, mais aussi en lui et pour lui.

            Que votre règne vienne (que votre vie amoureuse avec lui) en lui, par lui et pour lui. (Qu’il l’inonde, qu’il en soit rayonnant pour les autres, qu’il en vive)

            Que votre volonté (l’application amoureuse de vos commandements qui conduisent à l’amour et à la liberté) soit faite en lui, par lui et pour lui, sur la terre comme au ciel.

            Donnez-lui aujourd’hui son pain quotidien (ce dont il a besoin pour être heureux, libre et s’accomplir, pour vous aimer).

            Pardonnez-lui ses offenses.

            Qu’il pardonne aussi à ceux qui l’ont offensé. (Pardonner n’est pas toujours facile, Seigneur !  Donnez lui cette force du pardon).

            Ne le laisser pas succomber à la tentation (soyez son soutien, augmentez en lui son amour de vous pour qu’il vous choisisse toujours plus).

            Délivrez-le du mal (de ce qui l’enchaîne, l’entrave et l’avilit. Faites-en un homme libre et digne).

 

            Ce n’est qu’une suggestion de prière d’intercession. Il faut laisser l’Esprit- Saint nous guider vers ce qui nous permettra de mettre le plus d’amour. Il n’est pas tant besoin de beaucoup prier, mais de beaucoup aimer. Il n’est pas utile de multiplier les heures de prières, mais d’accroître l’intensité amoureuse que l’on y consacre. C’est pourquoi, poser des actes amoureux dans sa journée en faveur de telle intercession est sans doute une fleur encore plus belle à déposer sur le bouquet.

 

Pour être tout à fait honnête, en ayant dit ces quelques mots sur la prière, je n’en ai finalement pas dit grand-chose. Le meilleur résumé me paraît cette triple citation de l’introduction à méditer : ‘Élévation de l’âme vers Dieu’ ; ‘Une douce amitié entre un père et son fils’ ; ‘une nourriture de l’âme’. L’oraison est profondément un cœur à cœur amoureux dans lequel l’âme ne fait plus qu’un avec l’objet de son désir. Pour mieux comprendre cette union de l’âme et du désir, il conviendrait d’entrer davantage dans l’amour. Mais il est vrai que le plus sûr chemin de l’amour est l’oraison. Allez à l’oraison et laissez-vous faire par Dieu. Il est le maître de l’oraison. Lui vous enseignera. Ces subtilités de l’amour tendent malheureusement à m’échapper. J’aimerais parfois avoir moins de pudeur pour mieux en parler. Je préfère laisser le mot de la fin à l’un des hérauts de la prière :

 « Toute âme, même chargée de péchés […] en dépit de sa damnation et de son désespoir, peut encore trouver en elle-même les raisons, non seulement d’aspirer aux noces du Verbe, pourvu qu’elle ne craigne pas de conclure un traité d’alliance avec Dieu et de se placer avec le roi des anges sous le joug de l’amour. Elle peut se permettre toutes les audaces envers celui dont elle est l’image glorieuse et dont elle porte noblement la ressemblance. […] L’époux n’est pas seulement un amant, Il est l’amour. » (S. Bernard, Cant., sermon 83)

 

 

 

           

 

    

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

Dans la bibliographie qui suit, m’est avis qu’il n’est pas nécessaire de passer par les trois premiers ouvrages qui n’iront pas vraiment au-delà des quelques lignes qui précèdent. Après cette imparfaite introduction, il vaut mieux se lancer directement dans les bras des ‘experts’.

 

Fr. Charmot, s.j., L’oraison, échange d’amour.

B.Bro, Apprendre à prier.

Un moine, L’ermitage.

Frère Vesco, o.p., Conférence sur les psaumes.

L’oraison en quelques mots, Cahiers de Montligeon, Mai-juin 2002.

Saint Alphonse de Ligori, Le grand moyen de la prière.

Sainte Catherine de Sienne, Dialogues





24/04/2008 16:38
La prière 3 (0 commentaire)

Si le Père et le Fils sont un, l’oraison est aussi un échange d’amour avec le Fils. Or, nous sommes le corps du Christ. Le Christ est tellement uni à son corps mystique qu’il est notre oraison même. Il n’y a pas de véritable oraison en nous qui ne soit l’oraison du Fils. Nous prions par Lui, avec Lui et en Lui ; nous sommes faits ce qu’Il est lui-même, enfant du Père par l’onction de l’Esprit : « Nous avons été faits le Christ » dit saint Augustin.

Per Ipsum : La grâce du Christ est la source à laquelle toute âme puise sans jamais l’amoindrir : « Le Christ Jésus, telle une vigne à ses sarments, verse la sève, infuse sans cesse aux justes une vertu qui prépare, accompagne et suit les bonnes œuvres et de qui elles tirent valeur et mérite aux yeux de Dieu. » (Concile de Trente).

 In Ipso : Nous sommes plongés dans le Christ, le Christ est en nous et nous sommes en Lui. « Vous êtes tous fils de Dieu dans le Christ Jésus, par la foi […] vous avez revêtu le Christ ; vous n’êtes tous qu’une personne dans le Christ. » (Gal 3, 16-21) C’est ce que l’on appelle le Christ Total.

« Nous avons été faits concorporels dans le Christ, nourris d’une même chair et unifiés par le sceau d’un même Esprit ; et comme le Christ est indivisible, nous sommes tous un en Lui, suivant le corps et suivant l’Esprit. » (Saint Cyrille de Jérusalem). Ceci n’étant accompli en perfection que dès lors que l’âme unie à son époux devient épouse et donc ne fait plus qu’un avec lui. « Le Christ, avec toute son Église, soit celle qui travaille sur la terre, soit celle qui règne déjà au ciel, est une seule personne. Et comme il n’y a qu’une âme pour vivifier les divers membres d’un même corps, ainsi, l’unique Esprit Saint vivifie et éclaire l’Église entière. » (S. Grégoire le Grand). Aussi, comme Fils, Jésus est-il toujours totalement tourné vers le Père. Tous les aspects de la prière humaine sont donc en lui : action de grâce adoration, louange, intercession, obéissance, sacrifice. Car la prière c’est bel et bien tout cela. Dans cet échange d’amour, qu’est l’oraison, le Christ agit non seulement comme le Père qui est la cause de tous les biens, mais avec le Père, comme la personne par la quelle et dans la quelle nous prions. Il s’unit à nous de telle façon que ce n’est pas seulement nous qui prions, mais le Christ Lui-même en nous.

In Ipso, cum Ipso.  Avec Lui et en Lui, nous cessons d’être livrés à nos propres ressources, nous empruntons tout ce qui fait la valeur de notre oraison et notre misère devient une enveloppe vide qui contient un or précieux, un encens et une myrrhe d’un prix quasiment infini. « Dieu ne pouvait pas faire aux hommes un plus grand don que de leur donner comme tête son Verbe par lequel il a fait toutes choses et de les rattacher à cette tête comme des membres. Ainsi, le Verbe devient-il Fils de Dieu et Fils de l’homme, un seul Dieu avec son Père, un seul homme avec les hommes. Quand donc nous présentons à Dieu nos supplications, ne nous séparons pas du Fils ; quand prie le corps du Fils qu’il ne se sépare pas de la tête (…) Il prie pour nous comme notre prêtre ; il prie en nous comme notre tête, il prie par nous comme notre Dieu. »( S. Augustin) Voilà pourquoi, la Messe est la prière du Christ  L’oraison se révèle finalement un entretien du Fils de Dieu en nous avec le Père. Si nous voulons faire une bonne oraison, il nous faut alors louer Dieu par et avec le Fils. L’oraison consiste donc à faire prier le Christ en nous, parler et vivre le Christ en nous et à recevoir son Esprit d’une façon intense. Comme chrétiens, nous portons les intérêts de la Chrétienté avec Jésus et nous en traitons avec le Père au moment de l’oraison. Aussi pouvons nous affiner notre définition : l’oraison est une invitation d’amour du Père à traiter avec Lui des intérêts du Christ.

 

            C’est enfin par la mission du Saint-Esprit que le Père et le Fils se donnent et sont donnés, c’est par elle qu’Ils habitent en nous. Le don que nous fait Dieu est l’Amour c’est à dire le Saint-Esprit. Le Père et le Fils nous aiment comme ils s’aiment eux-mêmes par le Saint-Esprit.  L’oraison est donc tout d’abord une grâce due à l’initiative gratuite du Père et du Fils qui descendent jusqu’à nous pour nous donner leur amour. Mais ce don n’est pas seulement un acte ou une source, c’est une personne, personne égale aux deux autres et inséparables d’elles. Cette personne, le Saint-Esprit, est donc le principe de notre unité avec Dieu, il agit comme un lien ; mais c’est beaucoup plus encore puisque Dieu, Père, Fils et Esprit, demeure en nous et nous en Dieu : c’est une communion. « Pour exprimer la tendresse réciproque du Verbe et de l’âme, on n’a pas trouvé de noms plus doux que ceux d’époux et d’épouse ; car entre eux tout est commun ; chacun ne possède rien en propre qui ne soit aussi à l’autre. » (S. Bernard, Cant. Serm VII) Dans l’oraison à laquelle le Père nous invite, le Verbe vient à nous comme l’époux de notre âme avec l’amour du Saint-Esprit, prêt à nous faire participer à la plénitude de sa divinité. « De là vient que l’état de ces âmes est semblable à celui du bois qui est toujours assailli par le feu ; les actes de cette âme sont la flamme qui procède du feu d’amour, laquelle sort avec d’autant plus de véhémence que le feu de l’union est véhément, car en cette flamme les actes de la volonté, ravie et absorbée en la flamme du Saint-Esprit, s’unissent et montent à Dieu. […] Et ainsi, en cet état, l’âme ne peut exercer d’acte. C’est le Saint-Esprit qui les faits tous et y meut l’âme. »( S. Jean de La Croix,  Vive flamme d’amour, Str 1,1). L’âme est ainsi élevée à une opération de Dieu en Dieu.

 

           

Le chrétien n’est pas quelqu’un qui cherche ; il sait que Dieu l’a trouvé. Dès que nous osons enfin croire que nous sommes saisis par Dieu, la vie devient autre ; une nouvelle assurance s’établit en nous, accompagnée de paix et de joie. La prière devient alors l’affaire de Dieu. Nous ne cherchons plus à tendre vers Dieu puisque nous l’avons déjà atteint. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. » (S. Augustin). Nous nous reposons dans le but, c’est la jouissance; même dans mes distractions, si c’est Dieu qui m’a saisi, je demeure avec Lui. Soyons donc assurés d’une chose, si nous ne sommes pas épris de Dieu, nous ne saurons jamais prier et apprendre à prier ne serait qu’une mécanique vide : il faut d’abord aimer, et aimer un époux et un père.

            L’exemple de la prière par excellence demeure le ‘Notre Père’. Aussi, pour avoir une idée du contenu de la prière, regardons le contenu du Pater. D’une manière générale regardons le Christ prier. Il commence toujours par une invocation au Père. Car le destinataire ultime de notre prière est bel et bien le Père. Le but que nous devons rechercher dans la prière c’est le royaume, la face de Dieu. Nous avons dans et par notre prière à construire le royaume pour nous et pour les autres. Aussi, comme les psaumes nous l’ont révélé, la prière comprend une part de louange, une part d’action de grâce, une part de supplication pour nous et pour les autres et enfin une demande de pardon. Comme le Christ, comme le psalmiste, notre prière doit animer nos activités quotidiennes et notre vie ordinaire, dans sa totalité doit être prière. Aussi, parfois, la meilleure façon de faire notre prière peut être d’ouvrir notre agenda et de donner existence en nous à chacun de nos actes devant Dieu. Que sera ma journée ? Sera-t-elle sous le regard de Dieu ? « Celui qui ne médite plus les vérités éternelles ne peut sans miracles vivre en parfait chrétien. » ( Marthe Robin) La prière est un grand moyen de salut : « Celui qui prie se sauve certainement, celui qui ne prie pas se damne certainement. » (S. Alphonse de Ligori) Et maintenant que nous savons que prier s’est d’abord aimer, nous comprenons le bien fondé de cette sentence apparemment sans appel. « La prière est le commencement, le progrès et le couronnement de toutes les vertus » (S. Charles Borromée)

 

            Cela étant dit, les néophytes ne semblent pas plus avancés. Or il faut bien commencer un jour et par quelque chose ! Alors, où et comment prier ? Tout ce qui favorise l’intimité dispose à l’oraison.

Il convient de créer un climat de recueillement. Lorsque la prière sera vraiment devenue un acte d’amour, ces dispositions seront secondaires, comme les roulettes du vélo devenues inutiles au cycliste aguerri.

 Le lieu peut aider : l’église, les beautés de la nature, ou tout autre disposition qui élèvent l’âme et l’apaisent.

Le temps diffère selon les états de vie. Il n’est pas demandé à un militaire de prier autant qu’un moine. Cela ne veut pas dire que sa sainteté sera moindre. La sainteté commence par le respect de son devoir d’état. Je ne serai heureux que si je suis là où Dieu m’attend. Trente minutes est cependant la bonne mesure, mais le plus important est de s’y tenir.

La fidélité est extrêmement importante. Seule elle nous permet de tenir dans les moments de doute et de difficultés. C’est un véritable contrat passé avec Dieu. Mieux vaut commencer petitement et grandir avec le temps. L’aide d’un conseiller spirituel est le gage d’une progression constante et fidèle ! Mais il n’y a pas de méthode type ni de miracle ; chaque oraison est personnelle et unique. L’essentiel est la rencontre de deux personnes. Le véritable obstacle à notre vie de prière vient d’un amour désordonné : l’amour de nous-mêmes. Qu’est-ce que je préfère à Dieu qui m’empêche d’aller prier ?

            Demeure qu’il y a dans le temps de prière une période préalable de mise en présence de Dieu. Ce moment où je sors de mes activités quotidiennes, la tête pleine de ce que je viens de faire et de ce que j’ai encore à résoudre, est un véritable sas de décompression. Ici toutes les méthodes peuvent être envisagées : changer de lieu, marcher, dire tout ou partie du chapelet, lectures bibliques ou spirituelles, invocations à la Vierge, aux saints ou à la Trinité, aide du Saint-Esprit, faire le vide … C’est un moment important qui sera décisif pour mon oraison. Il faut se rassembler intérieurement ; plus notre vie est agitée, plus le sas est important ; plus ma vie deviendra prière, plus cette étape se réduit.

Vient alors le temps de la discussion avec Dieu. Temps où je lui confie mes intentions, je prie pour moi et les autres, je prends la mesure de ce qu’Il attend de moi, je lui soumets mes problèmes etc. ; c’est la supplication psalmique qui, souvenons-nous, ouvre rapidement au temps le plus délectable de la contemplation : découvrir un peu de Dieu dans un face à face amoureux, pour cela il suffit de se laisser conduire, c’est Dieu qui se révèle à moi. Nous pouvons partir d’un support, telle manifestation de Dieu que nous méditons, mais laissons nous saisir par Dieu qui nous enseigne, qui se révèle qui se découvre qui se livre et se laisse saisir par ceux qui l’aiment. Si je sens la présence de Dieu, que je laisse mon chapelet inachevé pour goûter cette ineffable présence. Il n’est pas important d’aligner des actes de prière, puisque la prière est une rencontre intime et réelle. Alors tout naturellement notre prière s’achèvera en action de grâce, parce que l’amour vécu nous y poussera, nous retrouverons la louange et au-delà l’union intime, car la contemplation n’est que la première étape de la béatitude. La fin de l’homme n’est pas seulement de regarder Dieu, mais de s’unir à Lui et ne faire qu’un avec Lui. C’est pour cela que la prière peut être spontanée et à tout instant.

            Notons enfin que nous sommes corps et âme. Notre être tout entier est concerné par la béatitude que Dieu nous promet et dont Il nous donne un avant goût dans la prière. Il convient donc de faire participer le corps pour qu’il ne soit pas une gêne. Au demeurant, l’offrande de nos souffrances peut tenir lieu d’oraison. En outre les positions peuvent changer et traduire quelque chose qui se passe en nous. Saint Dominique avait neuf attitudes de prière. Plus le désir de l’union augmente en nous, plus notre âme tend vers Dieu au point que le corps lui-même se révèle une telle gêne que l’âme n’a plus d’autre désir que d’être soustrait à sa pesanteur pour ne plus être distrait par lui, un seul instant de cette douce délectation. Mais avant d’en arriver là, il ne faut pas se voiler les réelles difficultés. La prière n’est pas un moment facile. C’est un temps de combat. Combat pour y aller, combat pour y demeurer, combat pour rester en présence de Dieu. Cela demande souvent une vraie forme physique. La fidélité prend dès lors toute son importance. J’y vais parce que Dieu m’attend. J’y vais parce que je l’aime. Même dans la sécheresse il faut y aller. C’est de toute façon du temps pour Dieu et Lui est présent. Même si je ne sens rien, il est là. Mais son désir est que je vienne à lui pour lui et non pour en retirer une consolation. Les différentes méthodes ne doivent pas alors devenir le moyen de passer le temps, de meubler ! Il n’y a pas de prière sans silence. N’ayons pas peur de ce silence. Nous avons mille raisons d’arrêter de prier, mais une de continuer : le commandement et l’exemple du Christ. L’amour. « La fidélité à l’oraison requiert un courage plus grand que celui du soldat au combat. » (Sainte Thérèse d’Avila) Jésus ne fait pas une prière, mais est en prière. « Il faut se souvenir de Dieu plus souvent que l’on respire. » (S. Grégoire de Nazianze)

Dans les difficultés nous pouvons identifier deux types de cause, pour faire court. Les causes volontaires d’abord : acceptation des distractions, absence de préparation, dissipation de la vie, immortification des sens (je me laisse guider par eux) ; et les causes involontaires : instabilité des puissances de l’âme (orgueil..) et le démon.

 

 





11/04/2008 8:25
la prière 2/ Les psaumes suite (0 commentaire)

 

 

            Avant d’appliquer la prière psalmique à la prière chrétienne, entrons plus avant dans l’étude du contenu et de la forme des psaumes. C’est de soi une large explication de la prière. Il y quatre genres bien distincts dans les psaumes. Vous n’êtes pas sans savoir que les psaumes sont la prière du Christ et de l’Église, que les psaumes ce sont les mots mêmes de Dieu pour prier Dieu. Il est très instructif d’étudier les psaumes, pour connaître ce qu’est la prière. Alors en voici une rapide ébauche.

Distinguons l’hymne pour commencer. D’abord chant de victoire puis chant liturgique, l’hymne se structure en trois parties : l’invitatoire ; l’exposé des motifs de la louange ; une conclusion. L’invitatoire est la caractéristique de l’hymne, c’est une exhortation à la louange. L’objet de la louange est Yahvé ou son nom. L’invitatoire suppose un auditoire et donc une dimension communautaire de la louange. C’est le sentiment d’admiration qui pousse à exhorter à la louange.  La conclusion va souvent reprendre un des thèmes de l’hymne et lui donner une dimension d’éternité.

L’hymne correspond au besoin le plus profond de toute religion : adorer dans la poussière celui qui est au dessus de tout. La perspective de l’hymne est théocentrique. Elle parle de Dieu à Dieu. Les hymnes babyloniennes ou égyptiennes comportent toujours une supplication qui transforme l’hymne en demande de faveur ce qui n’est pas le cas de l’hymne hébraïque. En Israël, la louange est gratuite. Dieu est loué pour sa beauté ou la beauté de ses actes. La louange divine est considérée comme l’attitude humaine la plus commune. Le vivant, dans la Bible, est celui qui loue. Les morts ne louent pas Dieu (voir Ps 115,17-18). Le Dieu loué est grand, transcendant ; or cette transcendance est indicible, d’où le recours au langage poétique[1] de la mythologie. Dieu n’est pas décrit, ce que l’on célèbre, c’est son dynamisme et sa Puissance. C’est le Dieu vivant qui s’oppose aux idoles mortes et, à ce titre, il intervient dans l’histoire. Aussi, la louange est-elle commémorative : Dieu est loué pour ses interventions plus que pour ce qu’il est ; mais la louange est une confession de foi admirative dans l’action de Dieu et non une action de grâce. La louange inclut l’action de grâce, mais la déborde largement. Pour le remerciement, il suffit de deux personnes, le bienfaiteur et le bénéficiaire, tandis que pour la louange, il faut un auditoire, tant pour louer que pour témoigner des bienfaits. Israël ne remercie jamais ni Dieu, ni les hommes ; la bénédiction tient la place du remerciement. Quand Dieu bénit, il ne s’agit pas d’un remerciement, mais d’un don par lequel Dieu communique sa vie. Quand l’homme bénit Dieu, il reconnaît que Dieu est source de tout. Quand l’homme bénit son prochain, il sert de canal aux bénédictions de Dieu qu’il appelle sur autrui ; ce qui est autrement plus fort que de remercier, car en remerciant je n’apporte rien, en bénissant je donne Dieu lui-même.

            Les deux événements les plus fréquemment loués sont l’Exode et l’Exil. L’Exode est en effet la première intervention de Dieu dans l’histoire d’Israël. Israël n’est né que parce que libéré de l’esclavage. Aussi cette libération est-elle l’événement type d’Israël : tout est lu et vu à cette image. La Création est vue comme un exode au niveau de l’univers. Si nous reprenons la Genèse, c’est par un combat que Dieu crée le monde en séparant les eaux. C’est déjà une libération du chaos. Dans une théologie plus avancée, les chrétiens y verront une libération du néant. Pour les juifs, savoir que Dieu a libéré son peuple et créé l’univers est sécurisant, car il a pouvoir sur lui. En Mésopotamie, à la même époque, le jour de l’an est conçu comme un jour déterminant pour l’année entière car dans un combat les dieux bons ou mauvais vont décider de ce que sera l’année. D’où une insécurité permanente qui domine dans la littérature angoissée et inquiète de Babylone.

Mais Dieu est aussi proche de l’homme, il prend intérêt pour chacun. Cette humanité des psaumes est propre à Israël. Il est aussi beau pour Dieu de créer l’univers que de soutenir un faible. Finalement, l’unique originalité biblique dans le Proche Orient ancien est que Dieu intervient dans l’histoire et fait alliance. L’histoire, et c’est capital, se fait à deux ! C’est LA clef de lecture de la Bible. Dieu intervient et intervient en libérateur pour faire alliance avec son peuple. Au demeurant, les verbes sont tous au présent car Dieu intervient en permanence.

Nous retiendrons donc que l’état normal de l’homme c’est la louange. Lorsqu’il sort de la louange c’est que quelque chose n’est plus à sa place et alors, il supplie. La supplication comprend généralement six parties. Un cri d’appel vers Dieu ; l’exposé de la situation ; une protestation de confiance ; une demande d’intervention ; les motifs qui justifient d’être entendus et une action de grâce. Le cri d’appel est lancé vers Dieu à l’impératif : « Prends pitié de moi ; viens à mon secours… » Ils introduisent l’exposé de la situation. Ce dont se plaint le psalmiste c’est d’une situation dénaturée qui lui a fait perdre l’état normal de louange dans lequel il se tenait jusque là. Il se plaint de ne pas avoir ce qui lui est nécessaire pour vivre auprès de Dieu, d’où une protestation de confiance qui est souvent un appel au passé. Dieu est déjà intervenu, il n’y a pas de raison qu’il laisse son enfant abandonné. Vient alors la demande d’action, mais la demande a pour objet fondamental Dieu Lui-même. Le psalmiste ne dit pas à Dieu comment il veut être comblé ou exaucé, il lui demande un retour à la normale qui lui permettra d’être heureux, à savoir louer Dieu en paix ; puis l’action de grâce vient conclure toute supplication. Le mouvement spirituel du psalmiste est riche d’enseignement. Il se trouve dans un état normal et habituel de louange, de communion intime avec Dieu, mais quelque chose (qui peut être son péché) lui fait perdre cette intimité et donc son bonheur. Il quitte alors la louange pour demander à Dieu de lui donner ce qu’il lui faut pour retourner à la louange. Confiant d’être exaucé, il retourne à la louange par l’action de grâce. Les supplications qui représentent tout de même un tiers des psaumes ne sont pas des demandes au sens où elles ne demandent jamais rien d’explicite. Le psalmiste se contente d’exposer sa détresse et, confiant dans la bonté de Dieu à son égard, il laisse Dieu libre d’agir à sa guise. Lorsque nous formulons une demande, nous sommes plutôt enclins à exposer le problème et à choisir nous- mêmes la solution (contre un cierge de préférence !). Or dans les psaumes, la partie la plus détaillée n’est pas la demande, mais l’exposé de la situation. Il y a une dimension d’abandon et de confiance en la volonté divine que la demande ne déploie pas.

Comparativement, dans les complaintes babyloniennes le psalmiste se livre souvent à un long monologue désespéré, tandis que le psalmiste biblique dialogue avec Dieu. (‘Quand je crie tu réponds’). Le vrai problème c’est justement quand Dieu ne répond plus. D’où l’unique question réellement angoissante : pourquoi ? Que se passe-t-il ? Le silence de Dieu n’est pas habituel. La mort c’est Dieu qui n’intervient plus. D’où l’angoisse fondamentale de la rétribution. La maladie qui ouvre à la mort est un silence de Dieu, une conséquence du péché (comme à Babylone). Comment le juste peut-il mourir alors ? Comment le juste peut-il être soumis aux ennemis ? Comment le juste peut-il souffrir ? Ce sont là les trois objets de la supplication qui au fond se résume en une seule, ne pas être abandonné de Dieu. Et c’est une exigence de justice. Comment Dieu peut-il abandonner quelqu’un qui l’aime ? Aussi, le psalmiste qui vit ces douleurs se définit-il comme un pauvre humilié, mais ce qui est magnifique dans ce cri de détresse, c’est sa finale en action de grâce. N’est-ce pas l’attitude du Christ sur la croix qui fait l’expérience de l’abandon et de la souffrance ? « Père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce cri n’est autre que celui que le psalmiste lance dans le psaume 22 et qui se déploie en supplication « sauve moi de la gueule du lion » (Ps 22,22), mais qui se termine en magnifique louange d’espérance :            « “J'annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai : Vous qui craignez Yahvé, louez-le, toute la race de Jacob, glorifiez-le, redoutez-le, toute la race d'Israël.” Car il n'a point méprisé, ni dédaigné la pauvreté du pauvre, ni caché de lui sa face, mais, invoqué par lui, il écouta. De toi vient ma louange dans la grande assemblée, j'accomplirai mes vœux devant ceux qui le craignent. Les pauvres mangeront et seront rassasiés. Ils loueront Yahvé, ceux qui le cherchent : “que vive votre cœur à jamais !” Tous les lointains de la terre se souviendront et reviendront vers Yahvé ; toutes les familles des nations se prosterneront devant lui. À Yahvé la royauté, au maître des nations ! Oui, devant lui seul se prosterneront tous les puissants de la terre. » Ps. 22,23-30

Les supplications ont d’abord été nationales face aux épreuves, puis elles sont devenues plus individuelles dans la détresse personnelle. D’ailleurs, le psalmiste passe indifféremment du ‘je’ au ‘nous’. La dimension de solidarité est essentielle.

La louange et la supplication sont donc les deux attitudes fondamentales du psalmiste et de ce fait du chrétien, mais, redisons-le, la louange est la situation normale. Elle se distingue de l’action de grâce qu’elle n’exclut pas. Tout comme la supplication interrompt la louange pour demander une aide afin de pouvoir retourner à la louange, l’action de grâce retrouve le chemin de la louange.

 

À côté de ces psaumes, se trouvent les psaumes dits de confiance. Ils se situent entre la supplication et l’action de grâce où l’on retrouve des manifestations de la confiance, mais il existe des psaumes dont l’objet est d’exprimer la confiance en Dieu forteresse, refuge, héritage… Ici, le psalmiste entre dans le mystère même de Dieu. Ce n’est plus son action qui est centrale, mais Dieu lui-même dans sa relation avec le psalmiste. C’est ici que surgit l’espérance d’une communion éternelle que la mort n’interrompra pas (voir ps. 16 ; 49 ;  73). Dans l’Ancien Testament, trois voies nous conduisent peu à peu à la résurrection : la voie mystique qui expérimente la confiance comme le psaume 16 ; le martyre qui prend toute sa dimension au IIe siècle avec la persécution d’Antiochus Épiphane. Comment concevoir que Dieu abandonne, ne récompense pas ceux qui meurent pour lui ? La résurrection est précisément cette récompense ; et enfin, la sagesse issue des Grecs d’Alexandrie qui introduit l’immortalité et l’incorruptibilité.

Enfin, pour être complet, il me faut évoquer en passant la quatrième catégorie que sont les psaumes didactiques. Le but principal de ces psaumes est l’enseignement et la contemplation. Ils répondent aux questions qui se posent devant l’expérience concrète de la vie, avec le problème de la rétribution, de la Loi et de la crainte de Dieu. Fondamentalement, il y a deux voies : celle du juste et celle de l’impie, d’où la question de la rétribution, du bonheur et de la souffrance, et de la fragilité humaine. Le juste est nécessairement récompensé et l’impie puni (ps. 34), mais la vie nous montre que ce n’est pas toujours le cas (ps. 73). Car le bonheur que donne Dieu n’est pas terrestre, c’est Dieu lui-même (ps. 17,13).

 

            Fort de tout cela qu’est-ce que l’oraison ?

Comme les psaumes nous y invitent, il faut d’abord et avant tout la voir comme une initiative d’amour de la Sainte Trinité à l’égard des âmes, comme une  effusion de sa miséricorde en nous, comme une sorte de prolongement de l’incarnation du Verbe dans ses membres.

L’oraison est d’abord un dialogue avec la Sainte Trinité, encore que cette expression introduise dans l’essentiel quelque chose d’accidentel : le langage humain. Voilà pourquoi il conviendrait encore mieux de dire que l’oraison est un échange d’amour entre l’homme et Dieu.  Les âmes qui désirent s’entretenir avec Dieu ne doivent se préoccuper que d’une chose : aimer ou plutôt répondre aux avances d’un Dieu qui se donne par amour. Voilà pourquoi saint François de Sales assimile l’oraison à une ‘théologie mystique’ : théologie parce qu’on n’ y parle que de Dieu ; mystique parce qu’elle tend non à la connaissance spéculative de Dieu, mais à l’amour de Dieu. Elle nous rend non pas savants, mais ‘ardents, affectionnés, amateurs de Dieu.’« La conversation y est toute secrète et il ne s’y dit rien entre Dieu et l’âme que du cœur à cœur par une communication incommunicable à tout autre qu’à ceux qui la font. »

            Pour connaître cet échange d’amour dans sa perfection totale et absolue, il n’est qu’un moyen, auquel nous ouvrent les psaumes de louange notamment : contempler cette vie infiniment amoureuse du Père et du Fils dans la Sainte Trinité. N’oublions pas, en effet, que nous sommes créés à l’image de Dieu, aussi observer Dieu nous révèle à nous-mêmes ce que nous sommes. Les trois personnes divines sont venues habiter en nous pour nous faire participer à cet amour trinitaire. Il est donc important que les âmes connaissent ce qu’elles doivent imiter et reproduire : le mystère de la vie de Dieu dont l’oraison n’est autre que le prolongement. Voilà la réalité absolue de la prière, prolonger en nous la vie divine. L’idéal de l’oraison n’est donc pas dans la multiplicité des pensées et des actes, mais dans l’union de l’âme avec Dieu, produite par l’amour. Puisque l’amour du Père et du Fils conduit à leur unité, notre oraison doit être à cette image.

 L’oraison n’est pas un acte d’amour humain excité par la beauté de Dieu, mais une participation de grâce à la communion des personnes divines. L’oraison est donc l’activité la plus humaine que nous puissions accomplir, car rien ne nous exalte plus que l’amour. C’est en même temps l’activité la plus surhumaine, car elle nous fait sortir des limites du créé et vivre de la vie même de Dieu. L’oraison est donc, par essence, un acte de charité active. C’est ainsi que la louange est comme nous l’avons vu l’état permanent de l’homme. Dès qu’elle fait oraison, l’âme vit déjà sur terre de la vie qu’elle possèdera éternellement, car la béatitude éternelle est une éternelle oraison. La seule différence est que la lumière de gloire transformera sa contemplation en vision face à face de la Sainte Trinité ; ce sera alors un éblouissement que la foi ne lui avait jamais donné.

 

            En outre, parce qu’elle est un échange d’amour avec Dieu, l’oraison est une libération de l’amour humain, une libération des profondeurs de notre être. « Toute la souveraineté et la liberté du monde, comparées à la liberté et à la souveraineté de l’esprit de Dieu ne sont que servitude profonde, angoisse et esclavage […] toutes les richesses et la gloire des créatures comparées à la richesse souveraine qui est Dieu ne sont que pauvreté absolue et misères profondes. » Saint Jean de La Croix nous permet de comprendre que cette lumière s’obscurcit dès que l’âme n’est plus en oraison et se livre de nouveau aux luttes que demande la vie quotidienne ; la lumière divine semble elle-même s’éteindre. Au contraire, si l’âme se remet en oraison, elle voit clairement que « toute la beauté des créatures comparée à la beauté infinie de Dieu n’est que souveraine laideur » (Montée du Carmel I, IV).

            C’est pour cela que dans son Dialogue avec sainte Catherine de Sienne, Dieu invite à l’oraison permanente qui, comme l’explique saint Augustin est le désir. Si j’ai en moi ce désir permanent de Dieu, alors mon âme est toujours orientée vers Lui. La prière n’est rien d’autre que cela. J’ai parlé en d’autres endroits du désir, je n’y reviens donc pas ici[2]. L’oraison est encore une libération de l’intelligence parce que l’amour fait connaître Dieu d’une façon supérieure à la science théologique. Parce que l’oraison est un échange d’amour, l’amour que l’âme reçoit de Dieu est une expérience ineffable. Dieu y fait souvent croître la lumière par l’amour. Cette connaissance  expérimentale et savoureuse de Dieu est le fruit du don de Sagesse.  « Une âme, dit saint Thomas, peut connaître par expérience qu’elle a la grâce en percevant qu’elle fait ses délices de l’action de Dieu. » L’expérience de Dieu peut nous conduire bien plus loin dans l’amour que la connaissance. La comparaison des psaumes et des traités théologiques suffirait à nous en convaincre. Et sainte Thérèse de conclure : « Le progrès de l’âme ne consiste pas à penser beaucoup, mais à aimer beaucoup » ( Les fondements, V).

            Aussi est-il important de garder à l’esprit que faire l’expérience de l’amour de Dieu, ce n’est pas toujours faire l’expérience de la consolation : « Non l’amour ne consiste pas à répandre des larmes, ni à goûter ces douceurs et ces tendresses que l’on désire ordinairement pour y trouver de la consolation. Il consiste à servir Dieu dans la justice, dans la force d’âme et dans l’humilité. Sans cela, nous semblerions toujours recevoir et ne rien donner... »(Thérèse, Vie par elle-même, XI).

            Pour nous résumer à ce moment de notre entretien, retenons cinq points fondamentaux. L’oraison n’est pas seulement ni premièrement humaine, elle vient de Dieu. Elle n’est ni pensée ni spéculation. Elle n’est ni consolation ni émotion. Elle n’est pas effort de la volonté, exercice ascétique ni vertu. Tout cela peut exister dans l’oraison et la faciliter, mais ce n’est pas l’oraison. L’oraison est fondamentalement amour réciproque.

            Si l’oraison est une relation d’amour, alors l’oraison est une participation de foi à la vie trinitaire qui habite en nous. C’est une participation consciente et voulue à la vie trinitaire sous forme non seulement de grâce, mais aussi d’échange d’amour. Nous le savons, le Père nous a aimés le premier. Nous sommes donc appelés par le Père à l’oraison et à nous entretenir avec Lui. L’oraison est une invitation du Père, rendez-vous qui nous est donné fréquemment par les inspirations de l’Esprit. Les âmes dociles au Saint-Esprit ne peuvent pas se passer d’entretien avec Dieu parce qu’elles s’y sentent attirées et parfois d’une façon irrésistible. Sainte Thérèse d’Avila et sainte Catherine de Sienne sont les chantres de cet attrait irrésistible. Aussi, lorsque par notre faute, nous manquons notre heure d’oraison, nous sommes infidèles à une invitation du Père. Or, ce rendez-vous est un rendez-vous d’amour. C’est par amour que Dieu nous invite et c’est pour nous témoigner son amour. « Dieu est en nous, au fond de notre âme, toujours là, nous écoutant et nous demandant de causer un peu avec Lui » dit Charles de Foucauld. Si j’aimais une épouse comme Dieu m’aime, à n’en pas douter, ce serait pour moi une intolérable déception de l’entendre dire chaque jour : « Je n’ai pas le temps de t’écouter ». Or Dieu est ainsi traité par ceux qui ne font pas oraison. Ce qui nous manque au fond, c’est de comprendre l’amour de Dieu pour nous. Nous ne savons pas recevoir de Dieu ni nous laisser aimer par Lui. Or notre sainteté et notre action dépendent surtout de ce que nous recevons du Père. C’est ici que prend toute sa dimension la nécessaire connaissance de soi et de Dieu, à laquelle nous invitent les psaumes[3]. Pour aimer Dieu en vérité, il faut le connaître, donc le fréquenter et se connaître soi-même dans notre vérité vis-à-vis de lui.  Finalement et pour faire court, cette invitation est une invitation à nous entretenir avec le Père comme des fils. Or cette filiation nous divinise, ce n’est pas une simple adoption. Dès lors, celui qui agit comme fils fait oraison et devient un saint. Car c’est en étant épouse du fils que, ne faisant plus qu’un avec Lui, je peux devenir fils à mon tour. Fondamentalement, l’oraison est une union amoureuse au Christ et par lui au Père.



[1] Voir P. Schoekel sj., La poésie des psaumes.

 Saint Jean de La Croix est un des premiers à avoir compris la poésie des psaumes. Le rythme, intraduisible, est très important dans les psaumes hébreux. Il est binaire ou ternaire, ou irrégulier (ce qui traduit l’émotion). Les sonorités tout aussi intraduisibles nous font entrer dans un sens. Ainsi le ‘i’ est la voyelle du cri, tandis que le ‘o’ est la voyelle de majesté. Demeurent les parallélismes par lesquels chaque ligne est divisée en deux par pensées répétitives, sous forme de juxtaposition de d’affirmation, l’hébreu ne connaissant pas les mots de liaison.

 

[2] Voir Cyril Brun, Le serviteur.

[3] Id., L’humilité, l’orgueil.





04/04/2008 13:09
LA PRIÈRE 1 Les psaumes (0 commentaire)

 

 

 

 

 

            On a dit bien des choses sur la prière, on en parle souvent, tous les fidèles sont convaincus de son utilité, mais qui sait vraiment prier ? Pour certains, prier est réservé à une élite monastique, pour d’autres, prier se limite à demander. Beaucoup en définitive ne savent pas prier et plus nombreux encore sont ceux qui ne savent pas ce qu’est la prière.

‘Élévation de l’âme vers Dieu’ selon saint Thomas d’Aquin ;

‘Une douce amitié entre un père et son fils’ pour le curé d’Ars ;

‘Une nourriture de l’âme’ aux dires de saint Alphonse de Ligori.

             Après l’imparfaite introduction qui va suivre, je vous engage à vous lancer directement dans les bras des experts en la matière. Ils ne sont pas si inabordables. Souvent ils font peur parce que mystiques. Alors ces quelques lignes visent à les démystifiés, en mettant sous une plume humble et sobre, ce qu’un grand nom tend à rendre inaccessible. J’espère que cette faible et confuse entrée en matière vous donnera le goût de rendre visite aux saints d’Avila, de Lisieux, de Sienne pour ne citer que les plus effrayants. Eux seuls seront à même de vous conduire au cœur même de la prière, à l’union mystique et amoureuse qui est la fin de tout homme.

 

            Pour entrer plus avant dans la compréhension de ce que peut être la prière, je vous invite à prendre le chemin des psaumes[1]. Les psaumes, en effet,  nous ouvrent à une vie, une atmosphère de prière. Trois obstacles semblent cependant entraver la prière psalmique. En premier lieu, le contexte culturel. Tout d’abord, les psaumes ‘c’est de l’hébreu’ ! Outre les évidents problèmes de traduction – car avec une langue passe toute une culture – la culture hébraïque et le monde sémitique en général nous sont aujourd’hui totalement étrangers et la conception du monde d’alors est fort différente de celle que nous pouvons avoir de nos jours, ainsi la cosmologie du ps. 104 peut-elle, à bon  droit, nous apparaître tout à fait archaïque. En outre, les psaumes regorgent d’allusions au culte liturgique de Jérusalem qui nous échappent aujourd’hui, ainsi, par exemple, la purification avec l’hysope est-elle d’abord un rite liturgique ; introduire cette demande dans un psaume nous renvoie au sens du rite. Ce qui est demandé est donc ce qui est demandé par le rite lui-même. Il faut également garder à l’esprit que, dans la mentalité hébraïque, la représentation de l’homme est naturellement théocentrique et nettement communautaire. Ce qui représente deux points importants de divergence avec le monde occidental qui est le nôtre. La méconnaissance de l’histoire et de la géographie bibliques nous ferme aussi une grande part de l’interprétation des psaumes. Qui est qui ? Où se situe l’action du psaume ? Autant de questions qui donnent sens à l’image symbolique qu’utilise le psalmiste pour nous donner son message théologique.

            Pour un psalmiste, en effet, l’au-delà, c’est le shéol, domaine inconnu, où les morts ont une vie diminuée dans une sorte de dépotoir ; ce ne sont plus que des ombres (réphaïm). Les bénédictions de Dieu sont très matérielles ; ce qui est compréhensible dans la mesure où les justes doivent être récompensés de leur vivant du fait de cette conception du shéol. Les nombreuses imprécations sont aussi un obstacle à la compréhension du chrétien moderne, pourtant ce ne sont pas des cris de vengeance, car celle-ci n’appartient qu’à Dieu[2], c’est une exigence de justice. Et n’oublions pas que l’Ancien Testament est un itinéraire progressif de la Révélation. S’il était parfait, ce ne serait plus l’Ancien Testament, mais LE Testament et le Christ n’aurait rien ajouté, sa venue n’aurait pas eu de portée didactique. Notons aussi que cette révélation progressive n’est autre que notre itinéraire personnel. Le chemin parcouru par le peuple juif est ce chemin que nous parcourons chaque jour à la découverte de la révélation.

Autre obstacle enfin, les psaumes sont des formules toutes faites. Pourquoi dans une prière qui se veut relation intime avec Dieu, utiliser des formules toutes faites et, qui plus est, par d’autres ? C’est oublier que les psaumes sont souvent une prière commune, pour laquelle il faut tout à la fois objectivité et uniformité. Pour entrer dans la prière des psaumes, comme du ‘Notre Père’ du reste, il faut les intérioriser, donc les revivre et tendre à harmoniser son cœur avec sa voix. Le psaume exprime une expérience que je dois dire et revivre. Il faut que ce que je dis oriente ce que je désire et que ce désir devienne prière. Nous verrons, qu’à terme, il ne faut désirer que ce que dit le psaume.

 

            En hébreu, le livre des psaumes s’appelle ‘livre des louanges[3]’. C’est d’autant plus intéressant de le noter que plus d’un tiers des psaumes sont des imprécations. En grec, c’est le Biblos psalmôn. Le terme psallein signifie ‘action de tendre puis lâcher une corde en la faisant vibrer’ ; ce qui en soi est tout un programme mystique. Il désigne ordinairement un poème accompagné par un instrument à corde pincée. Tandis que les Hébreux insistent sur la théologie, les Grecs eux insistent sur l’art et la musique. Ceci nous donne déjà une indication de l’esprit théocentrique des Hébreux. C’est pour cela que les psaumes ne sont pas mis au hasard, mais en ordre. Il s’agit bien d’un livre des psaumes, composé de cinq ouvrages, s’achevant tous par un psaume conclu par une doxologie finale (comme il se doit pour un livre de louanges).

 

Les livres 1 à 41 constituent une supplication individuelle attribuée à David.

Les livres 42 à 72 sont un ensemble de chants collectifs et nostalgiques sur Jérusalem.

Les livres 73 à 89 rassemblent une méditation sur le passé. Ce sont généralement des psaumes historiques.

Les livres 90 à 106 célèbrent le règne de Dieu.

Les livres 107 à 150 enfin sont une grande action de grâce qui s’achève par le psaume  150 qui est lui-même une doxologie.

 

Cet ordonnancement du psautier est à lui seul une invitation mystique de haut vol qui nous entraîne de la supplication à la louange. Mais notons que l’ouverture suppliante du psautier nous donne l’attitude avec laquelle il convient d’entrer. La porte d’entrée du psautier, le psaume 1 est la supplication du juste suivi dans le psaume 2 par le messie. Dans ces deux livres qui constituent l’introduction tout est déjà rassemblé de la théologie judéo-chrétienne.

Chaque psaume comporte un titre nous indiquant souvent l’auteur présumé ou attribué, parfois le lieu et l’usage du psaume (comme les psaumes 130 à 134 pour le pèlerinage à Jérusalem) et quelque fois aussi l’air sur lequel il convient de chanter ce psaume. Les psaumes dits de David sont en fait des psaumes ‘en l’honneur de David’, désormais pris comme le type du psalmiste.

Les civilisations du Proche-Orient connaissent des psaumes beaucoup plus anciens (-3000) que les psautiers d’Israël dont les plus anciennes compositions ne doivent pas remonter au-delà de 1000 av. J.-C. et les dernières entre le Ier et IIIe siècle avant notre ère[4]. Mais l’atmosphère biblique est très différente des chants du reste du Proche-Orient.

 

            Pour les chrétiens, toute prière doit être marquée par le Christ. C’est la marque, la caractéristique et la différence. Notons pour commencer que les psaumes sont, avec Isaïe, le livre le plus cité dans le Nouveau Testament. Ce qui suffirait à leur donner autorité et force[5]. Mais dès avant le Nouveau Testament, les psaumes sont un corpus de prières pour les juifs. La tradition rattache les psaumes aux grandes figures de l’Ancien Testament (comme David, Moïse, Salomon) pour marquer  que, depuis toujours, les juifs les ont utilisés[6]. Dire d’un psaume qu’il est de David, c’est dire que c’est la prière du peuple d’Israël ; du reste, vous noterez qu’il est difficile de dire si le psalmiste est ‘je’ ou ‘nous’. Le psaume est éminemment communautaire. Il y a une solidarité dans la prière nationale et collective que le Christ, juif de naissance, assumera en priant lui-même les psaumes. Mais remarquons d’emblée que cette prière n’est pas magique contrairement aux prières contemporaines païennes, où les dieux sont parfois sommés d’agir. Cette attitude n’est pas celle de l’Ancien Testament[7]. Nous y reviendrons.

À l’époque de Jésus, trois grands moments de prière se dégagent, comme nous le rappelle le psaumes 55, 18 : le soir, au matin et à midi[8]. À ces moments-là, on se tourne vers le Temple pour prier, car en fait ces trois heures correspondent aux trois sacrifices pratiqués au Temple, le matin, à midi et le soir à la fermeture du Temple, vers 15h (la 9ème  heure). Cette prière est une prière de bénédiction dite debout, nous y reviendrons. Les juifs vont donc au Temple, ou prient en union avec la prière du Temple en  se tournant vers lui. Le matin, au lever du soleil[9], en famille, il s’agit essentiellement d’une profession de foi. C’est le célèbre ‘shema Israël’ de Dt 6,4-9[10]. Enfin, il existe une prière le soir avant d’aller dormir (voir Dt 6,7). Si le Christ, né d’une famille pieuse, a été fidèle à cet usage[11], on ne le voit jamais prier au Temple[12]. Mais Jésus ne prie pas seulement aux heures liturgiques. Luc est celui qui insiste le plus sur la prière de Jésus, ainsi nous le montre-t-il priant au baptême, après les miracles ou encore avant le choix des apôtres[13] ; la prière est en fait le climat normal de la vie de Jésus. Luc nous conserve trois prières de Jésus : l’exaltation d’abord[14], Gethsémani et bien sûr la mort sur la croix. Luc est, en outre, le seul à nous transmettre le Magnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis que nous utilisons aujourd’hui respectivement à la prière du soir, du matin et aux complies.

Le Christ n’a pas inventé une prière nouvelle, ni même une forme de prière nouvelle. Le ‘Notre Père’ n’est autre que le Kaddish des juifs, dans lequel cependant la demande de pardon est absente. La nouveauté du Christ  c’est d’avoir introduit un nouveau climat de prière et donc de relation à Dieu. Quand ses apôtres lui demandent de leur apprendre à prier, ils ne lui demandent pas une nouvelle prière et lui, reprend le Kaddish, mais il l’introduit par abba. Or c’est un mot du langage enfantin et araméen et non hébreu utilisé pour la prière ; abba c’est le familier papa. Le Christ nous invite donc à entrer en familiarité avec Dieu et même à entrer dans son intimité. Saint Paul, pharisien s’il en est, ne s’y est pas trompé en reprenant lui-même ce même terme araméen. L’esprit nous fait dire abba[15]. En Mc 14, 36, le Christ à l’agonie reprend ce même mot araméen ‘papa’. C’est donc dans cet esprit filial, familier et chaleureux que nous devons prier les psaumes. Le psaume est familier au Christ qui parle et enseigne en psaume. Il s’identifie au psalmiste et lit l’annonce de son propre mystère et de sa mort.

Nous n’avons pas moins de 360 citations des psaumes, ou allusions, dans le Nouveau Testament. Désormais, les psaumes ne nous renseignent plus sur David, mais sur le Christ[16]. Le psautier nous parle du Christ qui l’accomplit. La mort et la résurrection du Christ sont la clef de lecture de l’utilisation des psaumes à l’époque des premiers chrétiens. Mais attention, les psaumes sont traduits et cités en grec à partir de la LXX[17]. Dans la liturgie des premiers chrétiens on lit le livre prophétique des psaumes. Ils ne deviendront des chants que pour faire face aux chants hérétiques qui se développeront plus tard. Aux premiers siècles trois principes guident la priè