Cyril Brun
Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.
Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.
http://www.editionstempora.fr/
Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com (http://www.christicity.com)
Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)
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Après la parution du livre ‘Pour une spiritualité sociale chrétienne[1]’, il m’a paru important d’approfondir la question de notre rapport au monde dans une dimension plus profonde et privée qui est celle de l’agir humain et du rapport de cet agir humain dans la relation personnelle à Dieu et dans ses retombées concrètes sur le monde. Pour ce faire, j’ai choisi de dédier cette année à cet approfondissement. Il me semble qu’une étape préalable est nécessaire, la connaissance de soi. Parmi d’autres aspects de cette connaissance de soi je voudrai ici en relever un fondamental pour ne pas dire capital : l’orgueil. S’il est une donnée constitutive de l’homme en rapport avec le monde extérieur et déterminante tant dans notre rapport à Dieu que dans notre construction personnelle, c’est bien l’orgueil. Je vous propose donc un parcours de quelques semaines pour découvrir ce que l’Ecriture Sainte nous dit de l’orgueil et de l’humilité.
Les facettes de l’orgueil sont infinies. Les dénombrer sortirait de notre recherche. La Bible nous invite à regarder l’orgueil dans son rapport avec les vices et les vertus. Car si l’humilité est l’âme des vertus, l’orgueil est la racine des péchés.
LA RACINE DE L’ORGUEIL « Mieux vaut être humble avec les pauvres qu'avec les superbes partager le butin. Qui est attentif à la parole trouve le bonheur, qui se fie en Yahvé est bienheureux[2]. » L’orgueil est d’abord un goût de la domination. L’orgueilleux est celui qui se place au dessus et s’isole. J’ai le pouvoir, la puissance de me passer des autres, je suis mon seul maître et référent. La racine la plus profonde de l’orgueil, celle qui guide toutes les autres, c’est de se considérer comme autonome. Je règle ma vie dont je me donne les normes, je n’ai pas besoin des autres, j’assure moi-même ma subsistance, ma sécurité et mon bonheur. Le principe de l’orgueil c’est de refuser la dépendance, la faiblesse. À partir de là toutes les formes d’orgueil sont possibles. En un mot l’orgueilleux se prend pour Dieu. N’est ce pas là le péché originel ? Que propose le serpent à Ève ? Vous serez comme des dieux[3]. Or Qui est Dieu sinon celui qui est, celui qui n’a besoin de personne pour être ? Qui est Dieu sinon celui qui a créé le monde et le créant lui a donné ses règles ? Depuis le péché originel, l’homme tente de se débrouiller seul sans Dieu et a fortiori sans les autres. Oui mais voilà, Ève n’a pas bien pris le temps d’écouter la duperie du serpent. Celui-ci ne lui dit pas vous serez Dieu, mais comme des dieux. Et il dit vrai. L’homme n’est pas Dieu, car il est par nature limité. Aussi sa limite, qui constitue sa faiblesse, l’entrave-t-elle dans son indépendance. Car l’homme est tributaire du monde dans lequel il vit et dont il n’a pas pouvoir de changer les lois naturelles. De là jaillit une immense souffrance qui est le cri lancinant et douloureux de toute la Création. L’homme veut se débrouiller seul et il n’y arrive pas. Aussi, au lieu de le reconnaître, va-t-il chercher à adoucir sa souffrance en se donnant l’illusion de la puissance. Se dressant toujours davantage contre l’évidence de ses limites, il va tenter de les repousser en agissant sur le monde et sur ses proches. Mais que va-t-il faire ? Maîtriser les limites ? Ce n’est pas en son pouvoir, alors il va se protéger. Physiquement d’abord, pour ne pas souffrir dans sa chair, il va ou la choyer ou se donner de nouvelles règles pour lui donner satisfaction et ainsi repousser la douleur en lui donnant des palliatifs. Psychologiquement ensuite, l’homme va se donner l’illusion de maîtriser le monde. Plus je commande, plus je dirige, plus on m’obéit et plus je décide, donc en décidant je maîtrise les risques de souffrance et protège ma plaie. Mais il est évident que ce n’est que repousser une douleur, la cacher et non la soigner. Mais comment soigner une douleur née de l’impuissance ? Le drame de l’orgueil c’est d’être une fuite en avant de l’homme qui refuse sa faiblesse et son erreur, qui tente d’échapper à la réalité de sa condition de dépendance. Alors, entre l’homme véritable et le monde désormais perçu comme douloureux, l’orgueil insère toujours plus de nouvelles couches de protection qui font vivre l’homme non pas dans sa réalité, mais ailleurs. L’orgueilleux est un autre que lui-même, car l’orgueil habille l’homme vrai et lui donne l’illusion de ce qu’il n’est pas. Aussi quand la vérité de l’homme se rappelle à lui, la douleur n’en est-elle que plus vive et il convient de vite l’apaiser. Augmenter sa puissance permet de s’offrir maints plaisirs compensatoires qui au lieu de soigner donnent l’illusion du bonheur. De là naît une crainte farouche du manque et de l’infériorité. Si je suis en dessous, je suis alors sous le pouvoir d’un autre et ma possibilité compensatoire pourrait être entravée. En outre, si la jouissance de biens compensatoires est nécessaire pour éloigner cette douleur que je fuis, la perte de ces biens ou leur manque devient une lourde angoisse. D’où l’appât du gain et l’insatiable envie de posséder pour ne pas manquer et ne pas être en dessous. Or l’envie est une des formes de la tristesse, comme l’explique saint Thomas. Avant toute chose, l’envie est un plaisir contrarié dont je n’ai pas fait le deuil. Je désire un bien et je ne peux l’obtenir, mais je ne me résous pas à cela. C’est exactement la vigne de Nabot. Le roi Achab voulait cette vigne, ce qui était impossible car Nabot ne voulait pas la lui vendre. S’il s’était résolu à cela, il serait passé à autre chose, mais ne s’y résolvant pas, il sombra dans la tristesse et dans le désespoir qui est une forme achevée de la tristesse. Sa femme prit l’autre voie de l’envie et força la réalité des faits par ses vices en mentant, abusant de son pouvoir, pour tuer, calomnier et enfin voler Nabot[4].
« L'envie représente une des formes de la tristesse et donc un refus de la charité ; le baptisé luttera contre elle par la bienveillance. L'envie vient souvent de l'orgueil ; le baptisé s'entraînera à vivre dans l'humilité : “ C'est par vous que vous voudriez voir Dieu glorifié ? Eh bien, réjouissez-vous des progrès de votre frère, et, du coup, c'est par vous que Dieu sera glorifié. Dieu sera loué, dira-t-on, de ce que son serviteur a su vaincre l'envie en mettant sa joie dans les mérites des autres”[5]»
Ce désir profond de bonheur est louable chez l’homme puisqu’il est fait pour cela, mais ce désir inscrit en lui est tellement fort qu’il repousse viscéralement la tristesse et la douleur. Or désirant se débrouiller seul et refusant de recevoir son bonheur, il cherche à le conquérir, mais n’étant pas Dieu, il se donne l’illusion d’être un dieu en se créant ses propres règles de bonheur. Le drame le plus absolu de l’homme est d’être créé par amour infini et pour un amour infini. Ce désir d’infini est profondément inscrit en lui, car il est créé capable de recevoir Dieu lui-même ; aussi le désir de bonheur de l’homme est-il nécessairement infini et par la même insatiable. C’est son principe vital. La quête du bonheur est l’unique fin capable de faire bouger l’homme. L’homme n’agira jamais que pour saisir son bien ou fuir son mal. Analysez toutes les actions de l’homme, même la plus insignifiante, toutes sont régies par ce dilemme. La tristesse et la souffrance ne sont pas un état normal pour l’homme, alors que la joie et le bonheur sont le lieu de son repos. La vie de l’homme n’est finalement qu’un combat pour conquérir ou défendre son bonheur. Souvent, malheureusement, ce combat se transforme non plus en une quête du bonheur, mais en une fuite éperdue de la souffrance et de la tristesse. C’est ici qu’interviennent les multiples compensations et plaisirs dérivatifs qui ne donnent pas un bonheur durable, mais apaise la douleur : d’où l’envie, la course aux biens, à la puissance quelle que soit sa forme qui permet de défendre son bien et de conquérir d’autres biens. Mais, second drame de l’homme, la juxtaposition de biens finis, n’a jamais remplacé l’infini. J’aurai beau toujours ajouter des biens, jamais je ne parviendrai à l’infini. Seul l’infini peut combler l’infini. Alors, même le riche et le puissant finissent par toucher leurs limites et sombrer dans le compensatoire. C’est ici que l’homme commence à se détacher des règles du monde et de la nature, croyant contourner sa souffrance en dénaturant les lois du monde créé. C’est ici que l’homme ayant épuisé toutes les ressources créées naturelles, va tenter de changer l’équation du monde et jouer à l’apprenti sorcier. Mais, même combinées dans toutes leurs potentialités, les ressources du monde créé restent finies et même cette immensité là ne convient pas encore à l’homme, au mieux lui permettra-t-elle d’arriver au bout de sa vie en limitant ses souffrances. Ici l’homme décidera de ce qui est bien ou mal en fonction de ses souffrances à apaiser et puis il changera les normes en fonction de ses nouvelles souffrances. Car, autre drame de l’homme, plus il utilise le monde créé à des fins détournées, plus il crée d’occasions de souffrance et de tristesse et, plus il s’enfonce dans la douleur, plus son impasse est grande. Et, en fin de compte, « l'orgueil de l'homme l'humiliera, qui est humble d'esprit obtiendra de l'honneur[6]». Aujourd’hui, plus que jamais nous avons conscience que le progrès humain et la normalisation du mal ont leurs revers catastrophiques. Mais il est difficile à l’homme orgueilleux d’accepter son erreur, car cela reviendrait à admettre sa faiblesse et ses limites et à remettre à d’autres l’avenir de son bonheur putatif. En un mot cela veut dire pour l’orgueilleux de lâcher prise, d’accepter de se laisser conduire par un autre, de ne pas être maître de son propre bonheur, de le recevoir d’un autre. Vous comprenez combien l’orgueil peut être tenace. Pour remettre à un autre son bonheur, il faut beaucoup de courage, il faut avoir confiance en lui ou ne plus avoir d’autres ressources. C’est pourquoi l’humilité passe nécessairement par l’expérience de sa propre misère et il faut souvent un esprit brisé et broyé[7] qui a fait l’expérience de l’effondrement pour accepter de recevoir d’un autre. Or, « bien des gens, lorsque sur leur tête l'extrême bonté de leurs bienfaiteurs accumule les honneurs, n'en conçoivent que de l'orgueil. Il ne leur suffit pas de chercher à nuire à nos sujets, mais leur satiété même leur devenant un fardeau insupportable, ils montent leurs machinations contre leurs propres bienfaiteurs ; et, non contents de bannir la reconnaissance du coeur des hommes, enivrés plutôt par les applaudissements de qui ignore le bien, alors que tout est à jamais sous le regard de Dieu, ils se flattent d'échapper à sa justice qui hait les méchants. Ainsi maintes et maintes fois est-il arrivé aux autorités constituées, pour avoir confié à des amis l'administration des affaires et s'en être laissé influencer, de porter avec eux le poids du sang innocent au prix d'irrémédiables malheurs[8] ».
Finalement, l’orgueil est une histoire de drames successifs. Cherchant à faire lui-même son bonheur, l’homme ne peut que le faire avec les quelques éléments qui sont à sa portée, à savoir le monde créé devenu son unique champ d’action et son seul étalon.
Cyril BRUN
[1] Cyril Brun, Pour une spiritualité sociale chrétienne, ed Tempora, 2007. Pref de Mgr Rey [5] CEC 2540 citant Jean Chrysostome, hom. In Rom. 7, 5.
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« A la vue du grand nombre des ennemis, ils furent pris de frayeur et beaucoup s'échappèrent du camp, où il ne resta plus que 800 hommes. Judas vit que son armée s'était dérobée alors que le combat le pressait; son coeur en fut brisé parce qu'il n'avait plus le temps de rassembler les siens. Dans son désarroi, il dit cependant à ceux qui étaient restés: "Debout! Marchons contre nos adversaires si par hasard nous pouvons les combattre." Eux l'en dissuadaient: "Nous ne pouvons, disaient-ils, rien d'autre pour le moment que sauver notre vie, quitte à revenir avec nos frères pour reprendre la lutte. Nous sommes vraiment trop peu." Judas répliqua: "Loin de moi d'agir ainsi et de fuir devant eux. Si notre heure est arrivée, mourons bravement pour nos frères et ne laissons rien à reprendre à notre gloire." 1 Mac 9, 6-10
Il est relativement difficile de qualifier l’attitude de Judas Maccabée sans se placer d’emblée dans une perspective spirituelle. L’armée grecque quoique supérieure en nombre avait été plusieurs fois vaincue par les troupes juives de Judas. Le roi Démétrius rassemble alors une armée de plus de 20000 hommes, fantassins et cavaliers. À leur approche, plus des deux tiers de l’armée juive prend la fuite, laissant son chef seul avec huit cents hommes. La question se poserait à moins : que faire ? À vue humaine la fuite serait la seule solution, à moins que l’orgueil ou l’honneur ne prennent le pas. Bien des héroïques faits d’armes nous racontent l’heureuse résistance d’une poignée d’hommes pour tenir vaille que vaille une position. Mais ici rien de tel. La fuite permettrait de reconstituer les forces dispersées. N’importe quel chef d’état major ferait la même analyse de la situation et tirerait les mêmes conclusions. Mais, voilà, Judas n’est que le lieutenant général, le véritable chef d’état major est Dieu. Or Dieu a plus d’une fois donné la victoire à un petit nombre, pour faire éclater sa puissance. Judas lui-même a pu éprouver, à son profit, la présence agissante de Dieu. Alors que faire ? Si Dieu est avec Judas, l’abandonnera-t-il ? Le Maccabée est certain du contraire. Dieu ne laisse pas son serviteur fidèle et aimant. Judas en bon serviteur sait deux choses : il n’est que l’instrument docile de la volonté divine et il n’a pas plus d’utilité dans le combat que n’importe quel lieutenant. Si Dieu a décidé de sacrifier son lieutenant pour sauver le reste de l’armée, que la volonté de Dieu soit faite. Judas tient pleinement la place de ce serviteur inutile. Sa cause est celle de son maître. Si le maître a besoin d’un sacrifice ultime, cela lui appartient et devient un martyre. Car c’est Dieu qui décide du martyre. Le martyre n’est pas un sacrifice que je fais personnellement pour bien mourir. Il est le sacrifice que Dieu lui-même fait des ses serviteurs pour le bien d’une cause. Le martyre ne se choisit pas, il ne se désire pas non plus pour lui-même. Ce qui nous revient c’est de l’accepter. Ce qui est déjà colossal ! Accepter d’être un serviteur souffrant (comme le Christ) sacrifié par le maître pour le bien du reste des serviteurs (comme le Christ). Aussi, le martyr est-il celui qui est capable de servir jusqu’au bout la cause de son maître parce qu’il sert cette cause de tout son être et par amour. Si Judas part au combat pour une gloire mortelle et pour laisser un souvenir dans les chroniques, alors c’est folie et orgueil. Vaine gloire car sa mort ne portera pas de fruit, comme si un sergent tenait inutilement une position contre l’avis de son chef simplement pour prouver sa bravoure. N’importe quel officier comprendra que cela est stupide, égoïste et dangereux pour le reste de la mission. Ne recherchons pas le martyre ou la souffrance, mais tenons-nous prêts à servir jusqu’au sacrifice de nous-mêmes. Le martyre est d’abord un acte héroïque de confiance en Dieu. Je me lance dans un combat risqué, voire perdu d’avance, en confiance, car avec Dieu il est possible que je gagne ce combat, sinon ce serait un suicide et non un martyre. Mais s’il le faut j’y resterai et c’est là que je servirai le mieux. La difficulté, pour qui est prêt au martyre (entendons, au service) est davantage dans le discernement. Pourquoi saint Cyprien a-t-il fui la première persécution et est-il resté pour subir le martyre lors de la seconde ? Certains biographes parlent de remords, d’autres pensent qu’il n’était pas prêt la première fois. Peut être cela a-t-il pu jouer. Mais bien que n’ayant jamais été directement concerné par le martyre, je pense que lorsque l’on est prêt, Dieu nous emmène lui-même au bourreau. Si vraiment nous sommes prêts à servir jusqu’au sacrifice ultime, le moment venu nous paraîtra une évidence ; mais pour cela il faut être prêt à servir. Or le martyre n’a pas pour unique forme la mort. La prison, les vexations, les humiliations, les spoliations qui peuvent être quotidiennes sont des formes de martyre auxquelles nous sommes régulièrement confrontés. Se voir refuser le poste de chef d’état major de la marine nationale parce que son fils est prêtre est une forme de persécution ! Regardons autour de nous. Si nous vivons en vérité notre foi, si nous voulons être un véritable serviteur de Dieu dans le monde, ne serait-ce qu’en essayant de construire la civilisation de l’amour, nous subirons ostracisme et persécutions. Alors dois-je fuir (en me taisant) ou dois-je servir jusqu’au bout ? Le service peut impliquer parfois de se taire. Alors comment savoir ? La peur et la considération de survie personnelle ou pour ses biens ne peuvent être des causes valables de discernement, car la peur ne vient pas de Dieu. Ces entraves repoussées, il me semble qu’il est alors plus facile d’entendre la voix de Dieu qui nous appelle au service. Mais il est clair que cela demande une préparation antérieure. Car pour accepter un service difficile voire douloureux ou coûteux, il faut d’abord aimer celui que l’on sert. Une fois encore, la clef de tout c’est l’amour.
Cyril BRUN
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Après six semaines de méditation sur le service, il semble bien difficile d’être serviteur ! Il faut aimer, il faut se purifier, il faut se donner, il faut être juste, il faut même s’attendre et se préparer à souffrir, il faut être un héraut de la parole de Dieu, il faut être fidèle et amoureux, il faut demeurer fils et ami. Impossible à vue humaine ! Mais n’oublions pas que le Seigneur a fait bénéficier son serviteur d’une promesse et que par cette promesse, il lui donne lui-même les moyens de sa mission et de sa conversion, pour peu que le serviteur le désire. Nous ne sommes pas appelé à être dès aujourd’hui des serviteurs exemplaires et parfaits[1]. Il nous est demandé de tout entreprendre pour le devenir et de commencer à mettre au service de Dieu ce dont nous disposons. Aujourd’hui nous sommes capables d’être fidèles en servant pour une ville, soit ! Plus tard nous pourrons en servir dix. « Et le Seigneur dit: "Quel est donc l'intendant fidèle, avisé, que le maître établira sur ses gens pour leur donner en temps voulu leur ration de blé ? Heureux ce serviteur, que son maître en arrivant trouvera occupé de la sorte ! Vraiment, je vous le dis, il l'établira sur tous ses biens. Mais si ce serviteur dit en son cœur : Mon maître tarde à venir, et qu'il se mette à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, boire et s'enivrer, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu'il n'attend pas et à l'heure qu'il ne connaît pas ; il le retranchera et lui assignera sa part parmi les infidèles. "Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n'aura rien préparé ou fait selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups. Quant à celui qui, sans la connaître, aura par sa conduite mérité des coups, il n'en recevra qu'un petit nombre. À qui on aura donné beaucoup il sera beaucoup demandé, et à qui on aura confié beaucoup on réclamera davantage. »( Lc 12,42-48) Nous avons à concentrer tous nos efforts[2] à recevoir la grâce divine qui fera de nous des serviteurs aimants. Là est notre seul véritable effort, nous mettre à l‘école, à l‘écoute du seigneur : « Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute » (1Sam 3,9-10). « Or, "Dieu parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami" (Ex 33,11). La prière de Moïse est typique de la prière contemplative grâce à laquelle le serviteur de Dieu est fidèle à sa mission. Moïse "s'entretient" souvent et longuement avec le Seigneur, gravissant la montagne pour l'écouter et l'implorer, descendant vers le peuple pour lui redire les paroles de son Dieu et le guider. "Il est à demeure dans ma maison, je lui parle bouche à bouche, dans l'évidence" (Nb 12,7-8), car "Moïse était un homme très humble, l'homme le plus humble que la terre ait porté" (Nb 12,3)[3] ». Et saint Augustin d’ajouter : « Celui-là est votre meilleur serviteur, qui n'est pas tant préoccupé d'entendre de vous ce qu'il veut lui-même, que de vouloir ce qu'il entend de vous. »
Le serviteur est donc celui qui passe du temps avec son Seigneur pour le contempler, apprendre à l’aimer[4] et se laisser enseigner par lui. « L'oraison est écoute de la Parole de Dieu. Loin d'être passive, cette écoute est l'obéissance de la foi, accueil inconditionnel du serviteur et adhésion aimante de l'enfant. Elle participe au "oui" du Fils devenu Serviteur et au "fiat" de son humble servante [5]». Le serviteur a toujours à la bouche la prière du psalmiste : « Je suis ton serviteur, fais-moi comprendre, et je saurai ton témoignage. »( Ps 119, 125)
Nous ne naissons pas serviteur, puisque nous ne naissons pas amoureux. Nous avons en nous de façon native la capacité d’aimer et donc de servir. En revanche, nous naissons libres et aimés de Dieu. Ce Dieu nous a créés par amour et pour nous faire profiter de cet amour. C’est l’unique raison d’être de l’homme : être un vase capable de recevoir l’amour de Dieu. Fondamentalement, l’homme est fait pour l’amour ; créé à l’image de Dieu, il est fait pour l’amour infini. Ce qui fait l’originalité et la supériorité de l’homme c’est précisément cette capacité extraordinaire à aimer. Mais, et c’est aussi le revers dramatique (au sens le plus classique du terme) de cette grâce, la capacité d’amour de l’homme est édifiée à la taille de l’amour divin. L’homme est fait pour recevoir l’amour divin, ce qui veut dire que cette capacité d’amour est infinie et de fait insatiable. Seul un amour infini peut la combler. C’est une grâce extraordinaire quand l’âme trouve son Dieu, car elle s’y repose et s’y délecte. C’est un drame absolu quand l’âme souffre de ce vide insatisfait, drame absolu car l’amour humain, fut-il le plus beau, n’est pas infini. Même entre deux époux passionnément amoureux, il reste un vide amoureux qui est la distance entre cet amour et l’infini. Aussi, l’homme cherchera-t-il par tous les moyens à combler ce vide, cet espace entre cet amour dont il jouit déjà et l’infini qui lui reste à combler. Cette béance restera toujours une souffrance, en même temps qu’un moteur, puisque nous avons vu que c’est l’inclination amoureuse vers un désir qui nous fait agir. Cette insatisfaction de l’homme est son principe actif ; en d’autres termes, le principe actif de l’homme, ce qui le fait agir et bouger, c’est l’amour. Pourquoi Dieu ne bouge-t-il pas, si ce n’est parce qu’étant parfait et accompli il n’y a pas de désir insatisfait en lui. Il se contente d’être. Or son être est amour. Dieu se contente donc de donner son amour, tandis que l’homme cherche à recevoir de l’amour en même temps qu’en donner. N’est-il pas fantastique et porteur d’espérance de savoir que ce qui fait agir l’homme (entendons, bien sûr un homme libre et non pas esclave) c’est l’amour ? Comme nous l’avons vu plus haut, l’homme pose des actes, prend des orientations, en fonction de ses désirs qu’il va chercher à satisfaire, directement ou indirectement. Même un sacrifice répond à un acte amoureux. J’accepte de souffrir pour telle personne, telle raison. Même si le choix amoureux est un choix par défaut (c’est le cas du moindre mal), c’est ce qui a ma préférence qui me fait agir (Cf. la bourse ou la vie). L’origine du drame de l’humanité (et du péché originel), mais aussi de chaque histoire personnelle, c’est l’objet de nos désirs. Cet objet (ou ces objets) sont-ils bons pour moi ? Nous en revenons aux maîtres. Qui servons-nous ? Est-ce librement ? Finalement, avant d’être serviteur, il faut choisir son maître, mais pour choisir son maître, cela suppose d’être son propre maître. Un esclave ne se met pas au service d’un autre maître. Il est prêté, donné, voire vendu par son ancien maître. Il n’y a qu’un homme libre pour choisir de se mettre au service librement. Nous en revenons à notre définition première du serviteur, pour la compléter : le serviteur est un homme libre et non un esclave. Il faut donc à qui veut servir récupérer sa liberté auprès de son ancien maître. Pour ce faire, il n’y a que deux voies possibles : soit je peux acquérir seul ma liberté, soit je suis racheté par le nouveau maître. Pour le service de Dieu, les deux solutions se combinent. Par sa croix, le Christ nous a rachetés au prix de son sang, pour faire de nous des fils. Le Christ est venu nous arracher au mal pour nous ouvrir au bien et à l’amour. Son sacrifice est une manne de grâce pour nous aider à nous libérer du péché et du mal, car dès notre rachat (par le baptême), nous sommes immédiatement affranchis puisque Dieu nous rachète pour nous libérer. En servant le Christ, nous sommes des hommes libres, mais pour respecter cette liberté, Dieu ne nous impose pas de le servir. Nous sommes rachetés et affranchis, mais pas de force ; il nous faut encore accepter notre liberté. C’est là que nous avons à travailler sur nous-mêmes, pour d’abord reconnaître quelles sont nos chaînes, nos entraves et nos dépendances. Pour ce faire, nous disposons de deux grands moyens : la grâce du Christ que nous n’avons qu’à demander pour la recevoir, le Christ lui-même par sa parole et son exemple ; en deux mots, les sacrements et la prière d’un côté, et l’enseignement divin de l’autre. Cet enseignement est une lumière extraordinaire qui nous donne le Christ comme étalon de mesure.
Il existe enfin un lien relativement clair entre amour et service dans la solidarité entre les hommes. Mais entendons solidarité telle que Jean Paul II l’a lui-même définie[6]. La solidarité est à entendre de façon organique. Les hommes sont indissociablement liés les uns aux autres, de sorte que ce que fait l’un, même dans le silence et le secret a des répercussions sur l’ensemble de la société. Aussi pouvons-nous dire que le service de Dieu est constitutif de la personne humaine et vital pour la société dans son ensemble. Pour mieux percevoir cette solidarité, il n’est qu’à regarder ce qui se passe dans l’entourage d’un homme oppressé, malheureux, dépendant de son péché ou de ses faiblesses, mal dans sa peau et de le comparer à l’environnement qui caractérise la présence d’un homme pacifié et libre. Pour servir il faut donc d’abord se rendre libre et disponible afin de se mettre à la disposition d’un maître. Le deuxième acte du drame humain n’est autre que le choix de son maître, c'est-à-dire de ses désirs, de ses amours. Nous en revenons à l’attitude aimante du serviteur qui va d’abord s’approcher peu à peu de son maître et apprendre à le connaître pour peu à peu le servir.
Se mettre au service de Dieu est donc un chemin de conversion et de construction personnelle tout autant que de liberté. Le fidèle chrétien doit d’abord faire connaissance avec son Seigneur et apprendre à l’aimer pour, peu à peu, se mettre à son service. Une fois à son service, il lui faudra encore progresser pour en faire le maître privilégié en laissant progressivement les autres maîtres, par un attachement toujours plus amoureux à son nouveau maître, au point d’en devenir l’ami et le fils. Mais là encore il n’aura pas assez de toute sa vie pour découvrir toujours davantage ce maître aimant. Au fur et à mesure que son amour grandira il grandira dans son service. Le serviteur n’est jamais arrivé au bout de son service ici- bas, car il peut toujours grandir dans l’amour de son maître, puisque cet amour est infini. Ce n’est qu’à sa mort que le serviteur fidèle entrera dans le repos de son maître pour jouir avec lui et en lui de cet amour qu’il aura désiré et vers lequel il aura tendu toute sa vie et que Dieu comblera à hauteur de son désir. Aussi, comme le disait sainte Thérèse de Lisieux, si je présente à Dieu un dé à coudre, il comblera un dé à coudre, si je lui présente un océan, il comblera un océan. Au final, l’œuvre de toute une vie est couronnée à hauteur du labeur amoureux, c’est pourquoi, en fin de compte, la tâche première du serviteur qui sous-tend toute son activité, c’est de passer du dé à coudre à l’océan. Nous comprenons mieux pourquoi le serviteur mauvais est rejeté. Il s’est exclu de lui-même en n’ayant pas un désir de Dieu. Dieu ne veut pas nous forcer à recevoir son amour, mais il fait tout pour exciter en nous le désir de cet amour. L’enfer n’est pas une punition divine, c’est une vie sans Dieu (donc sans amour) réservée à ceux qui n’ont pas désiré l’amour, mais qui tout au long de leur vie, par égoïsme, individualisme, égocentrisme, se sont préférés à Dieu et aux autres. Le paradis, c’est la jouissance d’un amour recherché toute une vie, même de façon inconsciente. Une fois encore, la clef de tout c’est l’amour. L’amour de soi, en vérité ; l’amour des autres, en gratuité ; l’amour de Dieu en abondance. « L'esclave craint le visage de son Seigneur. Un mercenaire ne voit dans son espérance que la récompense du maître. Un disciple prête l'oreille à son précepteur. Un fils honore son père. Mais celle qui demande qu'on la baise est éprise d'amour. De tous les sentiments de la nature, celui-ci est le plus excellent, surtout lorsqu'il retourne à son principe qui est Dieu. » Saint Bernard, Sermon sur le Cantique VII, 2 Au terme de cette longue méditation nous percevons tout l’enjeu des appels du Saint Père dans son exhortation apostolique Sacramentum caritatis. Le monde, concret, quotidien, social et professionnel, ne changera qu’à hauteur de la vie spirituelle et amoureuse des disciples du Christ. Le chrétien engagé n’est pas d’abord un actif, mas un amoureux.
[1] Eccl 7,20-21 : « Il n'est pas d'homme assez juste sur la terre pour faire le bien sans jamais pécher. D'ailleurs ne prête pas attention à toutes les paroles qu'on prononce, ainsi tu n'entendras pas ton serviteur te maudire. »
[2] 2 Tm 2,22-26 : « Fuis les passions de la jeunesse. Recherche la justice, la foi, la charité, la paix, en union avec ceux qui d'un coeur pur invoquent le Seigneur. Mais les folles et stupides recherches, évite-les: tu sais qu'elles engendrent des querelles. Or, le serviteur du Seigneur ne doit pas être querelleur, mais accueillant à tous, capable d'instruire, patient dans l'épreuve ; c'est avec douceur qu'il doit reprendre les opposants, en songeant que Dieu, peut-être, leur donnera de se convertir, de connaître la vérité et de revenir à la raison, une fois dégagés des filets du diable, qui les retient captifs, asservis à sa volonté. »
[4] Ps 19, 11-12 : « ses paroles sont douces plus que le miel, que le suc des rayons. Aussi ton serviteur s'en pénètre, les observer est grand profit. »
[6] C’est Jean Paul II en effet qui va peu à peu aboutir à une théologie de la solidarité, en faisant de Centisimus Annus un manifeste chrétien pour un nouvel ordre mondial. L’efficacité de la foi doit engendrer la solidarité et conduire à une civilisation de l’amour. Si nous reprenons l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église, nous constatons que les interventions du Magistère portent d’abord sur des problèmes concrets qui leur sont contemporains. La première intervention de Léon XIII concerne le monde ouvrier[…]Jean-Paul II va donner toute sa dimension à ce thème de la solidarité. À la lutte des classes, il superpose d’autres clivages que sont les Blocs, les clivages Nord-Sud ; les clivages à l’intérieur des pays pauvres ; à l’intérieur des pays riches. Face à ce qui dès lors prend le nom de sur développement et sous développement, le remède ne peut être que la solidarité. Aussi, le pape va-t-il développer une véritable théologie de la solidarité notamment dans Sollicitudo rei socialis. SRS19 : « Un phénomène typique(…)de l’interdépendance (…) est la question de la dette internationale. » Le caractère dramatique que prend cette dette doit nous conduire à réfléchir sur le caractère éthique de l’interdépendance des peuples et sur les exigences et les conditions de la coopération au développement, inspirées également par des principes éthiques. SRS 26 : « Simultanément, dans le monde divisé par toutes sortes de conflits, on voit se développer la conviction d’une interdépendance radicale et par conséquent, la nécessité d’une solidarité qui l’assume et la traduise sur le plan moral. Aujourd’hui, plus que par le passé peut-être, les hommes se rendent compte qu’ils sont liés par un destin commun.(…) Grandit peu à peu l’idée que le bien auquel nous sommes tous appelés et le bonheur auquel nous aspirons ne peuvent s’atteindre sans l’effort et l’application de tous(…) ce qui implique le renoncement à l’égoïsme.(…) Il faut également noter une plus grande prise de conscience des limites des ressources disponibles, la nécessité de respecter l’intégrité et les rythmes de la nature et d’en tenir compte dans la programmation du développement, au lieu de les sacrifier à certaines considérations démagogiques de ce dernier. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le souci de l’écologie. » Extrait de Cyril BRUN, Doctrine sociale de l’Église, les principes, Cours, Notre Dame d’Orveau, 2004-2005.
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Inévitablement, une telle image du serviteur (voir les lettres précédentes) va spécifier le service du chrétien. Le disciple n’étant pas au dessus du maître, comment devons-nous servir ? Qu’est-ce qu’un serviteur ? « Envoyé pour couronner l’œuvre des serviteurs de l’Ancien Testament (Mt 21, 33 …), le fils bien aimé vient servir. Dès son enfance, il affirme qu’il se doit aux affaires de son Père (Lc 2, 49) Inéluctable dépendance à son Père (Mt 16, 21 ; Lc 24, 26) Mais derrière cette nécessité du service qui le mène à la Croix, Jésus révèle l’amour qui seul lui donne sa dignité et sa valeur. ‘Il faut que le monde sache que j’aime mon père et que j’agis comme le père me l’a ordonné’. Jn 14, 30[1] »
La seule clef de lecture du service est l’amour. Sans l’amour nous avons vu que le service était esclavage. Avec l’amour, il devient une tâche noble et belle qui acquiert sa dignité propre. Or, si nous résumons tout ce que nous venons de dire jusque là, la dignité propre du service est d’être la visibilité active de l’amour. Saint François de Sales ne dit rien d’autre en recommandant à ses filles de la Visitation de « ne rien faire par force, mais tout par amour ». Le serviteur est donc d’abord, et même essentiellement, un amoureux. Il nous est dès lors plus facile d’entrer dans cet article du Catéchisme de l’Eglise catholique : « La Loi nouvelle est appelée une loi d'amour parce qu'elle fait agir par l'amour qu'infuse l'Esprit Saint plutôt que par la crainte ; une loi de grâce, parce qu'elle confère la force de la grâce pour agir par le moyen de la foi et des sacrements ; une loi de liberté (cf. Jc 1,25-2,12) parce qu'elle nous libère des observances rituelles et juridiques de la Loi ancienne, nous incline à agir spontanément sous l'impulsion de la charité, et nous fait enfin passer de la condition du serviteur "qui ignore ce que fait son Maître" à celle d'ami du Christ, "car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître" (Jn 15,15), ou encore à la condition de fils héritier (cf. Ga 4,1-7 4,21-31 ; Rm 8,15). [2]» Tout est dit ! La tâche première du serviteur c’est d’aimer. Tout en découlera. Mon amour sera mon maître, comme nous l’avons vu au début de cette étude. Je serai le serviteur de mes désirs. Aussi, pour servir Dieu, il faut d’abord l’aimer. Tout chrétien qui n’aime pas Dieu se comporte comme un esclave, ou un infidèle : ou il servira son maître par peur de l’enfer, ou il le servira mal pour servir mieux d’autres maîtres qu’il préfère. Mais cela va plus loin encore, car quiconque sert le bien par amour de celui-ci, même en ignorant Dieu, aime Dieu sans le savoir[3]. Il est juste sans le savoir. Il ne lui manquera que l’adoption filiale[4]. Pour bien servir Dieu et même tout simplement pour le servir, il faut donc chercher à l’aimer ; or pour l’aimer il faut commencer par le découvrir et le fréquenter. Tel le lien qui se tisse entre le renard et le petit prince, l’amour entre le serviteur et Dieu est d’abord une question d’apprivoisement. « C’est le temps passé pour ta rose qui fait de ta rose l’important », dit le renard au petit prince. Alors finalement la première des premières tâches du serviteur c’est de découvrir son maître, jusqu’à entendre le Christ lui dire : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître » (Jn 15,15 sq.). L’ami est l’amant de son ami qui l’aime. C’est l’amour réciproque qu’ils se portent l’un à l’autre qui les fait se mettre au service l’un de l’autre. Mais une fois que je connais celui qui devient mon ami et que par amour pour lui je désire le servir à hauteur de cet amour quel service vais-je pouvoir lui rendre ? En un mot qu’est ce que le Christ attend de moi ? Dans la phrase qui suit cette déclaration d’amitié, le Christ formule sa demande de service : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; mais c'est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure, afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. »( Jn 15, 16-17) Allez et portez du fruit et que votre fruit demeure ! C’est à sa mission prophétique au service du Royaume que le Christ nous associe. Le service de l’ami est le plus haut degré du service. Nous avons les pleins pouvoirs pour représenter le Christ là où il nous envoie. Nous possédons par l’onction la même mission que celle du Christ. Nous sommes des ‘christs’ (oints du Seigneur) en vue de la mission et du service par excellence qu’est l’établissement du Royaume. Plus que des légats, nous représentons le Christ lui-même puisque par le baptême nous sommes son corps. Voila le service que Dieu demande à ses amis : établir avec Lui le Royaume. Mais nous établissons ce royaume, avec l’aide du Père et au nom du Christ. Nous sommes bel et bien des coopérateurs de Dieu.
Mais comment remplir ce service ? Nous avons ici toute latitude puisque le Christ ne nous donne pas de consignes précises. C’est toute la dignité[5] de l’homme et la beauté de sa liberté que de participer avec son génie propre à l’édification du Royaume avec Dieu. Mais il y a un impératif, un seul, mais de taille. La formule est claire et sans appel : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ». C’est un commandement, c’est même l’unique, duquel tout découle. Le premier commandement ‘tu aimeras le Seigneur ton Dieu’ est déjà compris dans la déclaration d’amitié que fait le Christ, puisque servir c’est aimer. Ce second commandement, quant à lui, est la condition indispensable à la construction du Royaume. Le Christ, qui est l’oint du Seigneur pour cette construction, ne nous demande pas n’importe quel service. Il nous demande de prolonger, avec notre génie propre, sa mission de serviteur. « (Le croyant) sait aussi à quoi cette foi l'engage. En lui ouvrant les horizons infinis de la vie même de Dieu, elle l'engage à devenir "conforme" à la figure du Serviteur en laquelle, par Jésus, Dieu s'est livré à nous[6]. » Or nous avons vu que le Christ est serviteur de Dieu et des hommes. « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert. (Lc 22, 27) Notre service est un service amoureux de Dieu. Et ce service qui nous est demandé c’est de servir les hommes en vue de leur donner part au Royaume, c’est pourquoi, le Christ étant le Verbe de Dieu, envoyé pour servir, « les serviteurs du Christ sont d’abord les serviteurs de la Parole (Ac 6,4 ; Lc 1,2). Ceux qui annoncent l’Évangile accomplissent ainsi un service sacré. (Rm 15, 16 ; Col 1, 23, Ph 2, 22) Tous les chrétiens sont passés, par le baptême, du service de la Loi et du péché qui était un esclavage, au service de la justice et du Christ qui est la liberté (Jn 8, 31-36 ; Rm 6-7 ; 1 Co 7, 22 ; Ep 6,6). Ils servent Dieu en fils et non en esclaves, (Ga 4), car ils servent dans la nouveauté de l‘Esprit (Rm 7,6). La grâce qui les a fait passer de la condition de serviteurs à celle d’amis du Christ (Jn 15,15) leur donne de servir si fidèlement leur Seigneur qu’ils sont certains de communier à sa joie. (Mt 25, 14-23 ; Jn 15, 10 sq. »[7] Le service suprême que nous pouvons rendre aux hommes c’est de les introduire au Royaume, c'est-à-dire à l‘amour et ce en commençant par les aimer. C’est par amour de Dieu que j’aime les hommes et c’est par amour des hommes que je veux les aider à aimer Dieu. Aussi, le serviteur donne-t-il sa vie par amour à l’amour pour construire l’amour (c'est-à-dire in fine le Royaume).
« Les ayant appelés près de lui, Jésus leur dit: "Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l'esclave de tous. Aussi bien, le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude." »( Mc 10,42-45) Nous ne pouvons pas ne pas retrouver ici le docteur de l’amour que nous avons déjà cité : « Voules-vous faire encores davantage, ma Philothee ? Ne vous contentes pas d'estre pauvre comme les pauvres, mais soyes plus pauvre que les pauvres. Et comment cela ? Le serviteur est moindre que son maistre : rendés-vous donq servante des pauvres ; alles les servir dans leurs lictz quand ilz sont malades, je dis de vos propres mains ; soyes leur cuisiniere, et a vos propres despens ; soyes leur lingere et blanchisseuse. O ma Philothee, ce service est plus triomphant qu'une royauté [8]» Nous ne pourrons servir sans aimer ceux que l’on sert, car il est humiliant pour quelqu’un d’être aimé à cause d’un autre, fut-ce Dieu. La dignité humaine exige d’être aimé pour soi-même. Le service est fondamentalement amour, surtout s’il est service express de Dieu. S’il est amour, ce service ne peut alors qu’être désintéressé. « Dans le bien, j'aurai un humble sentiment de moi-même, et selon le précepte du Seigneur, je m'estimerai un serviteur inutile qui n'a fait que ce qu'il devait faire.[9] » Car nous ne sommes que des serviteurs inutiles ! Comment admettre cela après avoir tant insisté sur ce service que Dieu nous demande avec tant d’ardeur de remplir ? Avant d’entendre cette sentence de prime abord douloureuse pour nous, écoutons saint Thomas d’Aquin nous expliquer ce qu’est le serviteur : « On peut être aidé par un autre de deux façons. On peut recevoir de lui un surcroît de vertu active, et être aidé ainsi dénote de la faiblesse, et ne peut convenir à Dieu. C'est en ce sens qu'il est dit : « Qui a secouru l'Esprit du Seigneur? » Mais on peut être aidé par quelqu'un qui exécute l'action qu'on a conçue, comme le maître est aidé par son serviteur. De cette façon Dieu est aidé par nous, quand nous exécutons ce qu'il a décidé, selon ces paroles de l'Apôtre (1Co 3,9): « Nous sommes les coopérateurs de Dieu. » Et cela ne provient pas d'une déficience de la puissance divine, mais c'est Dieu qui veut se servir des causes intermédiaires afin de ménager dans les choses la beauté de l'ordre, et aussi afin de communiquer aux créatures la dignité d'être causes[10]. » Nous sommes donc serviteurs par bonté et amour. Nous n’apportons rien à Dieu qui étant perfection a tout. Nous sommes coopérateurs, comme le dit saint Paul au sens où nous avons à être des canaux de la grâce divine. Le serviteur mauvais ou infidèle n’est finalement qu’un canal bouché. On comprend mieux alors saint Bernard quand il dit : « Voilà pour l'homme toute la préparation que le Seigneur attend de lui pour sa demeure, qu'il s'applique par dessus tout à observer ses commandements et ensuite qu'il se regarde comme un serviteur inutile[11]. » Il ne fait que commenter Jésus lui-même : "Qui d'entre vous, s'il a un serviteur qui laboure ou garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘ Vite, viens te mettre à table?’ Ne lui dira-t-il pas au contraire : ‘ Prépare-moi de quoi dîner, ceins-toi pour me servir, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu ; après quoi, tu mangeras et boiras à ton tour ?’ Sait-il gré à ce serviteur d'avoir fait ce qui lui a été prescrit ? Ainsi de vous ; lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : ‘Nous sommes des serviteurs inutiles; nous avons fait ce que nous devions faire’."( Lc 17,7 sq.) Il nous faut dès lors regarder la notion d’autorité comme un service. « Ceux qui exercent une autorité doivent l'exercer comme un service. "Celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur" (Mt 20,26). L'exercice d'une autorité est moralement mesuré par son origine divine, sa nature raisonnable et son objet spécifique. Nul ne peut commander ou instituer ce qui est contraire à la dignité des personnes et à la loi naturelle[12]. » Il est donc clair que notre service n’est que l’expression de notre amour et qu’il n’ajoute rien à Dieu. Dieu ne nous doit rien contre ce service puisqu’il nourrit déjà notre service de son amour. Nous sommes inutiles au sens où nous n’avons fait que ce que nous devions, poussés par l’amour. Mais il est évident que si nous ne remplissons pas notre service, nous sommes un canal bouché, voire une entrave à l’action divine. Nous sommes inutiles pour Dieu Lui-même à qui nous n’ajoutons rien, mais nous sommes indispensables pour les hommes. Voilà pourquoi le serviteur est appelé à l’humilité, comme son maître, du reste. Il ne saurait y avoir de gratuité dans l’amour et donc d’amour tout court sans humilité. Je ne suis qu’un canal de la grâce, mais je n’ai aucun orgueil à tirer d’être ce canal, car cela ne dépend pas de moi. Si je venais à prendre orgueil d’être un canal non bouché, immédiatement j’obturerais une partie du canal, car il n’y aurait plus seulement de l’amour à l’intérieur. Comme tout péché, l’orgueil contribue à me couper de la source d’amour qu’est Dieu. C’est pour cela que pour servir, il faut être juste. Le péché me coupe de l’amour, me retourne sur moi et m’empêche de porter du fruit. Aussi, le serviteur en apprenant à aimer doit-il apprendre à aimer le bien et à le rechercher.
« En tout cas, maintenant est-ce la faveur des hommes, ou celle de Dieu que je veux gagner ? Est-ce que je cherche à plaire à des hommes ? Si je voulais encore plaire à des hommes, je ne serais plus le serviteur du Christ. Sachez-le, en effet, mes frères, l'Évangile que j'ai annoncé n'est pas à mesure humaine : ce n'est pas non plus d'un homme que je l'ai reçu ou appris, mais par une révélation de Jésus Christ. » (Ga1,10-12)
[1] Jean Chrysostome, Sur Matthieu, Homélie 78. [3] Car Dieu est le bien absolu. Tout bien créé n’est qu’une émanation et un reflet de sa bonté. [4] Tout chrétien baptisé est fils de Dieu par adoption, mais ne se comporte pas nécessairement en digne fils tel que nous l’avons défini la semaine dernière. Il n’est pas forcément ce juste, ni ce prophète et roi du Royaume pour le quel il a pourtant été oint. À l’inverse toute personne qui ne connaît pas Dieu, qui cherche le bien et aime ce bien pour lui-même, est un amant de Dieu. Bien que n’étant pas fils de Dieu par le baptême il en est le serviteur. Au jour du jugement ce serviteur aimant et fidèle découvrira la vérité de celui qu’il a servi toute sa vie sans le savoir. Il y a fort à parier que cette longue histoire d’amour le poussera dans les bras de celui qui dès lors en fera son fils. Mais combien aurait-il été plus heureux dès ici-bas s’il avait pu connaître l’étreinte de celui qu’il a désiré sans le connaître ! [5] DH 11. Dieu, certes, appelle l'homme à le servir en esprit et en vérité ; si cet appel oblige l'homme en conscience, il ne le contraint donc pas. Dieu, en effet, tient compte de la dignité de la personne humaine qu'il a lui-même créée et qui doit se conduire selon son propre jugement et user de la liberté.
[6] Catéchisme de l’Église de France, 30. [7] Pastores Dabo Vobis 59.
[8] S.François de Sales, Invitation à la vie dévote.
[9] S.Bernard, Cantiques, Sermon LV. [10] Somme théologique, I, 3,8 ad 1
[11] S. Bernard, Sermon du temps, 62.
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Pour entrer plus avant dans cette spiritualité du serviteur sauveur que nous évoquions la semaine dernière, il faudrait prendre le temps de méditer les chants du serviteur d’Isaïe. Avec le regard chrétien nous pouvons systématiquement lire Christ Jésus là où Isaïe dit ‘serviteur’. En voici juste un extrait à méditer et à ruminer.
« Voici mon serviteur que je soutiens, Mon élu en qui mon âme se complaît. J'ai mis sur lui mon esprit, Il présentera aux nations le droit. Il ne crie pas, il n'élève pas le ton, Il ne fait pas entendre sa voix dans la rue ; il ne brise pas le roseau froissé, Il n'éteint pas la mèche qui faiblit, Fidèlement, il présente le droit ; il ne faiblira ni ne cédera Jusqu’à ce qu'il établisse le droit sur la terre, Et les îles attendent son enseignement. Ainsi parle Dieu, Yahvé, Qui a créé les cieux et les a déployés, Qui a affermi la terre et ce qu'elle produit, Qui a donné le souffle au peuple qui l'habite, Et l'esprit à ceux qui la parcourent. "Moi, Yahvé, je t'ai appelé dans la justice, Je t'ai saisi par la main, et je t'ai modelé, J’ai fait de toi l'alliance du peuple, La lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles, Pour extraire du cachot le prisonnier, Et de la prison ceux qui habitent les ténèbres." Je suis Yahvé, tel est mon nom! Ma gloire, je ne la donnerai pas à un autre, Ni mon honneur aux idoles. Les premières choses, voici qu'elles sont arrivées, Et je vous en annonce de nouvelles, Avant qu'elles ne paraissent, Je vais vous les faire connaître. » Is 42,1-9
Ces mêmes premiers vers sont repris dès l’ouverture de l’Évangile de Marc (Mc, 1, 4-11)[1] :
« Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, fils de Dieu. Selon qu'il est écrit dans Isaïe le prophète : Voici que j'envoie mon messager en avant de toi pour préparer ta route. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Jean le Baptiste fut dans le désert, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés. Et s'en allaient vers lui tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem, et ils se faisaient baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en confessant leurs péchés. Jean était vêtu d'une peau de chameau et mangeait des sauterelles et du miel sauvage. Et il proclamait : "Vient derrière moi celui qui est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés avec de l'eau, mais lui vous baptisera avec l'Esprit Saint." Et il advint qu'en ces jours-là Jésus vint de Nazareth de Galilée, et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean. Et aussitôt, remontant de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix vint des cieux : "Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur." »
Il est assez exceptionnel de trouver le terme ‘évangile’ en dehors du corpus paulinien. Ce terme traduit par ‘bonne nouvelle’, nous est éclairé par son parallèle en Matthieu 4, 23 qui nous parle de la venue toute proche du Royaume, cette bonne nouvelle du royaume que proclame Jésus lui-même. Mais Marc en 15, au moment de la mort du Christ nous dit : « le temps est accompli, le Royaume de Dieu est tout proche ». Ainsi, l’évangile n’est autre chose que la bonne nouvelle du royaume, car l’humanité est libérée de la servitude des puissances du mal. Le Christ lui-même l’affirme en Lc 4, 18 citant Isaïe 61, 1 sq : « aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture[2] ». Arrêtons-nous un instant sur la notion de christ employé par saint Marc. Nous savons que ‘christ’ est le mot grec qui traduit l’hébreu ‘messie’ (messiah) qui signifie ‘celui qui a été oint par Dieu’. Dans l’Ancien Testament, nous avons déjà de nombreux oints du Seigneur, mais, depuis Saül, les rois d’Israël ont une place particulière parmi les oints. D’après 1 Sam 10,1, le roi est oint pour tenir la place de Dieu, pour protéger le peuple contre ses ennemis. Cette notion est capitale pour notre étude sur le serviteur. Saül et David sont, par excellence, ‘l’oint de Dieu’. Dès lors toute onction sera référée à cette onction royale. Le Psaume 2, psaume royal s’il en est, consacre l’identification de l’oint et du roi, comme volonté et œuvre de Dieu Lui-même (cf. Ps 2, 6 : « c’est moi qui ai sacré mon roi »), au demeurant cette onction fait du roi, le roi de Dieu, il est son serviteur. Aussi, pour Marc les deux termes ‘oint’ et ‘roi’ sont-ils identiques. (« Que l’oint, le roi d’Israël, descende d’Israël » Mc 15,32) Ainsi, dès le premier verset de l’Évangile, Marc évoque-t-il la royauté de Jésus que nous pouvons donc, sans abus, mettre en parallèle avec la Bonne Nouvelle du royaume. Jésus est le roi du royaume de la Bonne Nouvelle. Précisons à présent que le titre de ‘fils de Dieu’ n’indique en rien la divinité de Jésus. C’est pour cela qu’il ne convient pas, ici d’écrire ‘fils’ avec une majuscule. En effet, traditionnellement pour les juifs (auxquels s’adresse l’Évangile de Marc) le fils premier né c’est le peuple de Dieu, Israël (Cf. Ex 4, 22-23 ; Jr 31, 8-9 ; Sg 18,13). Cette relation père-fils, se particularise dans le cas du roi. « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 Sam 7,14). Cette formule est une formule classique, dans le Moyen Orient, d’adoption d’un dieu par une tribu. Par cette adoption, Dieu s’engage à protéger son fils pour toujours[3], ce qui implique que le roi agisse en accord avec la volonté de Dieu (cf. lettre précédente). Mais avec l’exil à Babylone (VIe siècle avant J.-C.), le peuple doute de la promesse. Nous assistons alors à un glissement de la promesse. Si la promesse est liée à l’accomplissement de la volonté divine, alors puisque le juste est celui qui observe la loi divine, il a Dieu pour père (Sg 2, 16-20). Aussi, pour saint Marc et pour les juifs de Rome à qui il s’adresse, le ‘fils de Dieu’ est d’abord le roi, le peuple, le juste. Il est donc fils au titre de l’adoption, comme le roi, le juste et le peuple. (Il faudra attendre le prologue de Jean pour qu’il s’agisse de la divinité du Christ, mais c’est une étape supplémentaire). Au final, l’Évangile annonce l’arrivée prochaine d’un royaume dont Jésus est le roi oint pour ça. Il est un fils de Dieu (cf. le parallèle avec le psaume 2). C’est également en ce sens que le centurion s’exclame : « vraiment c’est le fils de Dieu » (Mc 15, 39), entendons, protégé par Dieu. Le parallèle en Lc 23,47 emploie du reste le mot ‘juste’[4]. Comment le juste qui bénéficie de la promesse d’une protection à jamais, peut-il mourir ? Le Christ nous fait alors franchir un pas de plus dans la compréhension du service royal et juste par excellence. Le juste passe par la mort, mais c’est dans la mort qu’il est protégé par Dieu. La récompense du juste n’est pas en ce monde puisqu’en servant Dieu, le messie, roi et fils sert l’amour. Sa récompense est dans le repos amoureux dans les bras de son maître et père, de celui qui est l’objet de son amour. Dieu étant juste et le serviteur méritant son salaire, le serviteur fidèle qui est en fait un amant trouvera sa récompense et son repos dans la satisfaction de son désir amoureux. Or cette satisfaction ne peut être complète que dans l’union totale avec Dieu dont nous n’avons ici qu’un faible avant goût[5]. Jésus est donc d’abord serviteur. Serviteur amoureux de la volonté de son père et de par cette volonté paternelle, il est aussi serviteur amoureux des hommes. Ce service est tout à la fois la construction du royaume dont il est roi et l’annonce de ce royaume. Selon Isaïe en effet le serviteur doit annoncer et faire triompher le droit qui règle les rapports entre Dieu et les hommes (Is 42, 1). Le serviteur est donc roi et prophète. En cela, il est parfaitement fils de Dieu tel que l’entendait l’Ancien Testament. Nous pouvons donc, nous-mêmes, entrer dans cette dimension filiale par adoption car par le baptême nous sommes fils adoptifs, nous sommes oints comme roi et prophète. L’onction que nous recevons au baptême fait de nous le peuple de Dieu. Or nous savons maintenant que son peuple, Dieu l’a adopté comme son fils, avec une promesse, à la condition que ce fils soit un juste. Ce juste qui aime son Dieu et, fort de cet amour, le sert, est par l’onction baptismale envoyé comme missionnaire au service du royaume. Il n’est pas besoin de révélation particulière. La simple onction baptismale fait de nous des fils et donc des prophètes et des rois du Royaume. « Le Peuple de Dieu participe enfin à la fonction royale du Christ. Le Christ exerce sa royauté en attirant à soi tous les hommes par sa mort et sa Résurrection (cf. Jn 12,32). Le Christ, Roi et Seigneur de l'univers, s'est fait le serviteur de tous, n'étant "pas venu pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour la multitude" (Mt 20,28). Pour le chrétien, "régner, c'est le servir" (LG 36), particulièrement "dans les pauvres et les souffrants, dans lesquels l'Église reconnaît l'image de son Fondateur pauvre et souffrant" (LG 8). Le peuple de Dieu réalise sa "dignité royale" en vivant conformément à cette vocation de servir avec le Christ [6]». Mais être rois à l’image du Christ, c'est être serviteurs du royaume au nom de Dieu. « Au temps de la faveur je t'ai exaucé, au jour du salut je t'ai secouru. Je t'ai façonné et j'ai fait de toi l'alliance d'un peuple pour relever le pays, pour restituer les héritages dévastés, pour dire aux captifs : "Sortez", à ceux qui sont dans les ténèbres : "Montrez-vous." »( Is 50,4-11) Le serviteur se doit de servir pour être réellement serviteur, c'est-à-dire pour, de serviteur, devenir fils. La relation amoureuse entre le maître et le serviteur se révèle finalement une relation d’amour filial et, à ce titre, le fils est héritier de ce que le père possède en propre, à savoir sa demeure[7]. L’héritage du fils (la récompense du serviteur) n’est autre que le royaume lui-même, c'est-à-dire la délivrance des puissances du mal qui nous enchaînent. Le fils est donc un homme libre du mal et donc vivant dans l’amour. Le royaume n’est rien d’autre que cette vie dans l’amour. Or l’amour pur c’est Dieu. Au final l’héritage que Dieu donne à son fils est lui-même. Ce qui est l’amour même, car aimer c’est se donner soi même et recevoir l’autre. Nous sommes là au cœur du mystère trinitaire. Car Dieu étant tout amour, acte pur d’amour, se donne totalement à son fils qui reçoit le père totalement et ainsi est lui-même tout amour et alors se donne tout au père. De ce don permanent de l’un à l’autre jaillit l’amour même qu’est le Saint Esprit. Eh bien celui qui aime Dieu se donne totalement à Dieu qui s’est lui-même donné au serviteur (c’est la promesse au roi) et cet échange amoureux place le juste au cœur de la relation amoureuse de la Trinité. C’est cela l’héritage amoureux du fils. Ce serviteur devenu fils n’en reste pas moins serviteur. Il l’est même davantage car son amour le poussera au service le plus ultime s’il le faut : le sacrifice de lui-même. Je vous invite pour conclure à lire ce quatrième poème du serviteur d’Isaïe, avec en fond la Croix du Christ et l’amour du serviteur que nous sommes appelés à être : « Voici que mon serviteur prospérera, il grandira, s'élèvera, sera placé très haut. De même que des multitudes avaient été saisies d'épouvante à sa vue, car il n'avait plus figure humaine, et son apparence n'était plus celle d'un homme, de même des multitudes de nations seront dans la stupéfaction devant lui, des rois resteront bouche close, pour avoir vu ce qui ne leur avait pas été raconté, pour avoir appris ce qu'ils n'avaient pas entendu dire. Qui a cru ce que nous entendions dire, et le bras de Yahvé, à qui s'est-il révélé? Comme un surgeon il a grandi devant lui, comme une racine en terre aride; sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits ; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu'un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. Or ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et Yahvé a fait retomber sur lui nos fautes à tous. Maltraité, il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche, comme l'agneau qui se laisse mener à l'abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n'ouvrait pas la bouche. Par contrainte et jugement il a été saisi. Parmi ses contemporains, qui s'est inquiété qu'il ait été retranché de la terre des vivants, qu'il ait été frappé pour le crime de son peuple ? On lui a donné un sépulcre avec les impies et sa tombe est avec le riche, bien qu'il n'ait pas commis de violence et qu'il n'y ait pas eu de tromperie dans sa bouche. Yahvé a voulu l'écraser par la souffrance ; s'il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté de Yahvé s'accomplira. À la suite de l'épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s'accablant lui-même de leurs fautes. C'est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu'il s'est livré lui-même à la mort et qu'il a été compté parmi les criminels, alors qu'il portait le péché des multitudes et qu'il intercédait pour les criminels. » ( Is 52,13- 53,11)
Il n’est pas besoin d’être grand théologien pour éprouver que l’amour fait souffrir. L’amoureux souffre de la souffrance de l’autre, de son absence, de ses manques d’attention. Quelle mère ne prendrait pas sur elle les souffrances de ses enfants pour les soulager ? Voilà très exactement ce que fait le serviteur souffrant. Il ne souffre pas par misérabilisme ou parce qu’il est malheureux, il souffre d’amour. Combien est vraie et puissante cette parole : « ce ne sont pas les clous qui le tiennent, c’est l’amour ! ». Il n’est rien d’étonnant ni de choquant que quelqu’un qui aime souffre de l’amour même. Combien ce chant du serviteur souffrant décrit-il le Christ lui-même, serviteur de l’amour pur. Combien le Christ, amour pur dut-il souffrir pas tant de ses plaies que d’être ainsi traité par ceux-là même qu’il aime et qu’il sert ? Ce fils aimant, roi et prophète, après avoir inauguré le royaume, après l’avoir professé, accomplit alors son ultime service en se donnant lui-même à Dieu et aux hommes. Il accomplit là un acte sacré, car ce don de lui-même, cet ultime service est le pont qui désormais reliera l’homme à Dieu. Par sa mort, il a vaincu la mort (cf. plus haut). Il accomplit là l’acte sacré par excellence, le sacrifice (au sens le plus étymologique qui soit) qui fait du serviteur, roi et prophète, le prêtre de l’Alliance Nouvelle et nécessairement éternelle, car cet acte est divin et donc infini. Serviteur oint, il est roi, pour inaugurer un royaume de liberté où l’amour est l’héritage des fils. Serviteur oint, il est prophète pour annoncer ce royaume et les modalités de l’héritage. Juste, il est le défenseur du droit et du royaume, il est par sa vie l’annonce du royaume. Serviteur souffrant, il est par son sacrifice même, prêtre, pour nous ouvrir les portes du royaume et faire le pont (pontifex), être ce pont par lequel nous sommes fils et à ce titre serviteurs, oints prêtres, prophètes et rois.
Finalement c’est ça être présent au monde, être chrétien engagé.
[1] Le commentaire de Marc qui suit est inspiré du Fr. Lamouille, o.p. Conférence sur le Christ dans les Évangiles.
[2] « L'esprit du Seigneur Yahvé est sur moi, car Yahvé m'a donné l'onction ; il m'a envoyé porter la nouvelle aux pauvres, panser les coeurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part de Yahvé et un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés, (pour mettre aux affligés de Sion) pour leur donner un diadème au lieu de cendre, de l'huile de joie au lieu d'un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d'un esprit abattu ; et on les appellera térébinthes de justice. » Is 61,1-3.
[4] Notons au passage que c’est en tant qu’homme que Jésus est ressuscité et non en tant que Dieu ce qui n’aurait pas de sens. [5] Pour aller plus loin, il faut lire les sermons de saint Bernard sur le Cantique des cantiques. [7] En hébreu, l’alphabet est sémantique ce qui signifie que chaque lettre a un sens et c’est le composé du sens des lettres qui donne le mot. Ainsi le mot fils en hébreu (Bar) est-il le composé des deux premières lettres de l’alphabet : aleph et beth. Aleph étant la semence, elle désigne le père et beth désigne la maison. Le fils est celui qui reçoit la maison du père.
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La nouvelle exhortation apostolique Sacramentum caritatis, nous invite à reconsidérer la place de l’Eucharistie dans notre vie de foi, mais aussi dans notre vie sociale. Il me semble donc qu’il y là matière à profonde réflexion sur le sens du don de soi et la notion de service. Service nécessairement gratuit parce que lié au don et service essentiellement inutile, comme nous y invitent pages après page les Saintes Écritures. Je vous propose donc un itinéraire scripturaire et philosophique de quelques semaines sur les pas ‘du serviteur inutile’, pour nourrir ce temps entre Pâques et la Pentecôte traditionnellement consacré dans l’Église à la mission des apôtres, aux temps apostoliques que le Saint Père nous invite à faire nôtre aujourd’hui.
En me posant la question du serviteur inutile, je ne pensais pas que cette étude m’emmènerait aussi loin au cœur de l’amour trinitaire et de la Croix du Christ. Mais de question en question, les textes bibliques en me renvoyant de l’un à l’autre ont déroulé, comme à chaque fois, le fil d’une bobine inépuisable. Il faudrait encore des heures d’étude et de méditation pour entrer plus avant dans ce qui est finalement un mystère insondable. Car comment résoudre la contradiction contenue dans cet oxymore ‘serviteur inutile’ ? S’il sert c’est qu’il n’est pas inutile ! Aussi, la première de nos démarches doit-elle nous conduire à comprendre chaque mot, à commencer par cette notion de service qui nous paraît si évidente. Mais y a-t-il une spécificité du service divin ? La Bible et l’exemple du Christ nous permettront d’ébaucher une réponse pour nous inviter ensuite à tenter un rapide et très incomplet portrait du serviteur selon le cœur de Dieu. Portrait mystérieux, aux sources insoupçonnées qui surgissent du cœur même de Dieu et nous y ramènent.
Le désir
Pour entrer dans cette notion de service, passons par la porte des définitions. Clarifier les termes employés nous permettra par la suite de les utiliser à bon escient et d’éviter ainsi toute confusion. Si l’étymologie des mots service et esclavage nous conduit à une racine identique, ils n’en sont pas pour autant des synonymes. Nous verrons même qu’ils sont fondamentalement antithétiques. S’ils se rapportent tous deux à un acte identique (accomplir un service), ils diffèrent radicalement quant à la nature de celui qui accomplit cet acte. Il y a de fait plusieurs façons et manières de servir. Les expressions ‘servir son pays’, ‘servir une cause’ n’impliquent pas la même disposition initiale que servir un maître. Dans le premier cas, le sujet qui sert est maître de son action. Dans le second cas, le sujet qui sert obéit et accomplit à la place de celui qui commande une action qui appartient au commanditaire. Dans le premier cas, on se met au service dans un acte libre et volontaire par adhésion à une cause, ou à une personne. Dans le second cas, même si le service est fait avec sérieux et attention, le serviteur n’est pas libre d’accepter ou de refuser d’accomplir un service qui même s’il le prend à cœur n’a pas été son choix. Il y a donc entre le service et l’esclavage une distinction de fond, sinon de forme (l’acte de servir reste, extérieurement, le même). Le service implique adhésion volontaire et donc liberté. Liberté dans l’adhésion et liberté dans la possibilité de se retirer. Dans le cadre du service le sujet pose un acte volontaire qui est la condition sine qua non de l’accomplissement du service, de sorte que celui qui est bénéficiaire du service demeure tributaire de la liberté et de la volonté du serviteur. Il se peut que celui à qui est destiné le service cherche à asservir ce service, en l’achetant, en contractant une alliance. Dès que le serviteur n’est plus libre de se retirer et de ne plus servir, il devient esclave. Ainsi, un serviteur que la dépendance financière retiendra près de son maître perd sa liberté aussi longtemps qu’il n’est pas à même de se retirer quand il le souhaite. Quelle qu’en soit la forme, le service est donc une adhésion libre et volontaire dont le serviteur demeure maître jusqu’au bout. L’esclave, quant à lui, n’a pas son mot à dire, il n’est qu’un exécutant. Le service peut faire du serviteur un simple exécutant, mais s’il le décide par lui-même au départ. Ainsi en est-il du militaire qui s’engage librement. Il sait qu’en s’engageant il devra obéir sans forcément connaître le fond des choses et ce pour la durée de son contrat qu’il lui est loisible de rompre selon des conditions qu’il a librement acceptées au départ. Le serviteur remet entre les mains du maître non pas sa personne, mais ses actes de service envers le maître. L’esclave appartient corps et âme au maître. Les conditions de l’esclavage sont très diverses d’une civilisation à l’autre, d’une époque à une autre. Chez les Juifs, l’esclave conservait sa dignité humaine et était incorporé à la famille dont il pouvait également devenir l’héritier. L’important ici est de retenir que le service implique une adhésion de la volonté. Que cette adhésion soit pleine ou conditionnée, il y a de la part du serviteur un choix préférentiel. Par exemple, si je suis pris entre le choix de mourir de faim ou de servir contre argent, ma préférence peut aller au service (mon orgueil peut conduire mon choix à la mort). Ma liberté n’est pas diminuée car c’est librement que j’ai choisi de servir. Ce qui est limité ce sont les possibilités de choix, mais pas ma liberté. Aussi le maître serait-il en droit de se plaindre du serviteur qui en voudrait à son maître de devoir le servir. Le maître n’a pas contraint ce serviteur à le servir. Le service implique donc toujours une adhésion volontaire. Il est évident que plus le serviteur aime sa cause, son maître ou son service plus celui-ci sera mieux accompli. De l’amour pour ce service dépendra l’implication et le degré d’adhésion réelle du serviteur. Il n’est qu’à regarder autour de nous dans notre milieu professionnel pour se rendre compte qu’un collègue désabusé et désintéressé aura peu d’entrain pour remplir le service qui lui est demandé par l’employeur. Ce n’est pas ici le lieu de développer une étude de la volonté. Retenons pour ce qui nous concerne que la volonté est toujours ordonnée à l’amour. La volonté choisira toujours ce qui lui paraît aimable ou préférable. Dans le cadre d’un choix tragique (la bourse ou la vie), la volonté penchera vers le bien qui lui paraîtra le meilleur pour elle à ce moment (la bourse ou la vie). Mais la volonté ne sera pas contrainte. Je ne peux forcer la volonté à choisir ce qu’elle n’aime pas. Dans le cas de la bourse ou la vie, ma volonté pour diverses raisons peut préférer mourir. Aussi, la volonté est-elle, pour faire court, toujours orientée par le désir, c'est-à-dire l’amour. Plus le désir est fort, plus la volonté engagera la personne dans l’action en vue de satisfaire le désir de la volonté. Il en va de même du service, adhésion volontaire. Aussi, le service est-il plus profondément encore, une adhésion amoureuse. Ce qui peut tromper dans cette définition c’est que l’amour peut être très faible et relatif. Le désir peut être guidé par, non pas le plus aimé, mais le moins détesté. Demeure que l’adhésion sera fonction de ce degré d’amour, ou d’attachement. Au demeurant, l’amour qui guide le serviteur peut ne pas être l’amour du service lui-même. Ainsi, le père de famille peut s’engager à corps perdu dans un travail qui lui déplaît, par amour de ses enfants qu’il doit nourrir. En réalité, le service que rend le père de famille n’est pas à l’employeur mais à ses enfants. Et ce sont ses enfants qu’il sert en trouvant un travail. Quoi qu’il en soit, au fondement du service, il y a quelque part une démarche amoureuse qui fait agir, qui met en action. D’une manière générale, tous les actes que je pose sont guidés par la volonté d’atteindre ou de préserver un bien. Même dans le cas de la peur, la volonté de sauvegarde porte sur un bien que l’on désire sauvegarder (sa personne par exemple). C’est donc toujours l’amour qui nous fait agir. Entendons amour comme l’objet réel de mes désirs. Le tout étant alors de savoir discerner ce qui réellement me fait agir. Dans le cadre de l’aumône, par exemple, celui qui donne peut en toute sincérité croire qu’il donne pour le bien d’autrui, alors qu’au fond de lui ce qu’il veut c’est qu’on lui fiche la paix, ou qu’on le regarde. Notre difficulté quotidienne, mais l’unique garant de notre vraie liberté, c’est de se connaître au point de savoir ce qui nous fait agir. Dans l’imbroglio des actes posés, il y a les actes réfléchis et les actes réflexes, ou machinaux. Qu’est-ce qui guide ces actes, au fond de moi. Il se peut très bien (et ne nous leurrons pas, nous en sommes tous victimes) que ce soit des peurs inconscientes, des dépendances mal perçues. Pourquoi m’arrive-t-il de faire le mal que je ne veux pas sinon parce que ma liberté n’est pas totale. Dans ce cas là, les actes que je pose ne sont pas dictés par une volonté saine, mais par un ensemble de conditions que je maîtrise d’autant moins que je les connais mal. Il n’y a donc pas adhésion volontaire au sens ou nous venons de l’entendre. Quelqu’un ou quelque chose d’autre me pousse à agir sans me consulter. Je ne suis donc pas libre. Je suis bien souvent esclave de ces conditions. Pour atteindre la liberté, il faut donc connaître ses maîtres. Ainsi, une fois identifiés, je pourrai ou y adhérer librement ou me retirer progressivement ou spontanément de leur dépendance. Nous savons combien le Christ insiste sur les maîtres. Le serviteur est en dessous de son maître. Celui-ci le contraint et l’oblige. Le désir[1] place celui qui désire dans une situation d’infériorité par rapport à ce qu’il désire car il attend d’être comblé par ce qu’il désire. Cette attente peut aller jusqu’à la d&eacu | |