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Blog mis à jour: 24/04/2008 16:39




Cyril Brun

 

Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.

Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.

http://www.editionstempora.fr/

Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com  (http://www.christicity.com)

Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)



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24/06/2007 13:07
Engagez vous rengagez vous qu’y disait ! (0 commentaire)

 

Pour conclure cette année et garder de quoi nourrir nos longues soirées d’été voici une large réflexion pour faire suite aux quelques mots sur le martyre. Une réflexion sur notre agir quotidien, notre positionnement personnel dans le monde d’aujourd’hui, dans ce monde à construire. Une façon de se situer dans le difficile ‘vous êtes dans le monde mais non du monde’. Tout l’enjeu de la doctrine sociale !
Il y a, me semble-t-il,  deux façons de se concevoir dans la vie : acteur ou spectateur. Nous pouvons être l’un et l’autre ou bien l’un ou l’autre. Bien des gens ont tendance à n’être que spectateurs de la vie voire même, de ce fait, de leur vie ! Il est normal d’être spectateur d’une partie de la vie du monde et même de notre vie. Il y a bien des choses que nous ne maîtrisons pas ou qui sont trop éloignées de nous. Le simple fait de regarder autour de nous, fait de nous des spectateurs. Mais il y a plusieurs types de spectateurs. Le premier d’entre eux ne fait que subir ce qui l’entoure. Il n’a pas même conscience qu’il subit. Il est tellement pris dans le mouvement qu’il est acteur malgré lui de ce qui se passe. Il agit mécaniquement sans recul tel une marionnette. Il est tellement anesthésié par le milieu ambiant qu’il est incapable de la moindre réaction, du moindre discernement. Par-là, il se rend complice involontaire de tout ce qu’il subit et qu’il diffuse par ricochet. Le second spectateur est, quant à lui, conscient du monde qui l’entoure, mais ne mesure pas forcément les tenants et aboutissants de ce qu’il voit. Il est capable de prendre suffisamment de hauteur pour se voir lui-même dans la société, mais il ne s’élève pas au point de comprendre ce qui se passe ou ce qu’il fait. Ainsi, perdu dans l’imbroglio de ce qu’il voit, de ce qu’il perçoit, de ce qu’il ne parvient pas à discerner, il se laisse conduire et porter par le courrant, soit par confiance, soit par paresse, soit par intérêt personnel. Il devient alors complice à son tour, mais complice volontaire par refus de sortir de son ignorance. Il est souvent plus facile de se cacher derrière le fallacieux prétexte « ce n’est pas à moi de gérer ça, il y a des spécialistes, je n’y peux rien. » Dans l’absolu, personne ne peut rien si ce n’est celui qui veut s’en donner la peine et prendre les moyens d’agir. Notre troisième spectateur est issu de la même branche que le second. Il a conscience de ce qui l’ entoure et ne veut pas s’en contenter. Il râle, critique, condamne, dispense de bonnes paroles assurant que lui s’il pouvait agir ‘vous verrez ce que vous verrez !’ Mais voilà nous ne voyons rien. Combien nombreux sont ceux qui sont pleinement conscients de ce qui les entoure et de la complicité passive qui est la leur, mais qui ne se donnent pas les moyens de bouger. Quelle responsabilité est la leur ! Non seulement ils savent que ce qui les entoure n’est pas bon, mais en plus ils y participent et poussent les autres dans cet engrenage ! Ils savent que ce n’est pas bon, ils le refusent, mais le font tout de même et entraînent à leur suite les autres à le faire. C’est sur la lâcheté de ceux-ci que les promoteurs du système actuel comptent ! Nous avons tous de bonnes raisons de ne pas agir. Je suis trop jeune, trop vieux, j’ai ma famille, mon travail, je ne peux pas prendre le risque de me compromettre, sinon ma carrière… Mais voilà, nous commençons tous par être jeune et nous finissons tous par être vieux. Entre temps nous avons notre carrière et notre famille, bref nous sommes de braves gens honnêtes qui vivent leur vie le moins mal possible (toujours ?) en se satisfaisant des conditions qui les entourent voire en en tirant profit (toujours honnêtement ?), mais que voulez-vous la vie est ainsi !
Dans ce cas, silence, ne râlons plus ! Si nous nous satisfaisons  du système ne le critiquons pas ou alors soyons des critiques actifs et mouillons-nous ! Sinon demeurons complices, mais ne nous donnons pas bonne conscience en critiquant ce dont nous profitons et dont visiblement nous nous contentons très bien ! Malheureusement, l’immense majorité de nos contemporains sont ainsi. Ils ne cessent de se plaindre du monde qui les entourent, mais la plupart ne bougent pas. D’autant que bouger c’est non seulement prendre des risques, mais aussi renoncer à ce qui est mauvais mais qui nous convient bien. Il faut changer les choses, mais que les efforts ne me concernent pas. Soyons clairs, il y a là un parfait mélange de couardise, d’égoïsme et de paresse. Beau tableau ! Penser que nous ne sommes pas concernés ou que nous n’avons pas la capacité d’agir parce que trop loin, trop faibles, c’est méconnaître le lien essentiel et organique qui lie tous les hommes entre eux.
Il y a une véritable solidarité humaine. Entendons solidaire dans son acception technique, c’est à dire tellement liés entre eux que la contagion les atteint nécessairement. Ce que je fais ou ne fais pas à titre individuel a des répercussions sur la vie concrète des autres. Là où je suis je peux changer bien des choses par mon simple comportement, mon adhésion ou non à telle valeur, tel système. L’éducation que je donne à mes enfants concerne tous ceux qui un jour les approcheront. Refuser une habitude imposée par des lobbies, des modes rendues tyranniques par les média, voilà autant d’actions concrètes que je peux individuellement, familialement  mettre en œuvre. Mais voilà, de tels gestes veulent souvent dire se distinguer et s’exposer alors là, la peur nous paralyse. Peur du ridicule, peur d’être montré du doigt voire exclu. Il est donc évident qu’il faut se mobiliser. Ce n’est pas en restant chacun dans notre coin que nous serons à même de faire bouger les choses. Bien sûr, il y a les forts qui peuvent braver ces peurs, tant mieux pour eux et tant mieux pour nous. Ils seront alors nécessairement ceux qui par l’exemple vécu donneront aux autres le courage et l’impulsion. Ils doivent être cela et plus encore, ils doivent être les piliers des structures de regroupement. Penser que leur force leur suffit est illusoire et égoïste. Les dons que nous avons doivent servir à notre édification et à celle des autres. Nous ne sommes pas propriétaires de nos talents. Nous devons les faire fructifier. Or, fructifier ne veut pas dire uniquement les faire progresser, mais aussi qu’ils portent du fruit. Or le fruit de la force n’est-elle pas la protection et l’extension de ses rameaux protecteurs ?
Tous à notre niveau, nous avons quel qu’il soit un don, une richesse qui manque aux autres. Si je garde ma richesse, son absence bloquera la progression des autres. A l’inverse, s’il me manque une richesse gardée avaricieusement par son détenteur, alors je serai inévitablement freiné dans ma croissance. Nous sommes solidaires les uns des autres et cette solidarité, avant d’être une répartition matérielle des biens, est fondamentalement humaine. Le travail de chacun est de faire fructifier ses talents dans les deux directions évoquées plus haut. Nous avons donc tous à découvrir quel est notre talent, quels sont nos dons, nos richesses. Forts de cela, nous avons ensuite à chercher le meilleur moyen de les cultiver et de les mettre à la disposition de la communauté humaine dans son ensemble. Nous sommes en outre coresponsables du développement des dons des autres. Nos richesses sont complémentaires et ne doivent ni se concurrencer ni s’étouffer. Au contraire, elles doivent s’interpeller pour se faire grandir mutuellement. J’ai donc tout intérêt à ce que l’autre grandisse, car dans sa croissance il m’emmènera avec lui.
Oui, nous avons tous reçu l’un ou l’autre don, nous avons tous notre cheval de bataille. Nous nous sentons chacun concernés par un des éclats de la rosace du monde.  Or c’est précisément là que réside l’immense harmonie de l’humanité. Il n’y a rien qui ne soit superflu dans les dons et les charismes que Dieu nous octroie. Bien au contraire, il y a une nécessaire complémentarité. Les talents des uns permettent de faire éclore le génie des autres. L’action de Paul pousse sous les pas d’Apollos. Nous avons besoin les uns des autres pour réaliser l’harmonie du monde. Le bleu du vitrail, si beau soit-il, ne donnera la plénitude de sa beauté que traversé par la lumière. Chagall n’aurait pas pu illuminer la cathédrale de Nevers sans les maîtres verriers.
La construction du monde, la construction de la vie ne peut pas être un acte isolé. Le monde ne peut se vivre que dans l'harmonie des actions de chacun. La mise en œuvre de nos spécificités peut et doit se réaliser dans l'harmonie de la complémentarité et non dans la juxtaposition d'efforts, si bons soient-ils. Les chrétiens ont l'immense grâce d'avoir, par delà leurs différences, par delà leurs charismes un point d'ancrage commun: le Christ. D'autres peuvent avoir en commun un but, nous, nous avons le fondement. C'est du Christ que tout doit partir, car il est la source, il est aussi notre unité. Nous formons un même corps, c'est plus qu'une communauté d'action. Nous sommes chacun un membre de ce corps, une pierre de l'édifice. C'est bien autre chose qu'une armée de soldats côte à côte ! S'il manque une pierre, l'édifice peut se désolidariser. Nous faisons corps et ce que je fais ou ne fais pas influe sur le corps tout entier. Le Christ nous unit en un même corps et il nous donne un but à atteindre, la réalisation de son corps, c'est à dire de ce qu'il est lui-même : la réalisation de l'homme. Qu'est venu faire le Christ sinon relever l'homme, redonner à chacun l'espérance et la dignité ? Il est venu relever l'homme et par-là nous donner le sens de notre vie de chrétien : donner Dieu au monde, étendre le royaume de Dieu. Voilà à quoi nous sommes invités.  En un mot, nous avons comme impératif de participer au bonheur de ceux qui nous sont confiés, au bonheur de notre prochain.
Mais de qui suis-je le prochain sinon de celui qui m'entoure, de celui qui m'interpelle par sa pauvreté, sa blessure ? Nous sommes tous le prochain de quelqu'un parce qu nous avons tous quelque chose à apporter qui fait défaut à l'autre, tout comme il nous manque ce que l'autre peut nous apporter.
Quels sont mes talents, quels sont mes prochains ? Quelle est ma place dans l'édifice à construire ? Quelle que soit la taille de la place que j'ai à occuper, elle a son importance et si je ne l'occupe pas elle fait défaut. Nous sommes unis dans un même corps pour une même fin, par notre foi en un Christ qui nous montre le chemin.
La grâce extraordinaire du chrétien est précisément cette capacité fondamentale d’arrêter la spirale du mal là où il est en refusant la compromission et la complicité plus ou moins passive. Pourquoi sommes nous capables d’arrêter cette spirale sinon parce que grâce à la Révélation chrétienne nous savons avec précision discerner le bien du mal. Et c’est cette vérité qu’il nous faut tendre à faire appliquer autour de nous dans ce monde que nous subissons et qui faute de repères clairs et de parole de vérité s’éloigne de plus en plus de la lumière et devient alors incapable de réagir car incapable de discernement. Nos contemporains, harcelés de vérités contradictoires sont totalement dénués de repères. Le fond le plus intime de leur personne peut se révolter parce qu’il sent que l’ensemble n’est pas accordé, mais l’homme est incapable d’agir car il ne connaît plus la route à suivre. Il nous appartient à nous chrétiens qui avons la grâce, la richesse de la foi de redonner au monde les repères et les valeurs nécessaires à un nouveau départ.
Les piliers de notre foi, les vérités chrétiennes qui nous animent, balisent, en effet, le chemin que nous devons suivre. Ce sont :
Ø      Permettre à l'homme de s'épanouir dans la plénitude de ce qu'il est ; découvrir la vérité profonde qui le constitue, lui donner les moyens efficaces d'avancer vers le bonheur en se construisant et en se libérant de ce qui l'empêche d'être un être humain digne et comblé.
Ø      Mettre l'homme au centre de nos préoccupations, en faire la fin de nos actions et non pas le moyen, en dépendance de buts avilissants ou destructeurs.
Ø      Resituer l'individu comme lieu essentiel de l'échange et de la créativité pour, tout en l'aidant à se construire, lui apprendre à construire l'autre.
Ø      Sortir l'individu de l'isolement qui est le sien en l'ouvrant aux réalités familiales et sociales, considérées comme le lieu de la construction et de l'épanouissement.
Ø      Ouvrir nos yeux sur le monde comme écrin magnifique du joyau qu'est l'homme, afin de lier leur destin dans la conscience que la responsabilité de l'homme sur la Création est le meilleur garant du développement de l'un et de l'autre.
Ø      Multiplier les interactions et les interdépendances entre le moi à construire et à épanouir d'une part et l'altérité du monde dont le même moi est cocréateur, coresponsable. 
Ø      En deux mots : défricher et aplanir les routes.
Rien de moins que cela ! Mais si les chrétiens ne le font pas qui le fera et au nom de qui ? Nous avons la grâce et la force du Christ avec nous ! Il ne s’agit pas de convertir le monde. Dieu s’en charge ! Il s’agit de redonner les repères humains essentiels que nous enseigne le Christ. Si ces repères et leurs conséquences ouvrent les voies de la conversion (et il y a fort à le parier) tant mieux.
Les chrétiens ont quelque chose à dire dans le monde actuel ! Les chrétiens ont de plus en plus envie de dire ce qu'ils ont à dire. Les chrétiens attendent de faire ce qu'ils ont à dire ! Combien sont nombreux à constater les manques qui nous entourent ? Combien sont nombreux à s'engager pour faire éclore ce qui existe de bon dans l'homme et dans le monde ? Combien sont bras ballants, parce qu'ils ne savent pas à qui les offrir ? Combien sont désemparés face à l'ampleur de la tâche, découragés par l'énormité du chantier ? Combien attendent qu'on les mette en mouvement ? Combien cherchent quelle direction prendre ?
Les chrétiens ont une parole de vérité sur l’homme et par là, ils ont une parole de vérité sur la société, l’économie. Inutile de dire qu’il y a là de la place et du travail pour tout le monde !
Unissons nos forces, nos projets, nos attentes, nos difficultés et nos manques dans un même effort  au service de ceux qui nous sont confiés. Regardons ensemble dans cette direction commune qui est la nôtre à la rencontre du Christ, du démuni, de notre prochain. Construisons sur nos valeurs, riches de nos différences, un projet dans le cœur du Christ. Portons-nous ensemble au chevet du monde, pour prendre son pouls et l'aider à notre mesure, à notre place à remplir sa mission auprès de nos compatriotes. Soyons par la grâce et la force du Christ artisans de l'avenir de notre pays et de notre monde. N'ayons pas peur de répondre à l'invitation du Saint Père en nous engageant, en prêtant notre concours à la folle aventure de l'espérance. Si nous, chrétiens, ne rendons pas visible notre foi, si nous, chrétiens, ne rendons pas compte de l'espérance, si le sel de la Terre s'affadit qui, qui salera à notre place ?
Que chacun n'ait pas peur de donner ce qu'il a reçu pour participer à l'avenir dont nous sommes responsables !

Aujourd’hui, les volontés et les mouvements chrétiens en matière d’action sociale et politique en France sont nombreux et variés. Leurs objectifs s’échelonnent de la réflexion à l’action, s’égrainent du local au national, s’étendent de l’individu à la collectivité. Leurs efforts, parfois conjugués, souvent isolés, quelques fois concurrents sont tout à la fois un souffle et une espérance pour notre pays, mais aussi pour chacun pris individuellement. Leur point commun essentiel n’est rien de moins que leur foi. Les modalités d’expression de cette foi sont propres aux sensibilités de chacun, aux accents choisis pour leur action. Ainsi, tous réalisent la parole de saint Paul : « Celui qui a la grâce du discours qu’il parle ; celui qui a le don d’enseigner qu’il enseigne… »

L’enjeu est bien de donner aux hommes la possibilité de recevoir le Christ. Mais il convient aussi de redonner au monde les capacités de le recevoir en réhumanisant une société déshumanisée car trop matérialisée pour entendre un message spirituel. Il nous faut redonner au monde les conditions de possibilité de la foi. Mère Térésa disait : « avant de parler de Dieu à un pauvre, donnez lui à manger ». Les pauvretés sont peut-être différentes, mais elles sont nombreuses.
            Que ce soit avec des idées ou des bras ; que ce soit avec des moyens ou notre simple générosité, nous avons tous, là où nous sommes quelque chose à faire pour construire le monde de demain. Ne pensons pas que nous n'avons pas la compétence. Laissons Dieu mettre à profit nos dons. Ne pensons pas que c'est peine perdue, idéalisme, car ce qui est folie pour les hommes est sagesse pour Dieu. Ne pensons pas que les vents contraires sont trop forts, car Dieu est plus fort que ses ennemis. Ne doutons pas de la force de la foi. Ne doutons pas de la nécessité et de la grandeur du message chrétien. Larguons les amarres, avançons au large, soyons le levain dans la pâte la lumière du monde.
            Nuls autres que les chrétiens ne peuvent le faire !
            Nul autre que nous n'en a le devoir impérieux !
Ce que nous avons reçu, nous avons le devoir de le donner au monde. Sortons de sous le boisseau, brandissons le Christ, unissons nos talents et nos cœurs.
                        Ensembles, unis, pour l'épanouissement de chacun, osons un nouveau visage pour la monde.
Cyril Brun

 





25/05/2007 11:43
Le chrétien : une question pour la société ! (0 commentaire)

 

 

            La nomination de Christine Boutin au gouvernement a suscité bien des réactions dans les media, la classe politique de gauche et chez les catholiques eux-mêmes. Ces réactions sont relativement intéressantes à analyser et très éclairantes quant à la vision que les non-chrétiens ont des chrétiens et à celle que ces derniers ont d’eux-mêmes.
            Dans les premières heures, cette nomination a juste été évoquée. Pas un seul commentaire, les journalistes ne savaient pas comment la qualifier. Tous les autres ministres ont eu droit à une petite phrase épithète pour les situer, les présenter, mais Christine Boutin a dû attendre plusieurs heures avant que sa présentation ne soit développée, et encore de façon embarrassée. C’était fort amusant d’entendre les journalistes qualifier ‘cette catholique pratiquante, anti-pacs, anti-IVG, contre l’homoparentalité, MAIS à l’origine du droit opposable au logement, une femme qui s’est beaucoup intéressé au milieu carcéral…’. Bref une femme sociale ! Les médias, habitués à mettre les gens dans des cases ne parviennent pas à situer cette femme considérée comme conservatrice et rétrograde, et pourtant très engagée dans le combat social. Pour eux ça ne va pas ensemble. Le conservatisme catho, c’est un bloc réactionnaire et bourgeois, anti-moderniste, et donc contre le progrès social, parce qu’à l’inverse le catholicisme social est considéré comme moderne et ouvert donc pro-pacs, pro-avortement….
            Les réactions politiques de gauche sont vite arrivées à la rescousse de journalistes désorientés. C’est une conservatrice, témoin d’un gouvernement de la droite dure. C’est même une intégriste de la Bible, ce qui montre que ce gouvernement va prendre une large option réactionnaire et faire reculer le progrès social de plusieurs décennies. Bref, pour les non catholiques être contre les réformes morales, c’est être de droite et même d’extrême droite, donc libéral, bourgeois et contre le prolétariat. À l’inverse, être attentif aux pauvres, aux démunis, c’est être ouvert, partisan du progrès, du modernisme et donc des libertés morales acquises par la gauche ou sous sa pression. Pour le regard extérieur, il y donc bien deux catholicismes : le catholicisme de gauche et le catholicisme de droite, papiste.

 

            Quant aux catholiques eux-mêmes, leurs réactions sont tout aussi révélatrices de ce clivage, tout comme d’un malaise interne. Tout a été dit, entendu et interprété dans des réactions parfois elles-mêmes contradictoires aux yeux de ces observateurs extérieurs. Depuis son ralliement à l’UMP, Christine Boutin a suscité chez les catholiques de nombreuses et vives réactions. Comment peut-elle se renier à ce point ? Elle nous a trahis. On ne comprend pas sa démarche. Où se situe-t-elle ? Elle s’est mise à faire carrière, elle s’est pervertie et corrompue. Or, dans le même temps, le Vatican lui renouvelle sa confiance. Pour certains catholiques c’est une intégriste, pour d’autres elle ne va pas assez loin. Pour certains, c’est une extrémiste de droite qui se cache à l’UMP, tandis que d’autres la considèrent comme une dangereuse progressiste.

 

            Ces questions, ces clivages révèlent que tout n’est pas clair pour les catholiques dans leur foi, leurs valeurs et c’est donc normal que les choses soient encore plus troublées pour l’observateur extérieur, qu’il soit bienveillant ou qu’il exploite ces divergences à des fins destructrices.
Mais posons nous la question simplement. À quoi reconnaît-on que l’on est catholique ? Le Christ nous répond en partie lorsqu’il dit : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres  que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples ». Et il complète : «  Qu’ils soient un, comme toi et moi, Père, sommes un ». Avouez que là c’est plutôt raté ! Un chrétien est en effet celui qui fait de l’amour le moteur de sa vie et de son agir. S’occuper des plus démunis, avoir un regard social est donc parfaitement chrétien (de gauche comme de droite !). Mais le psaume nous rappelle qu’amour et vérité s’embrassent, ce qui veut dire qu’il ne peut y avoir d’amour sans vérité, et que dire une vérité qui fait mal n’est pas manquer d’amour. En revanche cacher la vérité pour ne pas blesser, c’est tromper l’autre sur la vérité et à terme ne pas lui donner les moyens d’être pleinement heureux. Donc affirmer au monde les vérités divines, c’est aussi être chrétien (de droite comme de gauche). Celui qui ne tient pas les deux bouts de la chaîne peut il se dire chrétien ? C’est en cela que le chrétien dérange. Il dit des vérités qui ne plaisent pas, mais reste attentif à soutenir et accompagner ceux qui s’éloignent de ces vérités et ceux qui sont les plus démunis. Le chrétien ne se contente pas de donner une parole de vérité comme un anathème qui se désintéresse d’autrui, après l’avoir enfermé dans la condamnation de son péché, il accompagne et soutient l’autre pour le faire grandir et se tient prêt à lui offrir le moyen de sortir de ce mensonge et de sa souffrance, dès qu’il le souhaitera.
            Il est facile de ne pas affronter la contradiction en travestissant la vérité. Il est tout aussi facile de se barricader derrière des vérités sans âme, de se protéger en enfermant l’autre derrière un cordon sanitaire spirituel. Il est extrêmement difficile de se tenir à la croisée des chemins pour annoncer la vérité et, sous les injures et les coups, demeurer là pour accompagner cette parole de vérité jusqu’au cœur de chaque homme.
            Je ne tiens pas à encenser Christine Boutin que je ne prends ici que comme un exemple de l’actualité médiatique, mais je me réjouis qu’elle déroute de la sorte les média et les chrétiens, parce qu’ainsi peut-être saurons-nous nous interroger sur l’image que nous renvoyons de nous-mêmes, sur la vérité du signe que nous devrions être et sur l’amplitude de la vérité et de la charité du chrétien. Amplitude qui nécessairement déborde l’étendue de l’échiquier politique. Voilà pourquoi je pense qu’il y a une place originale pour les chrétiens dans le monde politique et économique, celle d’une parole amoureuse de vérité, celle d’une action juste, qui n’entrave ni le bonheur terrestre de l’homme, ni sa vie éternelle.




16/04/2007 13:55
LE SERVITEUR 2 Du Service à l’Amour (0 commentaire)

 

            Avant d’aller plus loin dans cette étude du serviteur, arrêtons-nous un instant sur le service spécifique de Dieu, telle que la Bible nous le présente.

 

« Servir Dieu c’est d’abord lui offrir des dons et des sacrifices et assurer l’entretien de son Temple. Accomplir un acte de culte c’est servir (pour les prêtres comme pour les fidèles). Finalement l’expression servir désigne le culte habituel et devient à peu près synonyme d’adorer. (« Alors Josué dit au peuple: "Vous êtes témoins contre vous-mêmes que vous avez fait choix de Yahvé pour le servir." Ils répondirent: "Nous sommes témoins"   "Alors, écartez les dieux de l'étranger qui sont au milieu de vous et inclinez votre coeur vers Yahvé, Dieu d'Israël."  Le peuple dit à Josué: "C'est Yahvé notre Dieu que nous servirons, c'est à sa voix que nous obéirons. » Jos 24, 22") »[1]
Mais le service que Dieu exige ne se limite pas au culte rituel ; il s’étend à toute la vie par l’obéissance aux commandements. C’est en tout cas ce que nous rappelle Samuel : ‘L’obéissance est préférable au meilleur des sacrifices’.1 S 15,22 Mais cette obéissance n’est pas servile car Dieu redit à Osée : ‘C’est l’amour que je veux et non les sacrifices.’ Os 6,6
C’est bien ce que tente d’expliquer un savoyard : «  Voules-vous faire encores davantage, ma Philothee? Ne vous contentes pas d'estre pauvre comme les pauvres, mais soyes plus pauvre que les pauvres. Et comment cela? Le serviteur est moindre que son maistre : rendés-vous donq servante des pauvres; alles les servir dans leurs lictz quand ilz sont malades, je dis de vos propres mains; soyes leur cuisiniere, et a vos propres despens; soyes leur lingere et blanchisseuse. O ma Philothee, ce service est plus triomphant qu'une royauté.[2] »
Le service est fondamentalement un acte d’amour posé par amour et pour l’amour, nous rappelle le catéchisme de l’Eglise catholique (CEC). « La Loi nouvelle est appelée une loi d'amour parce qu'elle fait agir par l'amour qu'infuse l'Esprit Saint plutôt que par la crainte; (…) une loi de liberté (cf. Jc 1,25 2,12) parce qu'elle nous libère des observances rituelles et juridiques de la Loi ancienne, nous incline à agir spontanément sous l'impulsion de la charité, et nous fait enfin passer de la condition du serviteur "qui ignore ce que fait son Maître" à celle d'ami du Christ, "car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître" (Jn 15,15), ou encore à la condition de fils héritier (cf. Ga 4,1-7 4,21-31 Rm 8,15).[3] »
« Il faut que le monde sache que j’aime mon père et que j’agis comme le père me l’a ordonné’. (Jn 14, 30) En servant Dieu, Jésus sauve les hommes dont il répare le refus de servir et il leur révèle comment le Père veut être servi: il veut qu’ils se dépensent au service de leurs frères comme le Christ l’a fait lui-même, lui leur seigneur et maître. ‘Le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie.’ Mt 10, 45 ‘ Je vous ai donné l’exemple, le serviteur n’est pas au dessus de son maître.’ Jn 13, 15 sq. ‘Je suis au milieu de vous comme celui qui sert.’ Lc 22, 27 [4]»
Le Christ, modèle achevé du serviteur amoureux ! C’est précisément parce qu’il est un service amoureux que le service de Dieu s’étend à toute la vie du serviteur. L’exemple des serviteurs de l’Ancien Testament nous révèle des serviteurs nombreux et relativement différents les uns des autres, mais un point les unit : l’amour de Dieu qui les poussent.[5] Il nous est dès lors plus facile de comprendre pourquoi Jésus rappelle que le service de Dieu est exclusif de tout autre culte (Mt 4,10 ; 9,13). En raison de l’amour qui l’inspire, il doit être intégral.
Déjà dans l’Ancien Testament, servir Dieu est un honneur pour le peuple avec lequel Dieu a fait alliance. Mais Dieu est jaloux et l’Alliance oblige au service exclusif et sans partage (Dt, 6, 13). Cette fidélité doit se manifester dans le service cultuel et dans la conduite.
Puisque c’est l’amour qui nous pousse à servir et à agir, nous saurons quel est notre maître en sachant qui nous servons. Est-ce l’amour de Dieu qui me meut ? Que se passe-t-il alors lorsque nous avons plusieurs maîtres ? Il va falloir hiérarchiser les services. Or cette hiérarchie se fera dans l’ordre du plus aimé au moins aimé. Aussi, le mauvais serviteur est-il d’abord un serviteur peu aimant et donc peu fidèle. C’est tout le sens de Mt 25,24 que nous rappelle Bossuet « Ici, l'accusation vise particulièrement le réprouvé, parce qu'il n'a pas rempli le service que son maître pouvait en attendre (Mt 25,24). La contradiction entre « serviteur » et « qui ne sert pas » fait éclater son indignité. L'insistance est donc cette fois sur « serviteur » ; et même si Dieu pourrait aisément se passer de nous (« inutiles »), du moment qu'il nous a fait l'honneur de nous associer au service que Lui-même est venu rendre aux hommes en la Personne du Verbe incarné, nous devons prendre à coeur de répondre à cette vocation [...] Jetez-le dans les ténèbres extérieures : s'oppose à la fois aux lumières de la salle des noces de la parabole précédente, et à l'entrée des bons serviteurs dans la joie de leur Seigneur : « L'un est mis dedans, l'autre dehors : l'un dans la joie et dans la lumière, l'autre dans le désespoir et dans les ténèbres... Pleurs et grincements de dents : Profonde tristesse dans l'un, et rage dans l'autre. Il est en fureur contre lui-même, parce qu'il n'a à imputer qu'à lui-même le malheur dont il est accablé. [6]»
Puisque le serviteur est appelé à aimer, il trouve sa joie et sa récompense dans l’amour qui le lie à son maître. A l’inverse, son manque d’amour entrave son service et lui ferme les sources de la joie propre au serviteur. Si l’oiseau qui trouve sa joie dans le chant et s’accomplit dans cet exercice ne chante jamais, il ne pourra jamais recevoir les joies propres au chant. Ainsi en va-t-il du serviteur qui n’aime pas. Alors, inévitablement, nous pouvons constater avec S. Jean Chrysostome commentant ce verset de Matthieu, « ‘Qu'on précipite donc dans les ténèbres extérieures ce serviteur inutile: C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dent’. Remarquez donc ici, mes frères, que ce ne sont pas seulement les voleurs et les usurpateurs du bien d'autrui, ni ceux qui commettent des violences, qui seront condamnés par Jésus-Christ aux flammes éternelles de l'enfer, mais encore ceux qui sont lâches pour faire le bien. [7]»
Inversement, la grâce qui les a fait passer de la condition de serviteur à celle d’amis du Christ (Jn 15,15) leur donne de servir si fidèlement leur Seigneur qu’ils sont certains de communier à sa joie.  (Mt 25, 14-23 ; Jn 15, 10sq)
Il y donc une relation très étroite entre Dieu et l’homme et cette relation est fondamentalement une relation de service, c'est-à-dire comme nous l’avons vu, une relation plus fondamentale encore d’amour. Au final, c’est le serviteur qui est récompensé plus que l’individu pour lui-même. Mais il est récompensé de l’amour qu’il porte à son maître et qui le fait servir. Le service n’est donc qu’un signe extérieur, mais réel de l’amour. Celui qui n’aime pas ne peut servir librement. Aussi, le jugement de Dieu sur l’homme est-il bien un verdict pesé au poids de l’amour et non pas une comptabilité d’actes posés dans la surenchère. C’est pour cela que la sentence est à la fois douce et dure à entendre :
« C'est bien, bon serviteur, lui dit-il; puisque tu t'es montré fidèle en très peu de chose, reçois autorité sur dix villes. » Lc 19,17   « Et ce propre-à-rien  de serviteur, jetez-le  dehors, dans les ténèbres: là seront les pleurs et les grincements de dents. » Mt 25,30  En un mot : « La faveur du roi va au serviteur intelligent et sa colère à celui qui fait honte. » Prov 14,35 

 

La sentence est douce car il suffit d’aimer. Elle est dure parce qu’elle est sans appel pour qui n’aime pas. Elle est pleine d’espérance parce qu’il est donné à tous d’aimer et d’apprendre à aimer et parce que le serviteur bénéficie d’une promesse. « Que ton amour me soit consolation, selon ta promesse à ton serviteur! » Ps 119, 76 Notons au passage que la promesse est l’amour même de Dieu c'est-à-dire une réponse d’amour à une démarche d’amour. Le serviteur trouve bien sa joie dans l’amour de servir.
Mais servir est difficile. Difficile d’abord parce qu’aimer n’est pas toujours aisé pour l’homme blessé et enchaîné que nous sommes.[8] « Mais, avec le temps, il finira certainement par se préoccuper de sa propre dette, il appréhendera de n'être plus digne aux yeux de son Seigneur de lui rendre cet important service, et s'écriera : Hélas! Je ne suis qu'un serviteur inutile, vous n'avez pas besoin de mon service. Mais, quand il en sera venu là, il se trouvera dans les sentiments d'un amour véritable et fidèle. Dans les sentiments du fils de la femme libre, avec lequel celui de l'esclave ne doit pas partager l'héritage du père.[9]» Le service, en effet, est aussi un chemin sur lequel le serviteur fidèle a à cœur de progresser. « Je suis ton serviteur, fais-moi comprendre, et je saurai ton témoignage. » Ps 119, 125 
            Difficile enfin parce que le service de l’amour a ses opposants. Mais à la promesse est associée une protection divine « en ton amour anéantis mes ennemis; détruis tous les oppresseurs de mon âme, car moi je suis ton serviteur. » Ps 143,12
L’amour qui pousse au service comprend une part de confiance. Il est impossible d’aimer sans faire confiance. C’est le principe même de la foi.[10] Cette confiance, en l’occurrence porte sur la promesse faîtes au serviteur. « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J'ai mis sur lui mon esprit. » Is 42,1 Dieu est avec son serviteur puisqu’il remplit une mission au nom même de Dieu. Si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. »Jn 12,26   Pour cette mission, si le serviteur se rend disponible par son amour, c’est Dieu qui choisit le serviteur et lui confie sa mission. On ne s’arroge pas une mission, on la reçoit. « Ecoutez-moi, soyez attentifs, peuples lointains! Yahvé m'a appelé dès le sein maternel, dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom. Il a fait de ma bouche une épée tranchante,  il m'a abrité à l'ombre de sa main;  il a fait de moi une flèche acérée,  il m'a caché dans son carquois » Is, 49,1-2 De même avec la mission, le serviteur reçoit les grâces et les moyens de sa mission. Aussi la mission est-elle nécessairement une réussite pour peu que le serviteur soit fidèle et actif.
«  Sourds, entendez! Aveugles, regardez et voyez! Qui est aveugle si ce n'est mon serviteur? Qui est sourd comme le messager que j'envoie? (Qui est aveugle comme celui dont j'avais fait mon ami et sourd comme le serviteur de Yahvé?) Tu as vu bien des choses, sans y faire attention. Ouvrant les oreilles, tu n'entendais pas. Yahvé a voulu, à cause de sa justice, rendre la Loi grande et magnifique,  et voici un peuple pillé et dépouillé, on les a tous enfermés dans des basses-fosses, emprisonnés dans des cachots.
 On les a mis au pillage, et personne pour les secourir, on les a dépouillés, et personne pour demander réparation. Qui, parmi vous, prête l'oreille à cela? Qui fait attention et désormais écoute? Qui donc a livré Jacob au spoliateur et Israël aux pillards? N'est-ce pas Yahvé contre qui nous avions péché, dont on n'avait pas voulu suivre les voies, ni écouter la Loi? Il a répandu sur lui l'ardeur de sa colère et la fureur guerrière; tout autour elle porta l'incendie, et lui n'a pas compris, elle l'a brûlé, et il n'y a pas pris garde. » Is, 42,18-25
Notons au passage que Dieu n’abandonne ni son serviteur, ni aucun homme. Mais dans son amour et par respect de la dignité humaine qui comprend liberté et responsabilité, Il demande la coopération des hommes. Cette preuve d’amour et de dignité de l’homme a un revers dramatique : l’homme peut refuser de servir, plongeant ainsi le monde dans la détresse et laissant au mal toute latitude pour accroître son empire destructeur. Il est tout à la fois magnifique et terrifiant de contempler ce mystère de la coopération de l’homme à l‘œuvre divine. L’amour de Dieu et la dignité de la personne humaine, libre et responsable sont la raison d’être de notre coopération. Dieu n’a pas créé des marionnettes serviles, mais des hommes dotés d’un cœur. La splendeur de cette création a une contrepartie nécessairement douloureuse. L’homme est libre de choisir d’autres maîtres ou d’être son propre maître. Nous entrons là de pleins pieds dans le péché originel. Car le péché d’Adam et Eve n’est autre qu’un refus de servir Dieu en se constituant son propre maître.

 

            C’est pour cela que « "Comme par la désobéissance d'un seul la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l'obéissance d'un seul la multitude sera constituée juste" (Rm 5,19). Par son obéissance jusqu'à la mort, Jésus a accompli la substitution du Serviteur souffrant qui "offre sa vie en sacrifice expiatoire", "alors qu'il portait le péché des multitudes" "qu'il justifie en s'accablant lui-même de leurs fautes" (Is 53,10-12). Jésus a réparé pour nos fautes et satisfait au Père pour nos péchés (cf. Cc. Trente: DS 1529).[11] »

 

            Nous comprenons combien dès lors ‘habiter son quotidien du désir de Dieu’ peut, pour un chrétien changer radicalement son agir et par lui la face du monde jusque dans ses dimension socio politiques.

 

 

 

 

 

 



[1] VTB article ‘serviteur de Dieu’

[2] Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote.

[3] CEC 1972 
[4] Chrysostome S Mat Homélie 78

[5] VTB, article ‘serviteur de Dieu’ : « Dans la Bible, c’est un titre honorifique pour les collaborateurs de Dieu… Dès les premiers temps, le peuple élu est infidèle à sa vocation de serviteur, indocile aux serviteurs de Dieu (Dt 9, 24 ; Jr 7, 25). Aussi est-il châtié par l’exil au moyen d’un roi païen qui à ce titre est serviteur de Dieu (Jr 27, 6). »

[6] Bossuet : Méditations, 88° jour

[7] S Mat Homélie 78

[8] Ps 143,2 «  n'entre pas en jugement avec ton serviteur, nul vivant n'est justifié devant toi. »

[9] S Bernard Sermon du temps 3 121

[10] Dire 'je crois' nous invite toujours à une relation de confiance avec la personne ou la chose à, ou en laquelle nous croyons. Confiance aussi en la personne qui nous parle de l’objet de notre croyance.
Le fait de croire est donc une question de confiance et de fait cela introduit une relation entre celui qui croit, celui qui est cru et celui ou ce qu’on croit.
D’ailleurs, le mot foi, en latin fidus, veut dire confiance.
Mais la confiance n’est pas nécessairement innée. Surtout dans notre humanité parfois et souvent trompeuse, la méfiance tendrait à devenir un réflexe. Il faut donc quelque chose de plus ou de préalable à la confiance.
Dans l’ordre de la foi chrétienne, le diable croit en Dieu, il est même sûr de son existence.
Pouvons nous dire pour autant qu’il fasse confiance au Bon Dieu ?
La Foi chrétienne est donc plus que le fait de croire, plus que le fait d’avoir confiance, plus que le fait d’avoir une relation avec celui auquel nous croyons.
Pour croire, il faut d’abord faire confiance. Mais pour faire confiance, il faut d’abord qu’il y ait amour ou que l’expérience vécue ait déjà éprouvé la confiance. Faisons-nous confiance à ceux qui nous veulent du mal, à ceux qui nous jalousent, à ceux qui nous exploitent ? Si l’autre ne nous a pas démontré que nous pouvions lui faire confiance, si nous ne le connaissons pas vraiment et si nous n’avons aucun rapport d’ordre amoureux ou amical, sommes nous si prompt à lui faire confiance ?

 

                Pour la foi en Dieu il en va de même. Pour croire, il me faut avoir confiance en celui qui me parle de Dieu, en Dieu lui-même. Pour avoir confiance, il me faut ou avoir déjà éprouvé cette confiance, ou aimer Dieu. Pour aimer et faire l’expérience de Dieu il me faut le connaître et savoir le reconnaître.

 

                Aussi la foi en Dieu passe-t-elle nécessairement par la connaissance et un minimum de vie avec Dieu. On ne peut pas aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas, on ne peut connaître quelqu’un qu’on n’aime pas car on lui restera toujours étranger.
                En fait la foi est une relation d’amour entre Dieu qui aime l’homme et l’homme qui cherche à aimer Dieu.
La foi n’est pas une application mécanique de rites, ni la simple connaissance et certitude de l’existence de Dieu.

 

                La foi est une adhésion profonde de tout son être, de toute sa personne, de tout son cœur et des moindres parcelles de sa vie à un Dieu qui n’est pas un objet, mais un Être vivant aimant.

 

 Extrait de l’introduction au cours sur la Trinité Cyril Brun  Prytanée 2001 ‘Quelques mots sur la Trinité’

 

 

[11] CEC 615





05/02/2007 10:12
Aux responsables courage !! (0 commentaire)

 

 

 

 

            Un député de la République, laïque, prônant la liberté d’expression, vient d’être condamné pour avoir tenu des propos dits ‘homophobes’. Propos que lui inspirait sa conscience. L’occasion pour nous de méditer ensemble l’exemple d’Esther.

 

« Vous savez que je hais la splendeur des méchants, que j'ai horreur de la couche des incirconcis et de tout étranger.
Vous savez la contrainte que je subis, vous savez que j'ai en horreur l'insigne de mon élévation, qui est posé sur ma tête aux jours où je dois me laisser voir; je l'ai en horreur comme un linge souillé, et je ne le porte point aux jours que je puis passer dans la retraite. Votre servante n'a jamais mangé à la table d'Aman, ni fait grand cas des festins du roi, ni bu le vin des libations. Jamais, depuis le jour où j'ai été amenée ici jusqu'à maintenant, votre servante n'a goûté la joie, si ce n'est en Vous, Seigneur Dieu, Dieu d'Abraham. » (Esther CP 14,15-18)

 

            Nous connaissons tous l’histoire de la juive Myrte, devenue reine de Perse, sous le nom d’Esther, Juive pieuse craignant Dieu, destinée à sauver le peuple juif grâce à sa position sociale. Je crois que méditer l’exemple d’Esther serait très à propos pour tous les chrétiens qui assument des responsabilités ou qui les  refusent par peur de se perdre et de se compromettre. Bien souvent nous voyons de pieuses et sincères personnes, amoureuses de Dieu et empreintes des valeurs chrétiennes, refuser un poste à responsabilités par peur d’avoir à se souiller. La politique en est un exemple caricatural.  ‘Le milieu est gangrené, il est impossible de rester droit et intègre, les compromissions nous souillent…’ Le monde de l’entreprise n’échappe pas à cette crainte. Il serait puéril de nier que ces deux mondes sont des univers ingrats, corrompus, où il faut jouer des coudes pour se faire une place, un nom. Mais il en va ainsi de tous les milieux professionnels. Le monde militaire connaît ses déviances et la sphère du social, si prisée des chrétiens, n’est pas plus pure que les autres. (Elle donne plus facilement bonne conscience) Alors face à cela deux attitudes sont possibles : déserter ou baisser les bras et se laisser emporter par le courant – je laisse les autres se salir les mains –  ou je cloisonne ma vie entre le privé spirituel où Dieu est tout pour moi et le public où Dieu n’a pas sa place.

 

Esther vient nous rappeler trois points essentiels :

 

            Tout d’abord, si nous sommes appelés à un poste de responsabilités ce n’est pas pour nous-mêmes, mais c’est un service que nous avons à remplir au nom de Dieu. Dans l’oeuvre du salut, j’ai ma part, si je ne la remplis pas elle fera défaut. Si Esther avait refusé la couronne qui la dégoûte tant, le peuple juif  aurait été exterminé.
            Ensuite Esther est un exemple pour tout responsable. Sa mission est considérée comme un service et non comme un honneur. Ce qui anime la reine, ce ne sont pas les prérogatives de sa charge, mais l’usage qu’elle en fera au service de Dieu et de son peuple. Si Vasti était restée reine, sans doute n’aurait-elle rien fait de mal contre le peuple juif, mais elle n’aurait rien fait de bien non plus. Si tous les postes de responsabilité ou de gouvernement sont désertés parce que compromettants, ou probablement stériles, ils seront occupés par d’autres au mieux neutres, au pire farouchement hostiles.
            Enfin Esther applique l’Évangile avant l’heure. Il apparaît très clairement qu’elle est dans le monde mais qu’elle n’est pas du monde. C’est pour cela que la charge qu’elle occupe n’a pas de prise sur elle. Elle sait où aller, elle sait ce qui est bon. Elle demeure attachée à Dieu et à sa mission.

 

 Si vous permettez, voilà à mon sens le véritable objectif pour les chrétiens. Quel que soit notre poste, nous sommes serviteurs. Dieu nous a placés là pour le représenter et appliquer ses commandements en son nom. Bien sûr il sera souvent difficile d’appliquer à la lettre les préceptes divins. Mais parfois, simplement limiter les effets du mal ou, peu à peu, à force de temps, réorienter les actions de l’entreprise ou les décisions politiques serait déjà un apport considérable. Parfois, et même souvent, au lieu d’être dans l’établissement du royaume parfait, je devrai me contenter de limiter les dégâts. L’essentiel est de savoir quelle est ma cause et de prendre les moyens pour y parvenir. Il faut en outre avoir cette assurance que Dieu œuvre avec nous. Nous ne sommes que son bras. Si nous sommes à notre place, si nous agissons toujours en conscience pour le bien et par lui, Dieu est là. Dès que je pose un acte bon je suis en Dieu et je construis, donc je ne suis pas inutile.
 
            Nous manquons, je crois de confiance en Dieu, de courage aussi. Mais regardez Esther, elle tremble de peur à l’idée de s’opposer au roi. Pourtant elle y va, portée par Dieu.
            Que ceux qui sont appelés à des responsabilités politiques, économiques, militaires… s’engagent résolument. Qu’ils aient l’absolue certitude qu’ils oeuvrent en lieu et place du Seigneur et que par conséquent  Il est avec eux. C’est à eux que revient la terrible et lourde charge de remettre Dieu dans les couloirs des gouvernements, des entreprises. Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Qu’ils s’enracinent en Dieu en fidèles ministres du Christ Roi. Qu’ils soient persuadés d’être les canaux de la grâce divine. Mais qu’ils ne perdent jamais de vue qu’à chaque fois qu’ils seront des canaux bouchés, ils participeront à l’asphyxie du monde. Alors que, au contraire, ils lui donneront la vie en laissant Dieu l’inonder par eux.

22/01/2007 14:41
Quelle place pour les chrétiens aujnourd'hui? (0 commentaire)

 

 

            Avec le lancement progressif des campagnes présidentielles et législatives, les grandes questions sociales, économiques et politiques ne vont pas manquer de revenir sur le devant de la scène médiatique. Il va être difficile d’y voir clair entre les propositions des uns et les déclarations des autres. Nous connaissons déjà les positions des deux extrêmes, elles ont le mérite d’être constantes et récurrentes. C’est normal puisque n’ayant pas été encore appliquées, les mesures qu’ils proposent n’ont pu faire la preuve ni de leur pertinence, ni de leur impasse. Elles restent donc légitimement en course, inchangées. A l’inverse, les partis dits traditionnels s’enlisent ; jusqu’ à présent leurs actions ont rarement été fidèles à leurs promesses, pour la simple raison que l’exercice du pouvoir est une somme de compromis réalistes. Quoi qu’il en soit, même s’ils sont allés dans la direction de leurs promesses, leur politique s’est souvent réduite à du saupoudrage pour traiter dans l’immédiateté des questions douloureuses. Le grand drame des politiques aujourd’hui est le manque de perspective ; ils ne savent plus regarder au loin. Ségolène Royal ne prend la parole sur aucun sujet, elle ne commente aucun événement, tandis que Nicolas Sarkozy construit un programme pour Matignon plus que pour l’Elysée. Le grand enjeu pour l’un comme pour l’autre, à l’image déjà comprise de François Bayrou,  n’est pas de proposer un projet d’avenir qui ouvre le monde sur demain, mais de récupérer le créneau laissé libre par les autres. Dans ce galimatias, peu porteur de rêve et d’espérance, la politique s’enlise, se perd, se discrédite et s’affadit.
            Pourtant, la France est en profonde mutation depuis des décennies. Mais cette mutation est aléatoire. S’il est indéniable que la France d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, on ne peut pas dire qu’il y ait eu depuis les années 80 un projet conscient pour passer de la France d’hier à cette France d’aujourd’hui, de sorte que nous subissons cette nouvelle France, comme cette nouvelle Europe, comme ce nouveau monde, plus que nous ne les construisons. Cette mutation aléatoire atteint aujourd’hui son paroxysme en plongeant la population dans le désarroi et la paralysie. Nous avons tellement peur de perdre ce qui nous reste, pour un lendemain que nous ne connaissons pas que nous nous figeons dans un conservatisme parcellisé et communautarisé. Dès lors, la société française craque de toutes parts, se pétrifie dans des conflits d’intérêts particuliers, mettant le pays sur la défensive, le plongeant dans la défiance, renforçant ainsi un individualisme de conservation. Au lieu de donner un nouveau souffle et d’ouvrir l’horizon, nos politiques (hommes ou femmes !) s’engouffre dans un conservatisme électoraliste, promettant à chacun ce qui le rassure. Les programmes et les orientations se résument finalement à la garantie de l’acquis ou à la normalisation de situations marginales ingérables que les groupes de pression réclament. On nous parle bien de réformes, mais celles-ci visent au retour d’acquis perdus, en matière de fiscalité par exemple, ou ne sont que des restructurations de forme, comme pour les retraites. Pour des raisons diverses et extrêmement nombreuses, la société française (et internationale) a été soulevée de ses bases et vogue au gré des vents vers une destination inconnue, sans que les décideurs politiques ne cherchent à reprendre en main le gouvernail, le compas et la barre en donnant un cap. On colmate le bateau pour qu’il ne sombre pas, les yeux rivés sur les brèches. L’horizon n’existe plus, il se limite aux brèches. Il faut dire que bien des horizons ont déçu. La foi dans le progrès s’est littéralement effondrée, alors qu’elle avait laminé sur son passage tout autre idéal. Le rêve socialiste s’est réveillé dans la douleur la plus aigue, après avoir ravagé les fondements traditionnels de la société depuis l’antiquité. Le libéralisme se construit sur les ruines de ces deux mirages et du monde traditionnel. Il a été un idéal, mais sa mise en application parfois honteuse, lui interdit désormais de se présenter comme un horizon. Il est un état de fait que certains cherchent à promouvoir, par une vue à court terme. Le mythe de l’équilibre naturel du libéralisme, n’est plus qu’un paravent auquel ne croient que ceux qui y ont intérêt.
De ce tableau caricatural, forcé à gros traits, quel enseignement tirer ? Il ne reste plus qu’une seule porte de sortie, donner un sens à ce monde, afin de relever la tête pour regarder au loin dans la direction de ce sens, sans retomber dans l’utopie, l’idéalisme béat et destructeur. Regarder au loin dans la direction que nous avons choisie pour éclairer le chemin à parcourir ; pas seulement la route au loin près de l’arrivée, mais aussi ce morceau de route que foulent aujourd’hui nos pieds. En d’autres termes, partir du monde, de la France tels qu’ils sont ici et maintenant pour, à partir de cette réalité immédiate, les mettre sur la route qui les mènera dans la direction choisie au terme voulu. C’est le but ultime du voyage qui donne un sens aux actions quotidiennes, les anime, les met en mouvement.
Finalement, les chrétiens n’ont-ils pas un but ultime à proposer au monde ? Ce but n’en connaissent-il pas la direction ? En un mot qui plus qu’eux ont un sens à donner au monde pour animer et impulser les décisions d’aujourd’hui ? Dans cet imbroglio désarçonné, les chrétiens ont plus que jamais une place à prendre et le devoir de la prendre. Mais quelle est cette place ? La question est extrêmement complexe et délicate. La réponse qui vaut aujourd’hui n’est pas celle d’hier et sera nécessairement différente de celle de demain. Pour y répondre, il faut prendre en considération la situation que nous venons de décrire rapidement et en tirer les conclusions. La première est celle maintes fois rappelée d’une société désormais post-chrétienne. Qu’est-ce que cela signifie ? D’abord que nous ne sommes pas dans la situation pré-chrétienne. Lapalissade qui souligne que nous ne sommes pas sans passé, sans histoire ; que ce passé et cette histoire, le monde auquel nous nous adressons en a une connaissance plus ou moins relative, il la partage en partie. C’est tout à la fois une force et un handicap. Une force parce que nous avons l’expérience, parce que bien des éléments de la direction que nous souhaitons impulser se trouvent encore dans la société, dans les consciences. Un handicap parce que ces mêmes éléments sont récupérés, amalgamés, affadis ou encore tronqués. Handicap parce que notre histoire nous est souvent reprochée, consciemment ou non, parce que cette même mémoire collective garde des peurs et des craintes d’un autre âge, aussi sommes-nous parfois tentés de contourner cet obstacle en biaisant notre message, donc la direction. Il nous faut nous réapproprier notre histoire, être fiers de ses grandeurs et ne pas avoir une honte paralysante de nos failles et de nos erreurs. Pour donner au monde notre sens et notre direction, il faut d’abord en être fier, les défendre, les connaître et nous y inscrire résolument. Il faut aussi faire le deuil d’une période de notre histoire, prendre acte de certains changements. Les catholiques ne sont plus majoritaires, l’Église institutionnelle n’est plus aussi écoutée, le pouvoir politique n’est plus de droit divin. Que cela soit bien ou mal n’est pas la question. C’est un fait réaliste duquel il nous faut partir en vérité pour avancer. Chercher à colmater de vieilles recettes d’une époque glorieuse ne peut plus fonctionner que nous en soyons nostalgiques ou pas. Notre société post-chrétienne se partage entre la peur et la confiance vis-à-vis de l’Église : peur d’un certain archaïsme, peur de l’ordre moral, peur de l’engagement et de l’exigence ; mais à l’inverse confiance par rapport aux nouvelles religiosités, confiance identitaire face à l’Islam. Cette dichotomie révèle le trouble et le schisme profonds qui traversent la société et le cœur des hommes. Une grande soif spirituelle, un besoin d’horizon et d’ouverture vers une autre dimension, un sentiment d’être pour autre chose se noient dans l’immédiateté du quotidien, la course au toujours plus ; l’avoir asphyxie l’être confinant notre société à la morosité, la privant de sens. Le syndrome ‘métro-boulot-dodo’ est un  cercle fermé sur lui-même qu’il est possible de briser par l’entrée du sens dans l’agir quotidien.
Alors comment le chrétien peut-il agir et s’engager ? Chacun selon son charisme, sa grâce et son devoir d’état ! Une fois qu’on a dit çà tout est dit et rien n’avance. Aujourd’hui, dans les milieux catholiques cette question est grandement à l’ordre du jour. Partout un frémissement impatient se ressent. La question récurrente « que faire ? » suscite bien des débats et des ouvertures possibles. Il me semble que ces ouvertures diverses pourraient s’unifier autour de deux points : il faut les fédérer et leur donner une dynamique commune ; les deux sont intimement liés. C’est, à mon sens, la dynamique qui sera le lieu de la fédération. L’objectif et la source sont de toute façon communs. L’objectif est de donner au monde, et à la France en particulier, ce sens qui est l’ouverture au Royaume. La source est l’amour de Dieu pour les hommes et pour chaque homme. Comment puiser à la source pour alimenter le sens, c’est précisément cette dynamique fédératrice. Nous nous plaçons ici dans le domaine de l’action socio-politique et économique. Ce qui signifie que cette dynamique comprend deux faces, l’une spirituelle de conversion des cœurs, l’autre pragmatique d’action sur la société. La première est l’âme de l’autre, tandis que la seconde permet l’épanouissement de la première. La nouvelle évangélisation suppose donc une mission d’ordre strictement spirituel, au sens classique et traditionnel, et une mission d’ordre pragmatique qui dépasse de très loin la simple œuvre caritative traditionnelle. Cette dernière garde bien évidemment toute sa valeur, mais dans le monde actuel, il convient d’introduire un nouveau champ d’action déserté ou mal aimé jusque là. Ce nouvel espace d’évangélisation st d’un autre ordre, il dépasse le domaine des bonnes œuvres, transcende la conversion quotidienne du chrétien puisqu’il sort de l’espace privé pour s’ouvrir à la société toute entière. Mais cet espace est avant tout celui d’un combat ; combat contre les vents contraires de ce monde et non contre le monde. Il ne s’agit pas de se poser en rival du monde ou de camper une vision dualiste entre les bons et les méchants, mais d’épouser la réalité de ce monde pour que de cette union naisse un monde nouveau issu de l’actuel et non vainqueur d’un champ de ruines, un monde façonné par la spiritualité sociale de l’Église.
À partir de là toutes les initiatives sont envisageables, pourvu qu’elles participent de cette dynamique fédératrice. Intégrer les structures existantes, être témoin et acteur supposent une force spirituelle personnelle et l’intégration à un groupe conçu comme base de repli et de ressourcement, comme un lieu d’échange pour une mutualisation des moyens, des idées. Impulser des structures nouvelles strictement chrétiennes se justifie aussi, mais il faut bien différencier les fins et les publics visés. Je ne suis pas certain qu’aujourd’hui un parti politique chrétien soit bien venu. Il y a, me semble-t-il, un travail préalable à faire sur la formation des chrétiens et sur la communication que les chrétiens peuvent et doivent faire. Un mouvement chrétien, tel “le cercle des économistes”, me paraîtrait plus adapté pour l’heure ; non seulement plus adapté mais rigoureusement nécessaire pour fédérer, analyser, penser et impulser.
Il me semble donc que les deux positions de l’entrisme et du groupe autonome doivent coexister en fonction des appels de chacun, mais de façon fédérée. Il doit y avoir un va et vient permanent de l’un à l’autre. Mais tout cela est soumis au préalable à un immense effort de formation afin d’unifier compétences scientifiques, techniques et professionnelles d’une part et connaissances spirituelles et théologiques d’autre part. Ce point est capital, car, comme le disait Dieu à Osée : « Mon peuple se meurt faute de connaissance » Osée 4,6

05/01/2007 0:02
Mal, faute ou péché ? (0 commentaire)

 

 

« Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu  et ils sont justifiés par la faveur de sa grâce en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus :  Dieu l'a exposé, instrument de propitiation par son propre sang moyennant la foi ; il voulait montrer sa justice, du fait qu'il avait passé condamnation sur les péchés commis jadis au temps de la patience de Dieu ; il voulait montrer sa justice au temps présent, afin d'être juste et de justifier celui qui se réclame de la foi en Jésus. » Rm 3, 23-26

 

            Après la pause des fêtes de fin d’année, il me paraissait important de reprendre la dernière chronique sur le bien et le mal, afin de répondre aux interrogations diverses qu’elle a pu susciter. Gardons à l’esprit que l’engagement dans le monde, l’action sur la société, partent toujours de ce monde qui nous entoure et émanent toujours d’un homme composé de qualités et de failles, de talents et de limites, de vertus et de vices. Aussi pour bien agir dans le monde et sur le monde, il faut certes en connaître les mécanismes, mais il faut également comprendre la complexité de celui qui agit. L’une des facettes de cette complexité n’est autre que le péché.
            L’homme est pécheur. Nous le savons, nous l’entendons régulièrement, trop peut-être. L’homme est pécheur. Au fond qu’est-ce que cela veut dire ? Pour certains, ce n’est qu’une bagatelle, pour d’autres, une invention culpabilisante pour conduire les foules, pour d’autres encore, c’est une fatalité. Le péché, composante indéniable du quotidien humain, ne laisse, quoi qu’il en soit, pas indifférent. Soit on le combat, soit on s’y délecte, soit on le subit, soit on l’occulte volontairement.
Le péché est d’abord relatif à Dieu. Si je pèche, c’est contre Dieu et lui seul. Je ne pèche pas contre moi-même, je ne pèche pas contre les autres. « Contre toi et toi seul j’ai péché » nous dit le psaume 50. Le péché n’est pas essentiellement un acte mauvais. Il est une rupture avec Dieu. Même un acte bon s’il est commis contre Dieu devient un péché.
Il convient, en effet de distinguer, mal, faute et péché. Ce qui nous permettra, au passage, de mieux saisir la notion de justice et d’injustice. Le mal est la privation d’un bien auquel j’ai droit. Ne pas avoir de jambe est mal pour un homme, mais pas pour un poisson, car il n’entre pas dans l’être du poisson d’avoir des jambes, comme il entre dans l’être de l’homme d’en avoir. Le mal en soit n’est pas qualifiable moralement, car pour qu’il y ait morale, il faut qu’il y ait un acte volontaire et libre de la part de l’homme. A partir du moment où un homme pose un acte de son plein gré et en toute connaissance, il est qualifiable comme bon ou mauvais. Si je me retourne violemment sous le coup d’une surprise et que dans mon mouvement j’éborgne mon voisin, il y a objectivement un mal, car il perd l’intégrité de son œil, mais il n’y a pas de faute car l’acte posé n’était pas volontaire. Si c’est volontairement que je le frappe, il y a mal et faute de ma part. Si en outre je sais que ce que je fais déplaît à Dieu, il y a péché. Le péché est toujours une rupture par rapport à l’amour de Dieu. Aussi, tout mal n’est-il pas nécessairement faute et toute faute n’est-elle pas nécessairement péché. Les occasions de péché sont donc tout à la fois moins nombreuses qu’on ne le pense et plus nombreuses qu’on ne l’imagine. Nous avons en effet, parfois tendance à considérer comme péché ce qui n’est qu’une faute, parce que nous ne savions pas que tel acte déplaisait à Dieu. Souvent aussi, le scrupule nous fait accuser des fautes, là où il n’y a que mal, parce qu’il n’était pas en notre pouvoir d’éviter ce mal, ou parce que je n’étais pas libre de mes actes. La question est alors de savoir pourquoi je n’étais pas libre. Si je tue quelqu’un car je conduisais en état d’ivresse, le mal est la mort de la personne, mais la faute est dans le fait de s’être enivré. En outre, si je sais que m’enivrer risque de produire un tel acte et que je m’enivre tout de même, alors même si l’acte n’est pas commis, j’endosse la faute, car j’ai adhéré volontairement à l’idée de tuer si cela arrivait. Ainsi, si je sais que cela déplaît à Dieu, même s’il n’y a pas mort, le péché est tout de même là, car j’ai accepté l’éventualité de déplaire à Dieu. Le péché n’est pas dans l’acte lui-même, mais dans l’intention. L’intention qui se résume en ceci : je fais ce que je veux quoiqu’en pense Dieu. Le péché quelle que soit sa gravité se résume toujours à cette considération ; c’est toujours une rupture parce que je préfère ma volonté à celle de Dieu qui m’empêche de faire ce que je veux. Entre le bien et le mal je choisis le mal, parce que cela me plaît. A l’inverse, il peut m’arriver de commettre un mal réel, voire même une faute, sans qu’il y ait péché, si mon intention était bonne, mais à une seule condition, c’est d’avoir été acculé au moindre mal et en l’absence d’autres choix. Comme le rappelle cette même lettre aux Romains, un bien ne peut jamais justifier un mal. Je ne peux faire volontairement un mal pour obtenir un bien, sauf si dans les choix proposés il n’y avait pas de bien objectif.
Le péché est donc bien une réalité quotidienne de l’homme voulant soustraire tout ou partie de sa vie au regard de Dieu. Il convient donc de le relativiser, sans pour autant le minimiser. Pécher est grave parce que pécher n’est autre que refuser Dieu et donc se condamner soi même à l’asphyxie. C’est pourquoi, il convient de redonner au péché sa juste place, c'est-à-dire celle d’un acte destructeur et non d’une condamnation morale de Dieu. Dieu ne se situe pas avec nous comme un juge, mais comme un père. Le juge c’est notre péché lui-même. C’est ce péché qui révèle si oui ou non j’aime Dieu. Car qui refuse Dieu peut-il affirmer qu’il l’aime ? Dieu ne nous jugera pas, nous le ferons-nous même. Dieu prend acte de notre réponse à sa demande d’amour. C’est pour cela qu’il a envoyé son Fils, non pour nous donner les prémices d’un jugement ou une loi morale discriminatoire, mais pour nous révéler sa demande d’union intime avec lui. Or il est évident que le pécheur en refusant Dieu, refuse cette union.
La racine de la morale n’est donc pas à chercher dans une somme de permis et d’interdits, mais dans la découverte d’une route qui conduit à l’amour de Dieu. Or cette route se trouve au bout d’un pont en forme d’une question que Dieu me soumet à chaque acte que je pose : « Veux-tu vivre avec Moi ? »
En quoi tout cela concerne-t-il la doctrine sociale de l’Église ? Tout d’abord en ce que cette doctrine sociale est une des lanternes qui permet de distinguer le bien du mal dans ce domaine qu’est la vie sociale, c'est-à-dire ce rapport que chacun entretient avec l’autre et avec la communauté. La première implication concrète de la doctrine sociale est de mettre en lumière le chemin qui conduit à Dieu au milieu des vicissitudes et des interrogations les plus pragmatiques de l’économie et de la politique. Dans l’imbroglio extrêmement complexe des réalités qui constituent l’univers politique et économique, la doctrine sociale est un éclairage primordial nécessaire au discernement de celui qui agit et qui portera devant les hommes et devant Dieu la responsabilité de ses actes. Car celui qui regarde de loin, voire avec mépris, les décideurs politiques et économiques, oublie parfois qu’il s’agit toujours d’hommes réels et concrets. Jamais une décision n’est anonyme ou le fait d’une administration impersonnelle. Il s’agit toujours, même dans le cas d’un vote à l’Assemblée Nationale, d’une décision qu’un homme a été amené à prendre. Il est donc extrêmement important pour le chrétien engagé de maîtriser les éléments de doctrine sociale qui lui permettront de prendre en conscience une décision dont il sera seul responsable.
En second lieu, connaître cette distinction “péché, faute, mal” est libérant et responsabilisant. Libérant car cela peut déculpabiliser le mal et relativiser la faute. Cela permet en outre de comprendre qu’il y a, dans le monde sur lequel nous devons agir, une différence de nature dans les problèmes liés au mal. On ne traite pas le mal comme on traite la faute et moins encore le péché. Cela permet également de regarder le mal et par extension l’injustice, dans leur objectivité. Si le mal et donc l’injustice sont une privation d’un bien auquel nous avons droit, la seule action possible est de restaurer ce bien ou d’aider la victime à vivre sans ce bien comme s’il le possédait. L’injustice et le bien ne consistent pas à avoir ce que les autres ont, mais bel et bien à pouvoir jouir de ce à quoi nous avons droit. Or dans l’agir social, le droit le plus fondamental est la dignité humaine. La faute n’est pas de priver quelqu’un de cette dignité, mais de le faire volontairement. Cela suppose d’abord d’éclairer chaque personne sur ce que représente cette dignité et d’encadrer légalement son respect pour prévenir ou punir la faute.
Enfin l’engagement et l’agir politique et économique ne passent pas d’abord par les décideurs, mais dans le cœur de chacun. Tout acte que je pose, dans le quotidien le plus intime de ma vie, ma façon de consommer, d’éduquer mes enfants, de regarder ou juger mon voisin, est un acte politique et économique, au sens où il a des répercussions sur la société. Savoir que le mal est la privation d’un  bien auquel j’ai droit peut relativiser certaines revendications infondées, ou modifier mon comportement pour ne pas spolier l’autre.
Et cela est responsabilisant car la doctrine sociale n’est pas un livre de recettes applicables et interchangeables. Elle est une orientation de l’engagement chrétien enraciné dans le désir personnel d’avancer vers Dieu. Elle suppose de la part du chrétien une unité personnelle profonde qui ne compartimente pas les différents aspects de sa vie. Au fond elle suppose des habitus, c'est-à-dire d’acquérir des dispositions ordinaires et quotidiennes à choisir le bien. C’est pourquoi si la doctrine sociale peut donner une forme à l’action du chrétien engagé, l’âme qui animera cette forme ne peut être que la profondeur de la vie spirituelle. Autrement dit, la doctrine sociale, pour ne pas rester lettre morte ou bel humanisme, doit s’enraciner dans une vie spirituelle de laquelle jaillira l’agir social. Nous savons bien que vie spirituelle et vie quotidienne sont intimement liées, aussi, la doctrine sociale, par les cadres de vie qu’elle propose au quotidien, constitue une aide précieuse. Elle peut, mutatis mutandis, s’apparenter, pour le laïc dans le monde, à une règle de vie comparable à celle du religieux dans son couvent.

 


15/09/2006 9:26
Du consumérisme au Sacré Cœur (0 commentaire)
            

       A l’initiative d’un sénateur, une proposition de loi remettant en cause le repos dominical est à l’étude. Présentée durant l’été, probablement à l’ordre du jour au moment des dossiers sulfureux, comme Suez, il est possible que, comme bien des lois, cette remise en cause d’une spécificité chrétienne passe inaperçue. Je ne reviendrai pas sur le sens du dimanche pour les chrétiens, la lettre apostolique Dies Domini, que Jean-Paul II adressa aux fidèles le 31 mai 1998, s’en charge bien mieux que je ne le ferais. Mais remarquons cependant qu’il s’agit bien d’un acquis important, tant pour la foi des chrétiens que pour l’équilibre des hommes. Ce repos hebdomadaire n’est pas en soi une prérogative chrétienne. Si nous connaissons le sabbat, d’où est issu notre dimanche, il ne faut pas oublier les fêtes religieuses païennes qui étaient autant de jours chômés. On fait, à juste titre, grand cas cette année de l’immense acquis social des congés payés. Ce qui était nouveau en 1936 c’était de grouper des jours de repos et d’être payé pendant ceux-ci. Mais notons que les jours de repos ont toujours été un élément important de l’équilibre humain et qu’ils ont toujours existé dans les sociétés chrétiennes. Toutes les fêtes religieuses étaient des jours chômés. Aujourd’hui l’année n’est plus rythmée par la vie religieuse. Aucun impératif supérieur à l’homme ne lui impose de rythme de régularité. C’est ainsi que d’autres impératifs se sont progressivement substitués aux anciens, dessinant peu à peu de nouveaux cadres de vie. Nous savons combien la dictature de l’économie a imposé ses règles. La concurrence oblige les petits commerçants à ouvrir le dimanche et les jours fériés. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, le dimanche n’augmente pas le pouvoir d’achat des consommateurs. Pour la ménagère, son budget est le même qu’elle le dépense le dimanche ou le mardi. Le problème est donc ailleurs. Reconnaissons-le, nous préférons avoir du pain frais et des croissants chauds le dimanche matin plutôt que du pain de la veille. Pour notre confort, nous préférons faire travailler le boulanger ce jour-là. Sans nous en rendre compte, nous sommes en fait largement complices de cette dictature de l’économie, complices par passivité, par conformisme, par habitude, par ignorance aussi.
            Ce qui est valable pour le dimanche l’est pour bien des aspects de la vie civique et économique. Nous pouvons lever les bras au ciel parce que le monde va mal et ne cesser de s’enfoncer dans un marasme d’immoralité et d’égoïsme, mais ne nous voilons pas la face, nous y prenons confortablement notre part. La doctrine sociale de l’Église, ce sont certes de grands principes puisés à la source de la Parole biblique, principes universels que nous aimerions voir inspirer nos dirigeants économiques, politiques ou encore les médias, mais ce sont d’abord et avant tout des règles de vie élémentaires pour le citoyen lambda, pour le consommateur moyen, pour le travailleur ordinaire que nous sommes tous. Je peux brandir la dignité de l’homme, si je satisfais mon plaisir matinal du dimanche au détriment du repos dominical du commerçant, ce ne sont que des mots vides de contenu. Je peux généreusement plaider pour le bien commun, si je ne fais pas un effort d’économie d’énergie, je ne suis qu’un beau parleur qui se donne bonne conscience. Évidemment il est toujours plus facile de se mobiliser pour des grandes actions généreuses et ponctuelles que de s’astreindre quotidiennement à une hygiène de vie. Car le fond du problème est là. C’est sur notre mode de vie quotidien que repose la doctrine sociale de l’Église. Les grandes idées, les grandes réalisations appartiennent aux patrons (des grandes surfaces par exemple), aux responsables, aux syndicats, aux politiques, aux médias, d’accord. Mais si personne ne va faire ses courses le dimanche, les magasins fermeront. Ce n’est pas le président de la République qui va venir éteindre les lumières de mon appartement. Je ne suis pas obligé de regarder des émissions lamentables, je peux même, en tant que consommateur, dire ce que j’en pense. Combien de fois entendons-nous : « Il n’y a rien à la télé, ces émissions ne valent rien ? » Soit, très bien ! Disons-le aux intéressés, cessons de regarder ces programmes. À notre niveau nous sommes acteurs. Alors bien sûr, seul chez soi avec ses économies d’eau, à se priver de son croissant chaud du dimanche, on a l’impression d’être une goutte d’eau dans l’océan, mais si déjà je ne mets pas cette goutte d’eau c’est une en moins. N’attendons pas que le voisin commence, ça ne nous regarde de toute façon pas. C’est David contre Goliath, certes, mais pour nous chrétiens c’est une obligation morale ; mais c’est une obligation contraignante parce qu’exigeante et empreinte de sacrifice. Une exigence qui demande un véritable travail sur soi, travail d’ouverture aux autres d’abord. Ce que je fais nuit-il aux autres ? Est-ce nécessaire, utile, agréable ? C’est le principe le plus élémentaire du Bien Commun. Mon bien ne peut se faire au détriment d’autrui. Or comme nous ne vivons pas seuls, le moindre de mes actes rejaillit sur la communauté tout entière. Un excès de vitesse qui entraîne un surcroît de consommation d’énergie, en soi ce n’est rien, mais cette infime goutte d’eau rejoint les autres. Si nous sommes appelés à œuvrer pour changer le monde, Dieu soit béni et allons-y. Mais là où je suis, dans mon quotidien, dans l’éducation que je donne à mes enfants, dans l’exemple de ma vie citoyenne, repose la pierre que je suis appelé à travailler pour la construction de l’édifice tout entier. Mais prenons garde à ne pas renverser l’équilibre en tombant dans le parisianisme. Il y des professions, ou des cas de nécessités à travailler le dimanche. De même comme nous l’évoquions dans une autre chronique, il y a parfois le mieux possible qui n’est pas exactement encore le bien parfait. C’est pourquoi notre conduite de consommateur est au carrefour d’un ensemble d’impératifs qu’il convient d’équilibrer et de discerner.
            Malheureusement, nous sommes tellement pris dans le tourbillon du monde ambiant que nous ne pensons même plus aux actes devenus réflexes que nous posons. Bien des choses nous paraissent normales et puis tout le monde le fait. La doctrine sociale pâtit depuis de nombreuses années d’un déficit d’image qui obstrue sa diffusion et sa réception, de sorte que ce qui la compose, véritable pilier de discernement de l’agir quotidien, n’est plus entendu. En outre, nous nous sommes laissés enfermer dans la bioéthique et la morale sexuelle ; deux points fondamentaux certes, et personne ne les conteste, mais la morale de l’Église ne se réduit pas à ces deux aspects. Il y a une morale de l’économie que l’on n’entend pas assez, mais qui tend à se développer. Il y a une morale du citoyen, mais dont on n’ose parler car elle frôle la sphère du politique, un monde qui, n’ayons pas peur de le dire, fait terriblement peur aux catholiques. J’ose dire qu’il les effraie plus qu’une vision démoniaque. Il y a enfin une morale du consommateur sur laquelle nous restons assez discrets, parce qu’inconsciemment nous savons tous qu’elle imposerait des changements de vie radicaux. Cette morale nous gêne d’autant plus qu’elle est, au fond, unanimement admise, parce que généreuse, ce qui veut dire que si nous la promouvons, il nous faudra réellement nous convertir. À l’inverse, ne restons pas dans la langue de bois, bien des catholiques s’autorisent des libertés en matière de morale sexuelle, parce qu’ils savent qu’ils ont le soutien implicite de la société. Mettre à l’ordre du jour une morale du consommateur suppose finalement, pour l’Église, de remettre à l’honneur une dimension du mystère du salut qui fait peur aujourd’hui, la dimension du sacrifice. Nous avons tellement souffert de l’image doloriste du jansénisme, que nous n’osons plus aujourd’hui parler du sens et de la puissance du sacrifice, de l’offrande. Saint Dominique n’hésitait pas à s’adonner à la prière du sang pour l’offrir en sacrifice au Christ, afin qu’il intervienne pour les hommes. Si saint Dominique offrait son sang, c’est parce que pauvre, il n’avait rien d’autre à offrir. Nous, aujourd’hui, nous avons tellement que nous n’en sommes plus à offrir notre sang. Mais nous sommes à même de faire mille sacrifices quotidiens. Mon croissant chaud du dimanche en est un parmi d’autres. Il me semble donc qu’aujourd’hui une morale du consommateur [1]est inséparable d’une catéchèse sur le sens du sacrifice chrétien, à l’image de l’encyclique de Jean-Paul II sur le sens chrétien de la souffrance, ou à l’école tant décriée aujourd’hui du Sacré Cœur.


[1]  Je précise ici qu’il est important de tenir compte des équilibres et des conjonctures actuelles, pour ne pas radicaliser ma position qui demanderait toutes les nuances de l’arc en ciel.


01/09/2006 14:58
La doctrine sociale de l’Eglise aujourd’hui, forces et faiblesses (0 commentaire)
Dire que la doctrine sociale de l’Eglise date de Léon XIII, peut être une réalité historique quant à la forme, mais non quant au fond. La constitution Gaudium et spes du Concile Vatican II, en cherchant à rejoindre les espoirs et les joies des hommes de son temps, rappelle longuement qu’il est intrinsèque à l’Eglise de prendre position sur les faits de société dans quelque domaine que ce soit. Avec Léon XIII, nous assistons à la progressive émergence de la vision, non pas nouvelle, mais synthétique que la foi catholique porte sur le monde. Comme souvent dans l’Eglise, les définitions de fois sont impulsées par les besoins concrets des hommes dans leur quotidien actuel. Par sa doctrine, l’Eglise catholique cherche donc à répondre aux questions présentes, avec des solutions modernes puisées dans la manne des Ecritures Saintes et de sa Tradition. Chaque Pontife, à des degrés divers, a apporté sa pierre à l’édifice de ce qu’il est désormais convenu d’appeler ‘La doctrine Sociale de l’Eglise’. Les documents magistériels, se succèdent donc de Léon XIII à Jean Paul II. Pour ce dernier l’implication concrète et active dans le monde de son temps fut une donnée majeure de son règne. Les études sur son rôle dans la chute du régime soviétique abondent pour un sujet qui fut de loin un des piliers de la popularité et de l’influence considérable de celui qu’au jour de sa mort les catholiques appelaient déjà Jean Paul II le Grand.
            Si son influence ne s’est pas limitée aux événements de 1989, elle ne s’est pas non plus cantonnée aux seuls catholiques. Ce qui est vrai de tout pape le fut encore davantage par la puissance médiatique du dernier pontife du XXème siècle. Omni présent par ses déplacements, ses prises de positions, mais aussi par l’ombre de son charisme qui indéniablement planait sur le monde, il semble pourtant moins connu du grand public dans son action sociale et économique. Ses détracteurs ne retenant souvent que les questions morales, auxquels ‘s’accrochait’ le vieux polonais, Les médias ont passé sous silence une œuvre colossale qui prit pourtant un tournant en 1987 avec la parution de l’encyclique Sollicitudo Rei socialis (SRS). Pourtant ce document fit grand bruit dans les chancelleries qui toutes se voyaient concernées, l’une par la critique du socialisme, l’autre par l’attaque du libéralisme outrancier ou par des remises en cause du gouvernement mondial. Les mouvements catholiques américains eux-mêmes réagirent violemment contre ce pontife trop entreprenant.
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