Cyril Brun
Après une maîtrise d'histoire médiévale, trois années de philosophie, un DEA d'histoire patristique, deux années de théologie, je poursuis mes recherches sur l'application de la foi chrétienne dans la société en économie et en politique. Je suis membre du GRHIS de l'Université de Rouen. Directeur de l'Institut Guillaume de Volpiano de septembre 2006 à juin 2007. Actuellement, j'achève ma thèse et une formation en théologie à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.
Depuis 2001, je me suis spécialisé en Doctrine Sociale de l'Eglise. Je viens d'achever un livre , Pour une spiritualité sociale chrétienne, aux Editions Tempora.
http://www.editionstempora.fr/
Vous pouvez également me retrouver sur Christicity.com (http://www.christicity.com)
Musicien, ancien chef d'orchestre (j'ai suivi les cours de direction au CNR de Lyon) , ancien directeur artistique de l'Abbaye de Fécamp, j'occupe ce qu'il me reste de temps libre à ma passion, les spectacles musicaux, entre deux sorties en aviron ou à la montagne et quelques articles dans le magazine Res Musica.(www.resmusica.com)
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Cette semaine, s’est ouvert le 36ème Forum économique Mondial (WEF) mieux identifié sous le nom de Conférence de Davos. Son président, Klaus Schwab, fort du constat « nous vivons dans un environnement schizophrène » a placé cette rencontre sous le thème ambitieux de « l’évolution dans l’équilibre des forces. » L’occasion nous est donc donnée de sortir du contexte franco-français pour prendre un peu de hauteur et finalement mieux appréhender notre situation nationale dans le contexte international. Que nous l’acceptions ou non, deux constats s’imposent à nous dans leur réalité quotidienne : d’une part le monde a considérablement évolué et d’autre part la mondialisation est un fait ; les deux sont du reste étroitement liés dans un processus qui s’auto-alimente.
Plusieurs événements importants sont en effet intervenus au cours des décennies passées ; ils ont notablement changé le cours des choses. Pour être plus juste, disons qu’ils ont, dans bien des domaines, soulevé les marques et les repères économiques et sociaux de leurs fondations, les laissant aller depuis à la dérive. Qu’ils soient directement voulus ou conséquence inopinée d’actions antérieures, ces événements laissent au mieux perplexes, mais souvent impuissants les observateurs et spécialistes économiques. Ils assistent, et nous avec eux, en spectateurs hébétés, au cours des événements à la trajectoire désormais aléatoire. Les cadres jusque là rigoureux, les mécanismes connus de fonctionnement de la société, de l’économie et de l’homme ont sauté par la force des choses ou par la volonté de certains. Il en résulte une incapacité générale à maîtriser leur cours actuel. Nous savons bien l’analyser. Nous savons où nous en sommes, mais nous ne parvenons pas toujours à connaître l’origine d’une situation donnée ; de ce fait nous sommes peu armés pour la prévoir et encore moins pour l’enrayer. Ce qui est certain, c’est que le paysage mondial a considérablement changé en cette aube du XXIe siècle. L’essentiel de son économie ne répond plus aux critères d’antan. Les rapports entre la société qui a vu naître le XXe siècle et celle qui l’a enterré sont parfois difficiles à trouver. Les relations internationales sont méconnaissables et désormais totalisantes. Inévitablement, au milieu de cela le visage même de l’homme semble avoir changé ; parfois défiguré, il est aussi à d’autres moments plus lumineux. Il ne faut pas en effet rejeter d’emblée ces changements, car nombre d’entre eux sont des améliorations et des progrès évidents ; d’autres sont au contraire effectivement la destruction dramatique d’acquis antérieurs. Nous sommes donc face à une nouvelle société, un nouveau monde et, il faut bien le dire, une nouvelle conception de l’homme. C’est pour mieux distinguer ce nouveau visage que nous voudrions tenter à gros traits, trop rapides certes, d’esquisser quelques réflexions générales sur le monde d’aujourd’hui. Bien sûr, un tableau de quelques lignes comportera nécessairement d’outrageux raccourcis.
Aujourd’hui, la mondialisation est devenue essentielle. Les marchandises, les hommes, les capitaux circulent de plus en plus vite et de plus en plus facilement. La globalisation financière est une réalité ; il n’y a plus de cloison entre les marchés financiers. Les contrôles étatiques ont pratiquement disparu par la force des choses. Le manque de contrôles, rendus de plus en plus difficiles, laisse de vastes zones de non droit où les règles sont peu présentes. Qui d’ailleurs pourrait les édicter, et en vertu de quoi ? Qui pourrait les faire appliquer, et de quelle façon ? L’information circule à la vitesse de la lumière, ce qui change profondément le système commercial. La notion même de Tiers Monde est devenue floue. Entre le Brésil et l’Éthiopie qu’y a-t-il désormais de commun ? Il convient alors de parler des Tiers Mondes. Comment, dès lors, conduire une politique commune face à des situations si disparates ? Les économies nationales sont aujourd’hui largement dépendantes les unes des autres. Il devient difficile de réguler sa propre économie sans prendre en compte ou affecter celle de ses partenaires. Parallèlement, se développent de très puissantes firmes multinationales. De quelle législation dépendent-elles ? Face à cela, la notion d’État semble devenir obsolète. À quoi il faut ajouter de profondes modifications dans les valeurs et les comportements. Ainsi, le déclin des religions dans les pays développés et la montée des intégrismes dans les pays les plus pauvres rendent le message chrétien moins acceptable. Inversement, nombre d’idéologies nées au XIXe siècle ont été remises en cause : le socialisme, la foi absolue dans le progrès… De sorte qu’aujourd’hui règne une espèce de ‘pensée unique’ aux contours mal définis. Une pensée qui semble se construire au gré des vents et des intérêts de groupe. Face à cette situation nouvelle, il semble que Keynes soit mort à la fin du XXe siècle. Sur sa dépouille renaît alors un nouveau libéralisme prônant une forte libéralisation des marchés. Les théories keynésiennes de régulation ont montré leurs limites, le libéralisme revient en force et type nettement l’économie, lui donnant pour quelques années encore une orientation dont pourtant nous sommes en train de revenir. Le fort isolement des individus côtoie précisément des regroupements d’intérêts, des lobbyings qui, face à l’individualisme ou à l’indifférence, s’imposent peu à peu comme maîtres à penser plus ou moins totalitaires. Notons que l’augmentation rapide des niveaux de vie, grâce à la croissance économique, a permis l’apparition dans les pays développés de programmes sociaux systématiques, permettant ainsi de réduire la pauvreté matérielle et les inégalités sociales. En revanche nous voyons apparaître des laissés pour compte de l’expansion, alors que se développe l’exclusion. Le consumérisme surdéveloppé dans certaines régions du globe se double souvent d’un égoïsme et ils expliquent à eux deux bien des orientations morales actuelles. « Il n’est pas mauvais de vouloir mieux vivre, mais ce qui est mauvais, c’est le style de vie qui prétend être meilleur quand il est orienté vers l’avoir et non vers l’être », rappelle l’encyclique Centesimus Annus. Ainsi l’image de l’homme tend-elle à être subordonnée non aux dimensions intérieures et spirituelles, mais physiques et instinctives.
Voici, brossée à grands traits, une esquisse du monde actuel. Il conviendrait de préciser chacun de ces traits, car ils représentent les nouveaux piliers de notre société. Encore que le mot pilier ne convienne pas, car un pilier est ce sur quoi repose une construction, or ici il ne s’agit précisément pas d’une construction. Et ceci est une des données fondamentales de ce tableau : le monde actuel n’est pas une construction organique, mais une agglomération, par juxtaposition d’éléments difficilement reliables entre eux. Aucune logique d’ensemble ne paraît ressortir de cette situation. Nous avons à faire à un amas d’événements, de données qui pourtant s’entrechoquent et s’interpellent. Parfois certains tentent de limiter les chocs, voire de contrôler les zones de contact. Mais il est difficile d’avoir une vision politique et économique globale ; c’est d’autant plus difficile que bien des éléments ne sont maîtrisés par personne. N’ayons pas trop vite pourtant une vision défaitiste. Face à ce réel problème de la maîtrise de notre société, une prise de conscience voit peu à peu le jour. Dans cette optique, de nombreuses études ont été menées récemment en vue de mieux comprendre les mécanismes actuels. Malheureusement, nombre d’entre elles se bornent à décrire la situation, parfois à en discerner les causes, mais les mécanismes, et donc leur régulation, restent très partiellement expliqués pour ne pas dire totalement inconnus parfois. L’un des enjeux de la pensée sociale chrétienne est de démontrer qu’une analyse chrétienne peut permettre bien souvent de traiter les problèmes, en raison même de cette vision synthétique qui lui est propre. Dans la pensée chrétienne, l’homme est un tout en lui-même et avec le monde qui l’entoure. Son travail, sa santé, sa famille, ses loisirs s’équilibrent dans la construction unifiée de son être et de la société, donc aussi de l’autre. C’est cette vision organique et solidaire (au sens technique du terme) que Jean-Paul II a voulu promouvoir encyclique après encyclique, voyage après voyage. La spécificité de la pensée sociale chrétienne est précisément, en effet, ce regard unifié et synthétique qu’elle porte sur l’homme. Une pensée faite d’équilibre et de respect de l’être humain dans sa vérité profonde de personne et non dans sa dimension particulière d’individu interchangeable. C’est parce qu’il est une personne que l’être humain est un être éminemment social, car la notion de personne inclut de façon intrinsèque la dimension de relation à l’autre que ne prend pas en compte la notion d’individu. Il me semble que si nous lisions les difficultés et les enjeux du monde d’aujourd’hui avec cette clef de lecture personnaliste, nous répondrions à bien des questions parmi les plus douloureuses. On peut chercher des solutions économiques et sociales, des nouveautés politiques, mais si celles-ci ne sont pas destinées à l’épanouissement de l’homme dans sa vérité, y compris relationnelle, nous continuerons à mettre des pansements sur une jambe de bois. Le monde change et la mondialisation elle-même se transforme, mais leur mutation est aléatoire car elle n’est habitée par aucune volonté capable de l’animer et de la conduire. Dans sa course en avant, parfois anti-chrétienne, le monde d’aujourd’hui cherche un sens qu’il ne parvient pas à se donner, car il ne peut plus l’enraciner dans une conception de l’homme acceptable par l’homme lui-même. Celui-ci sent bien que ces schémas préétablis qu’on tente de lui imposer, l’ étouffent, car il y a toujours dans ces schémas, une part de sa personne qui n’est pas satisfaite. On compense l’absence d’épanouissement de l’être par le développement de l’avoir, or l’avoir renvoie à l’individu et donc le ferme sur lui-même. À l’heure où le monde change et où les plus grandes instances s’en émeuvent, nous avons, en tant que chrétiens, l’impérieuse urgence de redonner au monde le sens aigu de la personne et la vision synthétique et unifiée qui lui est attenante. L’homme est un tout uni à l’ensemble de ces autres tout qui l’entourent. Ensemble ils constituent cet autre tout unifié qu’est le monde. C’est la solidarité au sens chrétien du terme. Cette solidarité repose sur des valeurs essentielles qui découlent de la dignité même de la personne et qui se distribuent en droits et en devoirs qui nous imposent, à l’opposé de la réaction de Caïn, d’être responsables de nos frères, c'est-à-dire de leur épanouissement plein et entier. Toute la pensée sociale de l’Église découle de là. C’est un immense chantier qu’ouvre Klaus Schwab et nous avons notre mot à dire, partout où nous sommes, à notre niveau, pour prendre part à ce chantier. C’est en outre, il me semble, une excellente question à poser aux programmes présidentiels à venir, pour sortir de notre pré carré, de nos intérêts particuliers et regarder le monde avec les yeux du Christ.
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L’ONU face au nucléaire iranien, les déficiences de la banque mondiale, les démocraties contre le terrorisme international, le FMI entre gendarme et pompier, la mondialisation économique et financière aux abois, autant de thèmes récurrents dans l’actualité depuis quelques semaines. C’est un sujet relativement complexe qui semble dépasser le citoyen ordinaire que nous sommes. Au fond la question qui sous-tend cet apparent marasme n’est autre que de savoir s’il y a une logique qui préside à cette internationalisation. Ce n’est pas une question secondaire car d’elle dépend une part importante de la situation mondiale et de la forme de sa progression. C’est pour cette raison que le Concile Vatican II s’y est particulièrement intéressé dans la constitution Gaudium et spes. Cette constitution décriée avec force, méprisée avec répugnance par certains mouvements chrétiens extérieurs à l’Église et par certains prêtres eux-mêmes n’en est pas moins un regard conjoncturel que porte l’Église sur le monde de son temps. Notons que cette constitution n’est pas dogmatique, mais pastorale, ce qui signifie qu’elle ne définit pas un dogme intangible de la foi, mais donne une orientation pastorale conjoncturelle. Il est donc clair qu’une part de son contenu peut dater et être marquée des conditions de l’époque. Il n’en reste pas moins que bien des axes de la mission que cette constitution donne à l’Église sont non seulement encore valables, mais n’ont pas encore été explorés complètement. Qu’un aggiornamento de la pastorale dans le monde de ce temps soit en partie nécessaire est une évidence. Mais cet aggiornamento n’a cessé de se faire par le truchement des lettres pastorales, notamment relatives à la doctrine sociale de l’Église. C’est donc un faux procès d’intention qui est fait à cette constitution et au Magistère que de les accuser de passéisme ou de lire dans Gaudium et spes un progressisme effréné et de s’en servir comme justification de scissions. Parmi les nombreux éléments à la fois visionnaires et toujours actuels, nous trouvons la question de la gouvernance mondiale. Si les catholiques de France se défissent par leur commun attachement à la foi de l’Église, on ne peut pas dire qu’ils répondent à un standard ou à un portrait robot comme le laisserait croire une certaine médiatisation. Tout curé de paroisse sait qu’il doit faire avec la diversité de chacun. Il sait aussi qu’il marche constamment sur des œufs pour maintenir l’équilibre et la cohésion de sa paroisse. Il en va de même pour ce qui est de la doctrine sociale de l’Église. Autour d’elle s’est peu à peu édifié un ensemble d’images et de connotations. La position des catholiques vis-à-vis de cette doctrine dépend essentiellement de l’image qu’ils en ont et de leur convictions politiques et économiques personnelles. Entendons par là que la compartimentation souvent sociale et politique que peut connaître le catholicisme en France se retrouve dans le positionnement de chacun face à la vie politique et économique. En d’autres termes, dans nos convictions politiques et socio-économiques, l’enracinement social et économique l’emporte souvent sur l’élément spirituel. Cela est souvent dû à la conjonction de deux facteurs que sont la place que nous faisons personnellement à Dieu dans notre quotidien et une réelle difficulté à spiritualiser le monde dit concret. C’est tout l’enjeu d’être « dans le monde sans être du monde » (Jn 15,19). Aussi, en fonction de notre éducation, de notre culture personnelle, nous pouvons avoir du mal à accepter ou à concrétiser certaines invitations du Magistère. Le regard que nous portons sur la mondialisation et les instances internationales n’échappe pas à cette règle. Or la conception catholique de la mondialisation est aussi ancienne que l’Église elle-même. Elle a revêtu à travers l’histoire des formes diverses certes, mais sa dénomination de catholique (universelle) l’a toujours portée vers l’établissement de la Jérusalem Céleste. Cette mondialisation vue par l’Église repose sur deux fondements essentiels qui intéressent la doctrine sociale : la subsidiarité et le Bien Commun. La subsidiarité pose comme principe que l’homme est libre et responsable. En vertu de cela, il lui appartient en propre de gouverner sa vie. Aussi, il lui revient comme droit et devoir de faire par lui-même ce qu’il peut faire. Ce qu’il ne peut faire par lui-même, il le délègue à une instance supérieure qui dépend de lui, car c’est une délégation de son pouvoir. Ce que cette instance ne peut faire, elle le délègue à son tour au niveau supérieur et ainsi de suite, jusqu’à l’État. Or aujourd’hui, il y a de nombreux domaine pour lesquels l’État ne peut plus se suffire à lui-même. La question se pose alors d’une instance supérieure créée par subsidiarité. C’est en substance ce que prône le numéro 83 de Gaudium et Spes : « Pour bâtir la paix, la toute première condition est l'élimination des causes de discorde entre les hommes: elles nourrissent les guerres, à commencer par les injustices. Nombre de celles-ci proviennent d'excessives inégalités d'ordre économique, ainsi que du retard à y apporter les remèdes nécessaires. D'autres naissent de l'esprit de domination, du mépris des personnes et, si nous allons aux causes plus profondes, de l'envie, de la méfiance, de l'orgueil et des autres passions égoïstes. Comme l'homme ne peut supporter tant de désordres, il s'ensuit que le monde, même lorsqu'il ne connaît pas les atrocités de la guerre, n'en est pas moins continuellement agité par des rivalités et des actes de violence. En outre, comme ces maux se retrouvent dans les rapports entre les nations elles-mêmes, il est absolument indispensable que, pour les vaincre ou les prévenir, et pour réprimer le déchaînement des violences, les institutions internationales développent et affermissent leur coopération et leur coordination; et que l'on provoque sans se lasser la création d'organismes promoteurs de paix. » Étroitement lié à la subsidiarité, nous voyons émerger la notion de Bien Commun que reprend clairement la suite de la constitution : « Au moment où se développent les liens d'une étroite dépendance entre tous les citoyens et tous les peuples de la terre, une recherche adéquate et une réalisation plus efficace du bien commun universel exigent dès maintenant que la communauté des nations s'organise selon un ordre qui corresponde aux tâches actuelles - principalement en ce qui concerne ces nombreuses régions souffrant encore d'une disette intolérable. Pour atteindre ces fins, les institutions de la communauté internationale doivent, chacune pour sa part, pourvoir aux divers besoins des hommes aussi bien dans le domaine de la vie sociale (alimentation, santé, éducation, travail s'y rapportent), que pour faire face à maintes circonstances particulières qui peuvent surgir ici où là : par exemple, la nécessité d'aider la croissance générale des nations en voie de développement, celle de subvenir aux misères des réfugiés dispersés dans le monde entier, celle encore de fournir assistance aux émigrants et à leurs familles. Les institutions internationales déjà existantes, tant mondiales que régionales, ont certes bien mérité du genre humain. Elles apparaissent comme les premières esquisses des bases internationales de la communauté humaine tout entière pour résoudre les questions les plus importantes de notre époque : promouvoir le progrès en tout lieu de la terre et prévenir la guerre sous toutes ses formes. Dans tous ces domaines, l'Église se réjouit de l'esprit de fraternité véritable qui est en train de s'épanouir entre chrétiens et non-chrétiens et tend à intensifier sans cesse leurs efforts en vue de soulager l'immense misère. La solidarité actuelle du genre humain impose aussi l'établissement d'une coopération internationale plus poussée dans le domaine économique. En effet, bien que presque tous les peuples aient acquis leur indépendance politique, il s'en faut de beaucoup qu'ils soient déjà libérés d'excessives inégalités et de toute forme de dépendance abusive, et à l'abri de tout danger de graves difficultés intérieures. » (GS 84) Nous constatons combien et pourquoi l’Église appelle à un renforcement des instances internationales et même à la mise en place d’une véritable gouvernance mondiale. Pour l’Église, l’ONU et ses satellites ne sont qu’une première marche de l’escalier à gravir pour que la mondialisation politique rattrape la mondialisation économique, seul moyen de pouvoir contrôler et maîtriser cette dernière et par là même lui donner un sens. Car donner du sens est le rôle premier de l’action politique, tandis que celui de l’Église est d’indiquer la direction. La doctrine sociale de l’Église est un instrument dans lequel les acteurs politiques et économiques peuvent puiser du sens pour aller dans la direction du Royaume. Cyril Brun
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Nous venons de commémorer cette semaine le 56ème anniversaire de la déclaration de Robert Schumann impulsant ce qui allait devenir l’Union Européenne que nous connaissons actuellement. Cette Union Européenne, aujourd’hui en panne, est diversement appréciée chez les chrétiens, et particulièrement chez les catholiques. Pour certains, elle est un cheval de bataille, une chance pour l’avenir du monde ; pour d’autres, elle n’est que l’expression d’un totalitarisme, qu’il soit de gauche ou de droite ; et pour l’immense majorité, elle est un vaste point d’interrogation. Ces courants divergents ne sont pas spécifiquement catholiques, mais de nombreux catholiques les animent néanmoins. Peut-être est-il temps de redéfinir certains termes et certaines exigences. Les sondages publiés à l’occasion de la journée de l’Europe montrent que les Européens, Français en tête, sont favorables à l’Europe à près de 80%, ce qui laisse songeur au regard des différents rejets de la constitution européenne proposée par Valéry Giscard d’Estaing. Il semble que ce soit bien une certaine Europe, et non l’Europe, qui soit rejetée, une Europe dite technocratique qui régirait depuis Bruxelles la vie locale et surtout empêcherait les gouvernements nationaux d’agir. Il est indéniable que des dysfonctionnements de ce genre existent. Mais il est également facile pour les gouvernements de reporter la faute sur une bureaucratie européenne anonyme. Le rejet de l’Union Européenne est certes le fait d’un refus du texte constitutionnel lui-même, mais aussi le résultat d’une certaine diabolisation de l’Union Européenne. Il convient donc de faire la part de la désinformation et de la réalité. Il n’est pas l’endroit ici de montrer les apports évidents de l’Europe en matière de niveau de vie, de développement et de normalisation. Il n’est pas l’endroit non plus d’en révéler les excès, les travers et les manques. Chacun se construira son opinion. Ce qui paraît souhaitable, en revanche, c’est de donner certains éléments de réflexions sous l’éclairage chrétien. Trois points sont à prendre en considération. Le premier d’entre eux n’est autre que le principe fondamental de la subsidiarité. Le pouvoir, la responsabilité, appartiennent en propre à chaque être humain. Toute réalité civile, économique, sociale ou politique n’a de raison d’être qu’en dépendance de la personne humaine. Toute entité ou groupement n’est que l’émanation de la personne humaine qui délègue sa responsabilité, son autorité, à un autre qui agit en son nom. Il s’agit bien d’une délégation et non d’un renoncement. Le fondement de cette délégation est le bien commun. Cela signifie que ce que la personne indépendante ne peut faire seule, à son niveau, elle le délègue à un niveau supérieur dont elle est partie prenante et qui agit en son nom. Ce principe fondamental de la Doctrine sociale de l’Eglise repose sur la dignité inaliénable de la personne humaine, image de Dieu. Si l’Europe fait peur, c’est essentiellement parce que ce principe de subsidiarité non seulement n’est pas respecté, mais il est inversé. L’Europe tend à s’approprier des fonctions et des pouvoirs, non par délégations des Etats, mais par renonciation de ceux-ci. Nous assistons à une certaine centralisation qui redistribue les pouvoirs aux échelons inférieurs par délégation comme si la légitimité du pouvoir et de la responsabilité appartenait en propre à l’Union Européenne, alors qu’elle est par nature le propre de la personne humaine. Il n’est donc pas surprenant que les peuples européens aient massivement refusé le traité constitutionnel. Il n’est pas surprenant que les peuples qui l’ont ratifié majoritairement, comme l’Estonie ces jours-ci, soient des peuples issus de la domination communiste. Le traité de l’Union paraît à cette aune plus libérateur. Il était prévisible, en effet, que des régimes démocratiques, qu’ils soient monarchistes ou républicains, ne pouvaient accepter de perdre leur responsabilité propre ni renoncer à leur pouvoir décisionnel. Une Europe jacobine ne peut humainement satisfaire des populations habituées à se prendre en main quelles que soient les limites du système démocratique. Au regard du principe de subsidiarité, l’Europe ne peut qu’être démocratique. Ici, il conviendrait de remettre les choses au clair. Pour nombre de Français, la distinction entre démocratie et république n’est pas claire. Bien qu’il ne soit pas ici l’endroit d’un tel débat, notons que l’un et l’autre ne sont pas nécessairement liés. Les républiques soviétiques n’étaient pas des démocraties, c’est une évidence. A l’inverse, être monarchiste, comme nombre de catholiques français le sont, n’est pas incompatible avec le régime démocratique. Nous avons suffisamment d’exemples parmi nos voisins. Cette précision me paraît importante de façon à éviter de rejeter l’Europe sous couvert de monarchisme. Il faut aller au-delà. De même, il convient de dépasser l’amalgame entre souverainisme et monarchisme. Cet amalgame a le mérite de mettre en lumière le flou dans lequel baigne la question européenne. Ce flou demeurera aussi longtemps que la démarche de subsidiarité n’aura pas été clarifiée et correctement assimilée. C’est à ce niveau que se situe la profondeur du débat entre ‘Europe Fédérale’ ou ‘Europe des nations’. Nous serions, à mon sens, forts surpris de voir que le simple fait de répondre de façon appropriée à cette question de la subsidiarité réconcilierait ces deux thèses aujourd’hui antithétiques. La légitimité ne vient pas du haut de la pyramide, mais des personnes humaines qui constituent l’ensemble de cette pyramide. Le second point à prendre en considération est celui de l’identité de l’Europe. Des questions fondamentales se sont perdues dans les couloirs des commissions européennes et dans les dédales des pensées idéologiques. « Il convient de rappeler d’une part que les différences nationales doivent être maintenues et cultivées comme le fondement de la solidarité européenne ; et, d’autre part, que l’identité nationale elle-même ne se réalise que dans l’ouverture aux autres peuples et à travers la solidarité envers eux. [1]» L’Europe, qu’on le veuille ou non, n’est pas le fruit d’une construction arbitraire et idéologique, mais l’héritage d’une longue histoire. Nier cette histoire, avec ses gloires et ses hontes, est un leurre aussi dangereux que refouler son passé peut l’être pour un être humain. Une Europe adulte ne peut naître que de l’acceptation de son histoire qui constitue sa vérité propre, et même ontologique si l’on peut dire. Aussi certaines questions mérite-t-elles d’être posées, sans quoi les peuples européens risquent fort de rejeter l’ensemble de l’idée européenne. La première de toutes les questions n’est autre que celle que le pape Jean Paul II posait dans son exhortation apostolique sur l’Eglise en Europe : « Reprenant cette invitation à l’espérance, je te le répète encore aujourd’hui, Europe qui es au troisième millénaire : ‘ Retrouve-toi toi-même. Sois toi-même. Découvre tes origines. Avive tes racines[2]’. [3]» L’inertie actuelle de l’Europe n’est pas à chercher ailleurs. Avant d’aller plus loin, les Européens veulent savoir où ils vont et, pour ce faire, il leur faut savoir ce qu’ils sont. Quelle Europe leur propose-t-on ? Cette Europe est-elle conforme à ce qu’ils sont, à leur histoire, à leurs racines, à ce à quoi Robert Schumann les avait engagés ? La question de la Turquie se situe à ce carrefour. Les faux semblants qui habillent cette polémique ne font que freiner l’ensemble de la construction européenne. Mais ces faux semblants reposent sur les propres doutes et peurs de l’Europe elle-même. A la question ‘qui suis-je ?’, l’Europe est incapable de répondre. Elle est dans cette impasse notamment parce que l’idéologie a pris le pas sur la réalité. Le débat sur l’Europe oppose aujourd’hui des conflits d’intérêts économiques et idéologiques. L’Europe sera-t-elle sociale ? L’Europe sera-t-elle libérale ? Que cherchons-nous à construire ? Un vaste marché libéral, un succédané de l’espace soviétique, ou un peuple européen uni par une histoire, une culture et un avenir ? Toutes ces questions légitimes sur le droit des travailleurs, l’harmonisation du droit, devraient être en dépendance d’un projet de fond, alors qu’elles sont des mesures éparses que l’on s’efforce d’unifier par une constitution. Tant que le débat ne portera pas sur l’identité de l’Europe, l’Europe sera un leurre, un épouvantail, un ‘machin’ comme disait mardi soir Bruno Goldnisch à Christine Ockrent. Mais dans ce marasme idéologique, il faudrait poser une question qui gêne, LA question qui dérange : quelles sont les racines de l’Europe ? Quel est le ferment d’unité ? Il est intéressant de voir toute la littérature sur le sujet. L’essentiel de celle-ci s’évertue à trouver des racines non chrétiennes à l’Europe, parfois jusqu’au ridicule. Certains, comme Jean-Paul Willaime, n’hésitent pas à consacrer la totalité de leurs recherches pour contrer les positions de l’Eglise catholique qui, avec jean Paul II, ne cesse de redire à l’Europe : « Au cours des siècles, tu as reçu le trésor de la foi chrétienne. Il fonde ta vie sociale sur les principes de l’Evangile et on en voit les traces dans l’art, la littérature, la pensée et la culture de tes nations. Mais cet héritage n’appartient pas seulement au passé ; c’est un projet pour l’avenir, à transmettre aux générations futures, car il est la matrice de la vie des personnes et des peuples qui ont forgé ensemble le continent européen. [4]» « Plus qu’un espace géographique cet héritage peut être qualifié de concept majoritairement culturel et historique, caractérisant une réalité née comme continent grâce, entre autre, à la force unificatrice du christianisme ; celui-ci a su fondre entre eux des peuples différents et des cultures diverses, et il est intimement lié à la culture européenne tout entière. [5]» Aussi, un travail de fond se révèle impérieusement nécessaire pour faire la lumière et la vérité sur le sujet. Les historiens, les enseignants et les media catholiques ont peut-être ici une carte de choix à jouer. L’avenir de l’Europe passe inévitablement par cette acceptation de sa vérité, de son passé. Troisième point enfin, mais nous pourrions en développer bien d’autres : le cas français. Comme le rappelait récemment Jacques Barrot, commissaire aux transports et ancien ministre français des Affaires Etrangères, l’Europe n’est pas française. Il nous faut sortir du prisme franco-français qui voudrait une Europe à sa propre mesure. L’Europe est un héritage commun dont la France fait partie et à l’avenir de laquelle elle prend part. La France ne peut se passer des autres pays de l’Union, et réciproquement. Il lui faut donc accepter de construire un système qui respecte le Bien Commun, c'est-à-dire une Europe qui soit la meilleure possible pour chacun. Cela signifie, évidemment, certains renoncements. Il est évident que l’Europe ne peut se faire au détriment des personnes, qu’elles soient françaises ou de toute autre nationalité. Mais il est évident aussi que la mondialisation actuelle est une réalité qu’il faut prendre en compte et que la France ne pourra demeurer seule face au monde. Il nous faut donc penser l’avenir de façon réaliste. Vouloir tout contrôler, garder notre indépendance aujourd’hui, risque bien de nous coûter l’un et l’autre dans un futur relativement proche. L’Europe n’est pas française, mais la France est européenne. C’est pourquoi, si nous ne voulons pas subir l’Europe, il nous faut prendre part à sa construction. Elle sera ce que nous en faisons ou n’en faisons pas !
En tant que catholiques, nous avons des repères à proposer : la subsidiarité, l’identité chrétienne, le bien commun de tous les peuples, mais aussi tous les éléments de la doctrine sociale. L’Europe se construit en ce moment, elle légifère, elle impulse et définit ses normes, ses repères, ses valeurs. C’est aujourd’hui que nous devons être attentifs à ce que cette construction se donne des bases solides et saines, à la lumière de l’Evangile. C’est aujourd’hui que nous devons dire à l’Europe « Ne crains pas ! L’Evangile n’est pas contre toi, il est en ta faveur (…) Aie confiance ! Dans l’Evangile qui est Jésus, tu trouveras l’espérance forte et durable à laquelle tu aspires (…) Sois en sûre ! L’évangile de l’espérance ne déçoit pas. Dans les vicissitudes de ton histoire d’hier et d’aujourd’hui, c’est une lumière qui éclaire et oriente ton chemin ; c’est une force qui te soutient dans l’épreuve ; c’est une prophétie d’un monde nouveau.[6] »
Cyril Brun
[1] Synode des Evêques, deuxième assemblée spéciale pour l’Europe, Instrumentis laboris n° 85, 1999 [2] Jean Paul II, discours à différentes autorités européennes 9 novembre 182 n 4 [3] Exhortation apostolique l’Eglise en Europe, 120, 28 juin 2003 [4] Id Ibid [5] Id Ibid 108 [6] Id Ibid 121
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Les actuelles négociations de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) sur la baisse des barrières douanières semblent dangereusement en panne. Jeremy Hobbs, membre de l’Oxfam[1], les dénonçait jeudi 27 avril en ces termes « Nous pensons que c’est une recette pour une catastrophe. » Oxfam dénonce l’intransigeance de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Bien sûr, les intérêts économiques sont évidents et à l’heure de la mondialisation, le protectionnisme apparaît comme un conservatisme nationaliste d’un autre âge. Indépendante des impératifs de rentabilité économique, l’Eglise analyse froidement et avec une certaine hauteur cette question. Ce recul lui permet de proposer une vision plus ouverte sur l’avenir, libre du carcan de l’immédiateté et résolument centrée sur l’homme.
« Le commerce représente un élément fondamental des relations économiques internationales, en contribuant de manière déterminante à la spécialisation et à la croissance économique des différents pays. Plus que jamais aujourd’hui, le commerce international, s’il est orienté de façon opportune favorise le développement et est capable de créer de nouveaux emplois et de fournir des ressources utiles. La doctrine sociale a plusieurs fois mis en lumière les distorsions du système commercial international qui, souvent à cause des politiques protectionnistes, discrimine les produits provenant des pays pauvres et y entrave la croissance d’activités industrielles et le transfert des technologies. La détérioration continuelle des termes d’échange des matières premières et l’aggravation des fossés entre pays riches et pays pauvres a poussé le Magistère à rappeler l’importance des critères éthiques qui devraient orienter les relations économiques internationales : la poursuite du Bien Commun et la destination universelle des biens ; l’équité dans les relations commerciales ; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale. Sinon ‘les peuples pauvres restent toujours pauvres et les riches deviennent toujours plus riches. [2]’ [3] »
« On ne saurait user ici de deux poids et deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu'on admet entre pays développés, vaut aussi dans les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. Sans abolir le marché de concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral, et donc humain. Dans le commerce entre économies développées et sous-développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances. Cette dernière est un but à long terme. Mais pour y parvenir il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utile : elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes. Qui ne voit qu'un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables ? [4]» « [au sujet de l’intérêt actif des plus pauvres], je désire rappeler notamment : la réforme du système commercial international, grevé par le protectionnisme et par le bilatéralisme grandissant la réforme du système monétaire et financier international, dont on s'accorde aujourd'hui à reconnaître l'insuffisance ; le problème des échanges des technologies et de leur bon usage; la nécessité d'une révision de la structure des organisations internationales existantes, dans le cadre d'un ordre juridique international. Le système commercial international entraîne souvent aujourd'hui une discrimination des productions des industries naissantes dans les pays en voie de développement, tandis qu'il décourage les producteurs de matières premières. Il existe, par ailleurs, une sorte de division internationale du travail selon laquelle les produits à faible prix de revient de certains pays, dénués de législation du travail efficace ou trop faibles pour les appliquer, sont vendus en d'autres parties du monde avec des bénéfices considérables pour les entreprises spécialisées dans ce type de production qui ne connaît pas de frontières. Le système monétaire et financier mondial se caractérise par la fluctuation excessive des méthodes de change et des taux d'intérêt, au détriment de la balance des paiements et de la situation d'endettement des pays pauvres. Les technologies et leurs transferts constituent aujourd'hui un des principaux problèmes des échanges internationaux, avec les graves dommages qui en résultent. Il n'est pas rare que des pays en voie de développement se voient refuser les technologies nécessaires ou qu'on leur en livre certaines qui leur sont inutiles. Les Organisations internationales, selon de nombreux avis, semblent se trouver à un moment de leur histoire où les mécanismes de fonctionnement, les frais administratifs et l'efficacité demandent un réexamen attentif et d'éventuelles corrections. Evidemment un processus aussi délicat ne peut être mené à bien sans la collaboration de tous. Il suppose que l'on dépasse les rivalités politiques et que l'on renonce à la volonté de se servir de ces Organisations à des fins particulières, alors qu'elles ont pour unique raison d'être le bien commun. Les Institutions et les Organisations existantes ont bien travaillé à l'avantage des peuples. Toutefois, affrontant une période nouvelle et plus difficile de son développement authentique, l'humanité a besoin aujourd'hui d'un degré supérieur d'organisation à l'échelle internationale, au service des sociétés, des économies et des cultures du monde entier.[5] » Si j’ai tenu à citer jusqu’au bout ce passage de Sollicitudo Rei Socialis , c’est afin de mettre en relief que la question du protectionnisme ne peut être réduite à elle-même, ni considérée de façon isolée. Une interrogation de fond se pose à son sujet. A l’heure de la mondialisation, le protectionnisme est-il encore légitime ? Entendons, n’est-ce pas un conservatisme frileux, voire un nationalisme d’un autre âge ? Alors que l’ouverture des marchés et la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes sont des données essentielles de la paix et de la stabilité internationales, les mesures protectionnistes ne représentent-elles pas un risque potentiel de crise ? Il me semble qu’ici plusieurs remarques d’ordre général s’imposent afin de ne pas en rester aux habituelles considérations simplistes. Le vieux continent, comme les Etats-Unis d’une certaines manière, a été fortement marqués par les trois derniers grands conflits qui se sont déroulés sur son sol. Depuis la guerre de 1870, les conflits armés étaient entretenus et exacerbés par les nationalismes de chaque pays. De sorte que nationalisme est devenu synonyme de volonté hégémonique et d’intolérance. Le mot fait peur désormais, car dans l’inconscient collectif, il ne peut que dégénérer en conflit. Par réaction, les pacifistes sont devenus anti nationalistes. Poussant les choses à l’extrême, cet antinationalisme a pris en aversion toute forme de sentiment national, de fierté nationale ou tout simplement d’amour du pays. Le protectionnisme, longtemps instrument de ce nationalisme issu du XIXème siècle, n’a pas tardé à subir le même sort pour être présenté comme l’arme d’un nationalisme étroit et dépassé. Mais un autre handicap de taille affecte le protectionnisme. Il est associé, dans la mémoire collective et dans les enseignements scolaires au puritanisme américain du premier XXème siècle. A l’heure où la libéralisation des mœurs porte le discrédit sur toute forme de norme morale, le puritanisme américain est devenu l’anti-type du modernisme, emportant dans son sillage le protectionnisme. Associé à la puissance controversée de l’Amérique d’après guerre, le protectionnisme bénéficie du même rejet né d’un certain anti-américanisme. Curieusement, enfin, cette Amérique protectionniste s’est muée en fer de lance du libéralisme, après la cuisante défaite au Vietnam. Déjà fortement battu en brèche, le protectionnisme s’est finalement effondré sous la volcanique éruption du commerce international issu des grandes firmes américaines. Ainsi, aujourd’hui, prendre des mesures protectionnistes est-il devenu très impopulaire sur la scène internationale. Pourtant, au-delà du bien pensant ambiant, des pressions économiques, qu’en est-il réellement ? Comme souvent, il est facile d’écarter d’un revers de main ce qui nous gêne. Or la question du protectionnisme s’est peu à peu patinée d’idéologie, sur fond de libéralisme et de socialisme. De ce fait beaucoup sont pour ou contre par principe. Or, il convient d’analyser chaque situation. Si le protectionnisme revêt une forme standard de barrière douanière et d’incitation à consommer ‘national’, les objectifs de ses politiques peuvent être très variés. Or c’est l’usage que l’on fait de cette protection qui en fera une mesure bonne et acceptable ou au contraire mauvaise et condamnable. Si le protectionnisme vise au repli sur soi, pour diverses raisons (militaires, idéologiques…), alors il est moralement condamnable, car il tend à réduire la liberté des individus et concourt au risque d’instabilité internationale. Le compendium cité plus haut nous rappelait les éléments à prendre en compte pour qualifier le protectionnisme. « La poursuite du Bien Commun et la destination universelle des biens ; l’équité dans les relations commerciales ; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale[6]. » Le bien commun peut en effet justifier la mise en place de mesures protectionnistes. Si un pays pour développer son tissu industriel naissant a besoin de le protéger le temps de sa croissance et de sa maturité, alors il est moralement licite de le faire. Continuer cette protection au-delà du nécessaire devient, en revanche illicite. La destination universelle des biens nous rappelle que tous les biens de la terre sont à tout le monde. Le protectionnisme ne peut avoir pour conséquence de priver une partie de la population mondiale d’un bien auquel elle a droit. Par exemple bloquer des marchandises pour en augmenter la rareté et donc le prix est contraire à l’éthique la plus évidente. L’équité dans les relations commerciales nous ramène, pour sa part, au cœur du problème actuel des négociations de l’OMC. A l’inverse, augmenter ses tarifs douaniers pour freiner les importations de produits venant d’autres pays plus compétitifs ou en développement est moralement indéfendable. Si ce blocage vise à protéger une industrie nationale en difficulté, alors cette protection peut être acceptable pour un temps limité. Derrière cette question s’en profile une autre, celle du partage des richesses. Si je me protège, au détriment d’un pays pauvre, simplement pour ne pas perdre le superflu de mon niveau de vie, alors je participe à la paupérisation de ce pays. Moralement, je suis tenu d’assurer à moi-même et à ma famille un niveau de vie décent et rien ne peut justifier que je mette en péril cet équilibre nécessaire à ma vie. Mais conserver le superflu au détriment du nécessaire d’autrui est moralement inacceptable. Saint Basile allait radicalement plus loin en affirmant. ‘Mon superflu est le vol du nécessaire des pauvres.’ Les mesures protectionnistes doivent prendre cet aspect élémentaire de la solidarité humaine en considération. Car, « ou bien le développement devient commun à toutes les parties du monde, ou bien il subit un processus de régression même dans les régions marquées par un progrès constant. Ce phénomène est particulièrement symptomatique de la nature du développement authentique : ou bien tous les pays du monde y participent, ou bien il ne sera pas authentique[7]. »
En d’autres termes, le protectionnisme n’est pas mauvais en soi. Mais il peut être effectivement mauvais dans ses conséquences et condamnable dans l’intention qui le met en œuvre. Le protectionnisme doit protéger ce qui a besoin de l’être pendant toute la durée nécessaire à l’acquisition d’une autonomie viable, il doit prendre en considération non seulement l’objet protégé, mais aussi les conséquences sur les populations et les marchés extérieurs. « La liberté des échange n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale[8].» Enfin, il faut que chacun prenne de plus en plus conscience, de cette vérité que les économistes expriment de plus en plus, le développement des pays pauvres n’est en aucun cas un obstacle à celui des pays riches, c’en est au contraire un stimulant potentiel. Il y a pour l’ensemble de l’humanité un pas à faire vers la solidarité et pour les chrétiens en particulier un saut décisif dans la foi, avec l’assurance que : « même dans l'imperfection et le provisoire, rien ne sera perdu ni ne sera vain de ce que l'on peut et que l'on doit accomplir par l'effort solidaire de tous et par la grâce divine à un certain moment de l'histoire pour rendre «plus humaine» la vie des hommes. Le Concile Vatican II l'enseigne dans un passage lumineux de la constitution Gaudium et spes: les ‘valeurs de dignité humaine, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père "un royaume éternel et universel" [...]. Mystérieusement, le royaume est déjà présent sur cette terre’[9] ».
Cyril Brun
[1] « Oxfam International est une confédération de 12 organisations qui, avec leurs 3000 partenaires répartis dans plus de 100 pays, élaborent des solutions durables à la pauvreté, à la douleur et à l'injustice. Pour maximiser l’impact de leurs actions, les 12 organisations membres d’Oxfam International abordent de manière collective les multiples facteurs de la pauvreté, qui par nature, sont d’ordre mondial. » Pour en savoir plus www.oxfam.org [3] Compendium de la Doctrine Sociale 364
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La France et le Brésil soutiennent le projet de taxer les billets d’avion afin d’aider les pays africains. Le président congolais, Denis Sassou Nguesso, actuellement président en exercice de l’Union africaine s’en réjouit, mais reste méfiant. Voilà maintenant 20ans que les pays riches promettent régulièrement des actions en faveur de l’Afrique, mais les réalisations concrètes restent timides. Notons toutefois une amélioration dans la forme de l’aide apportée. Désormais, les pays industrialisés ne souhaitent plus, autant que possible, jouer les pompiers et combler des déficits énormes ou envoyer de simples aides humanitaires de première urgence. L’idée dominante aujourd’hui est l’aide au développement. Il s’agit non plus de colmater les brèches, mais d’aider les pays pauvres à acquérir ce qui leur est nécessaire pour gagner l’autonomie. Nous passons de l’assistanat providence et asservissant, à l’éducation constructive et libérante. Il est fort probable qu’une telle entreprise soit longue, car former des hommes, acquérir des moyens de productions demande du temps. Comment concilier ce temps de gestation avec les besoins immédiats d’une population parfois aux abois ? C’est un équilibre et un credo que la doctrine sociale de l’Eglise tente de faire entendre depuis de nombreuses années et particulièrement depuis 1987 et l’encyclique Sollicitudo Rei Socialis (SRS). Encyclique ‘choc’ qui bouleversa le monde politique et économique et qui valut bien des soucis à Jean Paul. Il y prônait la remise de la dette et l’aide à la reconstruction au nom de la solidarité. Mais ‘solidarité’ entendu au sens chrétien. Cette encyclique développe une véritable théologie de la solidarité et de la charité. Dieu a créé tous les hommes égaux en dignité. Cette dignité comprend de façon intrinsèque le droit à la subsistance, au développement intégral de la personne (cher à Paul VI) et la liberté. Cette dignité repose sur un autre don fondamental que le créateur fait à chacun, la destination universelle des biens. Tous les biens créés appartiennent à Dieu et non à l’homme. L’homme en a la simple gérance. Cette gérance lui impose de faire fructifier ces biens, mais aussi de les partager. L’homme ne peut avoir plus que ce dont il a besoin. Saint Basile affirme pour sa part que ‘mon superflu est le vol du nécessaire de celui qui n’a rien’. Autrement dit les biens de la terre doivent être répartis entre tous de façon non pas égale, mais équitable, car tous n’ont pas les mêmes besoins. Un chef d’Etat n’a pas les mêmes besoins qu’un musicien. Nous sommes là au cœur de la théologie de la solidarité et de la charité. La solidarité chrétienne n’est pas un don pour aider l’autre, elle est d’abord un lien organique qui nous unit. L’homme est, par nature, en relation avec les autres en qui il trouve ce qui lui manque personnellement. Cette complémentarité essentielle est le fondement des relations intrahumaines, en même temps que la clef de lecture de la vie en société. Nous sommes habitués à utiliser les compétences des autres dans notre quotidien. Ce que nous mangeons a été cultivé par un autre qui le fait mieux que nous. De même les impôts servent, comme nous le voyons actuellement avec les aviculteurs, à aider ceux qui sont dans la gène. C’est une façon de rééquilibrer cette destination universelle des biens et de vivre cette solidarité organique. Il en va donc de même de l’aide aux pays pauvres. Quelle différence fait-on entre un pauvre en France et un pauvre en Afrique ? Les frontières nationales ne brisent pas la solidarité organique des hommes et ne parcellisent pas la destination universelle des biens, sans quoi nous n’avons aucun droit de prélever le pétrole d’Extrême Orient. Il faut en effet tirer jusqu’au bout la logique des choses. Du point de vue chrétien, mon droit à avoir du pétrole n’est recevable qu’en vertu de la destination universelle des biens, applicable à tous. Il est évidemment plus difficile d’aider les pays africains que les plus démunis à la porte de chez nous. Le retard économique et structurel de ces pays est tel que l’aide parait irrationnelle. Dans son encyclique Jean Paul II rappelle pourtant quelques points essentiels. Je ne reviens pas sur la dignité et la responsabilisation humaine, je m’arrêterai seulement à l’aide internationale. Le pape ne s’oppose pas au crédit ni au remboursement de la dette qu’il considère comme normal. Il relève en revanche l’impasse du surendettement. Se fondant sur le lévitique et la loi jubilaire, il demande, en revanche, la remise des dettes asphyxiantes. Le lévitique en effet prévoit l’annulation des dettes lors des années jubilaires (Lv 25,8-55) et la remise en liberté des esclaves. Il s’agit de soulager les pays pauvres, pour leur permettre de reprendre un nouveau départ. Mais cette annulation doit s’accompagner d’aides concrètes, non pas financières, mais au développement. Nous entrons là dans une nouvelle dialectique qui a fait école, le développement durable. Très pragmatique l‘encyclique s’appuie sur la solidarité pour faire valoir que ce développement profitera bien plus aux pays riches eux-mêmes que de maintenir les pays pauvres dans la dépendance. Cette mesure proposée par Paris et Brazzaville est donc en droite ligne inspirée de la doctrine sociale de l’Eglise, mais elle doit impérativement être conditionnée à une aide technique et humaine de façon à conduire ces pays à l’âge adulte. De nombreuses associations et entreprises se sont lancées depuis plusieurs dans le développement durable, mais bien des obstacles demeurent. La corruption sur place, les lenteurs de la formation, les réticences face à la délocalisation des entreprises, sont autant de forces contraires. Le phénomène de délocalisation participe au développement durable dans la mesure où il créé des emplois et des compétences sur place. Comme à chaque fois, il y a des risques de récupérations économiques et d’exploitation d’une main d’œuvre peu chère. Le tout sous couvert d’œuvre caritative. Le développement durable s’inscrit donc dans la durée et suppose une vision à long terme du ‘retour sur investissement’, pour débloquer les peurs nourries par la crise des pays occidentaux. Il suppose également un contrôle plus strict et peut être une planification et pourquoi pas la mise en place d’une structure internationale chargée d’organiser, de conditionner et de surveiller ce large mouvement désormais impulsé, mais encore frileux. Ici, les catholiques devraient courageusement se faire les champions d’un combat qu’ils sont en droit de revendiquer. Mais à eux, comme au autres, il revient d’abord de sortir des réflexes individualistes et frileux. N’oublions pas, comme le rappelle SRS que comme tout enjeu économique, il y a un pari sur l’avenir et pour nous chrétien un acte de foi. Cyril Brun
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